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www.diploweb.com Géopolitique de l'Europe

L'objectif de puissance doit-il conduire l'Union européenne

à une politique démographique ? 

par le Chef d'escadron Christophe de la Rousserie

(France, 11 e promotion du CID)

 

Chacun peut observer le silence surprenant qui entoure la question démographique dans le débat d’idées engendré au sujet de l’Union européenne. L'UE se dote d’une monnaie unique pour faciliter les relations économiques entre ses membres et accroître son poids dans les échanges internationaux, d’institutions qui doivent permettre son intégration politique et à terme la naissance d’une défense unifiée … et pourtant ! Les observations officielles mettent l’UE à l’avant garde  de cette moitié de la population mondiale qui ne remplace plus ses générations, puisqu’à l’instar de la Russie et du Japon qui l’ont déjà commencé et sauf changement de comportement des Européens, elle aura débuté son déclin démographique absolu avant 10 ans.

 

L'auteur présente ici la situation démographique très inquiétante de l’UE. Puis il explique le lien entre population et puissance. Il démontre les nécessités d’une politique démographique européenne dans l’optique d’une recherche de puissance. Il innove en démontrant les relations entre démographie et financement de l'effort de défense. Il expose, enfin, les voies possibles d'une politique démographique. Cette étude a été rédigée dans le cadre du Collège interarmées de défense (CID), au sein du séminaire Géopolitique dirigé par P. Verluise.

Mots clés - key words: christophe de la rousserie, 11e promotion du cid, collège interarmées de défense, europe, union européenne, ue15, ue25, élargissement , puissance, lien entre taille de la population et puissance, transition démographique, incidences économiques et militaires des évolutions démographiques, fécondité, immigration, économie, environnement social.

Afin de réduire les dysfonctionnements, les graphiques se trouvent sur une autre page, indiquée par des liens.

 

INTRODUCTION

 

L’Union européenne est sur le point de s’élargir pour comprendre 25 membres au mois de mai 2004. (NDLR: manuscrit clos le 30 mars 2004)  Ses institutions, après l’échec du sommet de Bruxelles de décembre 2003, font l’objet de l’attention  quelque peu anxieuse d’une partie de ses élites politiques. Celles-ci se trouvent confrontées à la complexité de la démonstration qu’elles veulent faire de l’absence d’antinomie existant entre « approfondissement » et « élargissement ». Il s’agit de démontrer que l’UE, en grandissant, peut ne pas perdre sa cohérence, qu’elle peut, malgré des membres plus nombreux poursuivant des objectifs forcément plus divers, améliorer son fonctionnement et gagner en efficacité.

 

Le premier objectif intérieur de l’Union est d’abord, bien sûr, de rendre ses membres si dépendants les uns des autres dans les domaines de la politique générale comme de l’économie que toute guerre soit impossible entre eux. C’était le vœux fondateur de ses Pères. Le deuxième est d’assurer la prospérité matérielle des Européens. Ce développement économique est ainsi fondé sur des principes humanistes de solidarité et de justice sociale issus directement des racines historiques et culturelles de l’Europe. On remarquera que ces racines, sans être semble-t-il uniquement chrétiennes, sont le seul lien tangible, préexistant à l’Union, qui rapproche les Européens. D’une façon générale, on peut dire que les objectifs extérieurs de l’Union sont la sécurité immédiate de son territoire, la défense de ses intérêts ainsi que la défense dans le monde des principes humanistes qui sont les siens.  L’atteinte de ces objectifs donnerait à l’Europe l’équilibre intérieur et les « moyens », non seulement de son  autonomie, mais de l’influence qu’elle désire avoir sur son environnement.

 

Il  s’agit là incontestablement d’objectifs de puissance.

 

La puissance n’est-elle pas, en effet, avant tout une capacité, celle de maîtriser son destin et de modifier le comportement des autres acteurs de la vie internationale ? Raymond Aron distingue ainsi dans Paix et guerre entre les nations la puissance offensive de la puissance défensive, « la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres » de « la capacité d’une unité de ne pas se laisser imposer la volonté des autres ».

Même si le mot anglais power les désigne tous les deux, on ne confondra pas puissance et pouvoir. Existe une distinction essentielle entre l’ordre interne des collectivités et l’ordre externe des relations entre les Etats. Dans le premier cas, le pouvoir relève du droit, il exprime l’autorité que peut légitimement exercer l’Etat et plus particulièrement ses organes constitués, dotés d’une fonction, de compétences et de moyens établis ; d’où la notion de pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Dans le deuxième cas, les relations entre les unités politiques, si n’existe pas une autorité supranationale habilitée à trancher les litiges, relèvent essentiellement du fait et non du droit. Chaque unité se réserve donc le droit de se faire justice elle-même en l’absence de norme et de tribunal universellement reconnus. La force militaire est ainsi consubstantielle à un ordre international dont la structure implique une rivalité permanente entre ses membres pour atteindre leurs objectifs. Les auteurs font toutefois bien sûr remarquer que les sources de la puissance ne relèvent plus aujourd’hui aussi étroitement de la force militaire qu’à des époques antérieures. Nicholas Spykman, géopoliticien américain, en dénombre dix : surface du territoire, nature des frontières, volume des populations, absence ou présence de matières premières, développement économique et technologique, homogénéité ethnique, degrés d’intégration sociale, stabilité politique et esprit politique. On peut y ajouter les réseaux d’alliance, tant ils sont cruciaux dans l’établissement des rapports de force. Thierry de Montbrial dans son  Dictionnaire de stratégie  va jusqu’à dire, évoquant l’évolution des facteurs de la puissance, que « la croissance économique, le degrés d’avancement technologique ou l’enseignement national prennent une importance nouvelle, alors que la valeur de la géographie, des matières premières et de la population s’estompent ».

 

Cette dernière affirmation est à l’image du silence surprenant qui entoure la question démographique dans le débat d’idées engendré au sujet de l’Union européenne. Celle-ci se dote d’une monnaie unique pour faciliter les relations économiques entre ses membres et  accroître son poids dans les échanges internationaux, d’institutions qui doivent permettre son intégration politique et à terme la naissance d’une défense unifiée … et pourtant ! Les observations officielles mettent l’UE à l’avant garde  de cette moitié de la population mondiale qui ne remplace plus ses générations, puisqu’à l’instar de la Russie et du Japon qui l’ont déjà commencé et sauf changement de comportement des Européens, elle aura débuté son déclin démographique absolu avant 10 ans. Ce qui,  en termes plus durs mais plus explicites signifie qu’elle est en train d’amorcer sa disparition progressive. Monsieur Bourcier de Carbon ne parle-t-il pas de l’Europe comme de « l’homme malade » du monde des prochaines décennies ? Hélas, les démographes sont les seuls à clamer les dangers de la situation actuelle et ils semblent n’être entendus ni par les peuples eux-mêmes ni par leurs hommes politiques dont le discours occulte complètement, malgré les difficultés du financement des retraites, ce problème grave.

 

On peut donc légitimement se demander si l’ « Europe puissance » dont on entend tellement parler et qui tient tant à sa monnaie, à sa Constitution et à sa défense, n’est pas en train de passer à coté du plus crucial de ses problèmes, celui de sa capacité à se survivre à elle-même ! L’Homme n’est-il pas l’indispensable et premier instrument de cette puissance dont il est en outre la finalité ? L’Europe, dans sa quête de puissance, ne devrait-elle pas se soucier de sa population avec l’attention qu’elle accorde à la genèse de ses institutions ?

 

L’exposé de la situation démographique très inquiétante de l’UE, a fortiori si on la considère élargie, suivi de l’explication du lien que l’on peut faire entre population et puissance, montreront les nécessités d’une politique démographique européenne dans l’optique d’une recherche de puissance. Seront exposés enfin les voies possibles de cette politique. (Voir une carte présentant la Projection de la population de l'espace Union européenne de 2003 à 2025).

 

I – L’Europe, un « homme malade » …

 

1.1. Une Union à 15 démographiquement affaiblie …

 

L’Europe vieillit

Par vieillissement démographique on entend l’augmentation de la part des personnes agées (65 ans et plus) dans la population totale, due à la baisse de la fécondité et à l ‘allongement de l’espérance de vie. En effet, la persistance d’une faible fécondité conduit à une réduction de la taille des jeunes générations et à un vieillissement de la population « par le bas de la pyramide des âges ». Quant à l’allongement de l’espérance de vie, on dit qu’il provoque un vieillissement « par le haut » de la population.

La structure de la population européenne ne ressemble plus à une pyramide mais plutôt à une boule de neige. Les jeunes générations âgées de moins de vingt ans deviennent de moins en moins nombreuses. Les futures générations de parents seront donc aussi moins nombreuses, ce qui entraînera une baisse du nombre des naissances. Quant aux personnes en âge de travailler (de 20 à 59 ans), elles forment le groupe le plus important de la population . Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale étant visibles (les morts du conflit et le déficit de naissances qui en résulte creuse la pyramide à son sommet) on aboutit bien à une structure ronde plutôt que pyramidale.

Aujourd’hui déjà, la proportion de personnes âgées dépasse la proportion de jeunes de moins de 15 ans dans plusieurs pays dont l’Allemagne, la Grèce, l’Italie , le Portugal et l’Espagne. C’est l’Italie qui compte la plus forte proportion de personnes âgées (18,6%), suivie de la Grèce (17,3%) , de la Suède (17 ,2%) et de l’Espagne (17,1 % ). La proportion la  plus faible s’observe en Irlande ( 15 ,1 %). S’agissant des personnes âgées, le rapport de dépendance s’établit à 25 personnes âgées au moins pour 100 personnes « d’âge actif » en Italie (27,1%), Suède (26,6%), Belgique (25,7%), Grèce (25,6%), France et Espagne (25 %). S’agissant des jeunes, le rapport de dépendance (nombre de jeunes sur nombre d’actifs) est le plus faible en Italie (19,6%) derrière l’Espagne (20,9%) et l’Allemagne (21,1%) , et le plus élevé en Irlande ( 30,1%) suivi par la France (25,4%) et le Royaume-Uni (25,1%). De ces deux taux on fait le rapport total de dépendance (nombre de personnes âgées et de jeunes sur l’effectif des « actifs) dont l’importance est double : dans sa valeur absolue d’abord puisqu’il exprime l’effort auquel les actifs d’une population sont astreints pour entretenir les inactifs, dans sa structure enfin puisque l’entretien des jeunes par les actifs est toujours beaucoup mieux accepté par ces derniers que celui des personnes âgées. Depuis le milieu des années 1970 le rapport total de dépendance dans l’Union, c’est à dire le nombre de personnes âgées de moins de 20 ans et de plus de 59 exprimé en pourcentage de la population âgée de 20 à 59 ans, est passé de 100 % à 80 % en raison de la baisse importante du nombre de jeunes. Cependant, du fait de la proportion croissante de personnes âgées, le rapport total de dépendance a de nouveau augmenté ces dernières années et s’aggravera inéluctablement dans les décennies à venir … sauf changement de comportement, bien sûr. L’examen des rapports totaux de dépendance de l’Irlande et de l’Allemagne est indicatif de l’ambivalence de ce chiffre.

 

La valeur du taux semble être à l’avantage de l’Allemagne dont le rapport est de 81 % contre 82 % pour l’Irlande.  Cependant, on constate que malgré un taux de dépendance plus lourd, la structure de la population est largement à l’avantage de l’Irlande. Les « dépendants » de celle-ci sont en effet constitués aux deux tiers de jeunes, alors qu’en Allemagne les jeunes ne représentent que moins de la moitié des dépendants. Il faut comprendre que l’Allemagne est ici en présence d’un cercle vicieux potentiellement très grave. Sauf changement de comportement, moins ses jeunes sont en proportion importante dans sa population, plus l’entretien futur de la génération actuellement active sera lourd et moins les générations prochaines seront nombreuses, aggravant encore la proportion de personnes âgées avec l’allongement de la durée de vie. 

 

Le danger est donc beaucoup moins grand, ou moins immédiat pour l’Irlande, même si son indice de fécondité (1,89) est inférieur à son taux seuil de renouvellement des générations (2,09). Les difficultés, cette chute de sa fécondité étant récente, ne commenceront que dans 30 à 40 ans pour l’Irlande.

 

L’UE ne remplace plus ses générations

Une explication précise de cette expression et des conséquences du non remplacement des générations s’impose. Le cheminement qui nous a amenés à cette situation, cheminement par lequel passent ou semblent devoir passer toutes les populations est exposé en annexe par un extrait de la conférence donnée au CID en septembre 2003 par Monsieur Philippe Bourcier de Carbon.

Ce qui vient à l’esprit de tous est le fameux indice conjoncturel de fécondité et son seuil, dont nous allons voir qu’il est mythique, de 2,1 enfants par femme à partir duquel les populations sont sensées remplacer leurs générations. 

 

Définition de l'indice conjoncturel de fécondité (ICF): Nombre moyen d'enfants nés vivants d'une femme "théorique" au cours de sa vie féconde, mesuré une année donnée. Cet indice est donc synthétique, puisqu'il s'obtient en additionnant les taux de fécondité (nbr d'enfants/nbr de femmes) de chaque classe d'âge fécond (15 ans, 16 ans, ... 49 ans) de l'année en question.

 

Démontrer, ce qui se révèle fort simple, que ce seuil de 2,1 est un mythe, oblige à aborder l’orientation idéologique de la Division des populations de l’ONU et plus encore celle du Fonds des Nations unies pour les actions sur les populations. Ces organisations, la première est un organe de mesure et d’observation alors que la seconde met en œuvre la politique des Nations unies, sont habitées de façon constante depuis  leur création par une idéologie maltusienne très forte. Le postulat de cette dernière est que la terre ne pouvant accueillir une population qui se reproduirait sans frein, il convient d’en contrôler la croissance à tout prix. Jean Claude Chesnais, chercheur de l’Institut national d’études démographiques, estime que cette orientation est beaucoup plus marquée au Fonds qu’à la Division des populations, laquelle fait tout depuis plusieurs années pour ne pas être absorbée par le Fond et pour rester un outil d’observation indépendant. Quoiqu’il en soit, toutes les projections des Nation unies depuis 40  ans s’appuient sur l’affirmation aberrante  qu’un ICF à 2,1 assure le renouvellement des générations. Pierre Chaunu, historien démographe membre de l’Académie des sciences morales et politiques, parle de mensonge et même d’escroquerie ! Le 2,1 corrige en effet le taux naturel de masculinité ( 105 garçons pour 100 filles à la naissance) mais dans les pays qui ne maîtrisent qu’imparfaitement leur mortalité périnatale, comme les Etats-unis eux-mêmes, ce taux nécessaire au renouvellement  peut monter à 2,3 ou 2,4. Il est de  2,7 ou 2,8 voire 3 en Afrique et même très au-delà dans les zones profondément touchées par le Sida qui a fait descendre l’espérance de vie de 65 à 40 ans et moins encore. Cette déformation se double de l’affirmation sans cesse renouvelée, jusque dans les années 1990, que la transition démographique est un mécanisme que toutes les populations finissent par connaître et qui les emmène naturellement vers un « plancher » de fécondité de 2,1. Le renouvellement précis des générations serait donc l’aboutissement démographique de la modernité. Cette conviction dogmatique a conduit le Fond pour les activités sur les populations  à poursuivre l’objectif louable de la régulation des naissances en finançant  des procédés qui se révèlent délétères. Qu’on en juge seulement par l’action menée au Brésil où les jeunes filles enceintes pauvres se voient proposer par des organisations « philanthropiques » financées par les Nations unies, l’alternative entre un accouchement naturel dont on leur dit qu’il est douloureux et une césarienne indolore dont on ne leur dit pas qu’elle est immédiatement suivie d’une stérilisation définitive. Aujourd’hui dans le monde, selon un rapport de la Division des populations intitulé « World contraceptive use 2001 » , l’Amérique latine et toute l’Amérique du Nord, l’Inde, la Chine et l’Australie, plus sans doute la Russie et l’Argentine ont vu stériliser 20 à 50 % de leurs femmes. Tout cela, en plus de l’usage bien compris de la contraception, ne devait conduire qu’au juste remplacement des générations.

 

Jusqu’à ces dernières années pourtant, les chiffres de tous les pays, publiés par les Nations Unies elles-mêmes, ont montré qu’aucune stabilisation miraculeuse de la fécondité n’était constatée lorsque ce seuil de 2,1 était franchi. 

 

On constate que même pour les USA, qui sont de loin le grand pays développé le plus solide (entre autre, sur le plan démographique …), et même avec une fécondité très forte de l’immigration hispanique depuis 20 ans, aucun retour au dessus de l’équilibre ( 2,13 enfants par femme pour les Américains) ne s’établit. La même observation est faite partout dans le monde. Quant au cas de l’UE 15, on voit que sa tendance glissante vers la diminution des naissances semble solidement ancrée.

 

Il faut en outre remarquer qu’une chute durable en dessous du seuil de renouvellement ne se traduit que fort longtemps après par une diminution de la population. Avec l’allongement de l’espérance de vie, les naissances, même en nombre insuffisant, peuvent en effet donner l’illusion de la croissance. Celle-ci n’est donc pas saine puisqu’elle ne se fait qu’au profit d’un accroissement de la part des personnes âgées dans la population. On comprend donc qu’un accroissement naturel (résultat de l’excédent des naissances sur les décès ) peut n’être positif  (comme c’est le cas pour l’Europe) que par l’allongement de la vie et masquer ainsi un déclin démographique très proche. 

 

Une implosion démographique imminente

Ce déclin absolu est en effet programmé pour l’Europe à 15, malgré un accroissement naturel encore positif. Cependant celui-ci est passé de 600 000 personnes chaque année il y a encore 10 ans, à moins de 400 000 aujourd’hui. Cet accroissement est en outre masqué par les flux d’immigration : le solde migratoire annuel de l’UE-15 , de l’ordre du million de personnes depuis le début des années 1990 , est estimé à 1,2 million de personnes en 2001 ; soit le triple de l’accroissement naturel de la population européenne.

 

Les cinq Etats membres les plus peuplés de l’Union à 15 (Allemagne, France, Espagne, Italie, Royaume-Uni) regroupent 80 % de la population totale de l’Union. De ces cinq pays, seuls la France et le Royaume-Uni connaissent encore une faible croissance endogène (3,3 pour 1000 en France et 1,6 pour 1000 au Royaume-Uni, mais uniquement par l’allongement des durées de vie), quand les taux d’ accroissement naturels sont négatifs pour l’Allemagne (-1,1), l’Italie (-3), la Suède (-3) et la Grèce (-2).

 

Ainsi, sauf changement de comportement, les décennies qui débuteront ce siècle verront le déclin rapide de la population de l’Union, le phénomène étant aggravé par l’élargissement du 1er mai 2004.

 

1.2 ... dont la situation va s’aggraver avec l’élargissement

Au mois de mai 2004 l’Union européenne comptera 10 membres de plus, intégration décidée au congrès de Nice du Conseil européen présidé par la France en décembre 2001. La présente étude n’a pas pour objet de se prononcer sur la pertinence d’un tel élargissement mais d’examiner les conséquences démographiques de ce dernier. Cet aspect de l’élargissement sera à terme relativement proche source de grave difficultés pour l’UE-25 si l’absence de réaction constatée aujourd’hui demeure.

Les problèmes viendront de la structure par âge de cette nouvelle population européenne et de sa fécondité encore affaiblie.

 

Du point de vue des volumes, le poids relatif des dix entrants n’est pas négligeable même s’il est inférieur à ce que pourrait laisser présager la taille de leur territoire, puisque la densité de leur population est sensiblement inférieure à celle de l’UE-15.  

 

Il est utile de connaître aussi le poids relatif de chacun des pays qui entrent dans l’Union européenne. Ce poids est en effet de grande importance lorsqu’on étudie la valeur des indices démographiques des pays. Un taux faible ou haut pour un pays donné n’a pas la même incidence  sur l’ensemble de l’Union selon que le pays en question est ou non fortement peuplé. On pourrait même dire que d’un point de vue de stricte efficacité, l’importance de la population d’un pays pourrait faire orienter vers celui-ci les efforts européens en matière de politique démographique si celle-ci voyait le jour.

 

La Pologne représente à elle seule la moitié de la population entrant dans l’Union, que la Hongrie et la République tchèque en représentent un quart et que les autres pays n’en sont qu’une faible part. Ces proportions doivent rester à l’esprit lors de l’examen des situations des divers pays.

 

Il faut noter que l’élargissement diminue un peu la difficulté du vieillissement de l’UE-15.  A quinze, l’Union européenne avait un indice de vieillissement (nombre de personnes âgées de 60 ans et plus sur effectif total de la population) particulièrement élevé de 21,5 % sous le double effet de la faible fécondité et des taux de survie élevé des personnes âgées. La population des Dix de l’élargissement compte une proportion moindre de personnes âgées, notamment parce que  l’espérance de vie est moindre dans ces pays. On notera que l’effort sanitaire que devront fournir ces derniers aura nécessairement un coût. L’Union à 25 compte un indice de vieillissement moindre qu’à 15 mais néanmoins nettement plus élevé que les autres grands Etats du monde en raison de sa faible fécondité. Car c’est bien dans le domaine de la fécondité que l’élargissement pèsera sur l’Europe.

 

Vieux problème hérité de l’occupation soviétique et de la crise économique qui a succédé à l’effondrement de l’empire moscovite, la fécondité des nouveaux membres de l’Union européenne est extrêmement faible. Seuls Malte (1,51 %) et Chypre (1,79 %) ont un indice de fécondité qui dépasse celui des Quinze. Or, on l’a vu, ces pays ne représentent qu’une faible part du volume des Dix. L’indice de la Pologne donne sensiblement la moyenne de la fécondité des Dix à 1,29 enfant par femme, alors que celui des Quinze, déjà très insuffisant, est de 1,47.  (Chiffres Eurostat 2001)

Le cinquième élargissement minore donc, on le voit, le potentiel démographique déjà particulièrement faible de l’Union européenne, puisque la fécondité des Dix est plus faible que celle des Quinze. Sans changement de comportement des Européens, le vieillissement « par le bas » de la pyramide des âges - la diminution des naissances qui entraîne un rétrécissement à sa base -  sera donc plus intense et donc beaucoup plus important que dans les trois autres Etats les plus peuplés du monde. On a vu plus haut le lien mathématique existant entre cette fécondité insuffisante et le vieillissement d’abord, puis le déclin ensuite, cette implosion démographique qui conduit à voir la population touchée à décroître inexorablement.

 

La conséquence inéluctable de cette fécondité insuffisante est en effet la décroissance de la population, décroissance qui ne survient qu’une quarantaine d’années après que soit franchie durablement le seuil de fécondité permettant le renouvellement des générations et dont l’intensité variera avec la fécondité bien sûr, mais aussi avec la part des personnes âgées au début de la décroissance et avec l’espérance de vie. Cette dernière, comme c’est le cas dans l’Europe des Quinze, peut, avec l’immigration, retarder beaucoup l’implosion, mais avec le coût social d’entretien des plus âgés dont le problème du financement des retraites commence à donner une idée.

Lorsqu’on prend en compte l’immigration, ces résultats sont encore amplifiés. Contrairement à l’Europe des Quinze, dont le solde migratoire est trois fois supérieur à son accroissement naturel, les Dix, non seulement n’attirent pas une immigration suffisante pour combler leur déficit de naissance, mais subissent même un solde migratoire négatif si l’on en croit les données officielles. La décroissance de leur population est donc de 1 pour 1000 en 2001.

Ces données sont reprises dans le tableau suivant qui comprend aussi les proportions de naissances hors mariage, donnée qui nous sera utile par la suite.

 

 

LES TAUX ET CARACTERISTIQUES DEMOGAPHIQUES DES DIX ( 2001) – Chiffres Eurostat 2001

 

Taux d'accroissement (pour 1000)

 

 

Pays

Naturel

Migratoire

Total

Indice de fécondité

% des naissances hors mariage

Chypre

4,3

4,1

8,40

1,79

2,3%

Rep. Tchèque

-1,7

-0,8

-2,50

1,14

23,5%

Estonie

-4,3

0,1

-4,20

1,34

56,2%

Hongrie

-3,4

1,4

-2,00

1,32

30,3%

Lettonie

-5,6

-0,6

-6,20

1,24

42,1%

Lituanie

-2,6

-0,7

-3,30

1,25

25,2%

Malte

2,4

5,9

8,30

1,51

13,7%

Pologne

0,1

-0,4

-0,30

1,29

13,1%

Slovaquie

-0,2

0,2

0,00

1,21

19,8%

Slovénie

-0,4

2,4

2,00

1,22

37,1%

Total DIX

-0,9

-0,1

-1,00

-

-

Total QUINZE

1,1

3,1

4,12

1,47

28,5%

 

 

A première vue, l’Union européenne, déjà troisième ensemble géographique de la planète, prend en s’élargissant à 25 une importance encore plus grande dans la population mondiale. Néanmoins, l’examen de sa fécondité et de l’évolution de cette dernière laisse apparaître un affaiblissement de son potentiel démographique déjà insuffisant. On est donc en droit de considérer que si l’Europe semble un colosse démographique, ce colosse est fragile et devra faire face à de graves problèmes de population, problèmes dont Alfred Sauvy disait qu’ils « sont si décisifs […] qu’ils tirent de terribles et souvent fatales revanches sur les sociétés qui s’obstinent à les ignorer ».

 

Le lien avec la notion de puissance s’établit intuitivement déjà mais doit faire l’objet d’une description précise.

 

II – … qui voit sa puissance remise en cause par sa démographie

 

La puissance n’ayant de raison d’être que dans l’existence de rapports de force, c’est en comparant l’Europe et sa démographie au reste du monde que nous pourrons émettre une appréciation de l’influence de cette démographie sur la puissance de l’Europe.

 

2.1 – Un lien ambigu entre la taille de la population et sa puissance

La part que l’UE représente dans la population mondiale ne cesse de décroître depuis plus de 40 ans. De plus, c’est elle qui voit sa place diminuer le plus vite (- 33% pour le Japon, - 40% pour l’UE).

 

Le lien entre puissance et taille d’une population n’est toutefois pas univoque. Le simple bon sens fait affirmer que le niveau d’éducation de la population, son développement technologique et l’état de ses infrastructures sont de première importance.  La puissance d’une population nombreuse mais misérable sera forcément plus faible que celle d’une autre beaucoup moins nombreuse mais très riche et suréquipée. Il est toutefois simple de comprendre que la taille des populations et donc leur variation relative n’est pas neutre, loin s’en faut. Pour prendre des exemples extrêmes, le Luxembourg, avec un PIB de 53 780 $ par habitant en 2001, n’a pas la puissance des Etats-Unis dont le PIB par habitant est pourtant inférieur (34 320 $).

La taille d’une population, pour insuffisante qu’elle soit en elle-même quant à la détermination de la puissance d’un zone, doit être cependant prise en compte. Celle de l’UE, qui commence cette décennie sa décroissance démographique absolue et a débuté sa diminution relative depuis la moitié du siècle dernier, peut donc être source d’inquiétude du point de vue de la puissance. Ces craintes ne vont pas vers les pays les mois avancés dont le retard technologique est tel que leur dynamisme démographique ne peut, ni à court ni à moyen terme, constituer une menace de puissance pour l’Europe. Encore faut-il modérer ce propos, du fait des déséquilibres puissants potentiellement engendrés par les flux migratoires difficiles à contrôler. A l’échelle du monde, l’Union est loin d’être la seule concernée par une crise démographique qui touche une grande partie des pays: les observations officielles des Nations Unies font état que, depuis 1998, plus de la moitié de la population mondiale ne remplace plus ses générations. Selon le dernier rapport de la Division des populations, The 2002 révision, les 59 pays dont la fécondité est inférieure à 2,1 enfants par femme représentent plus de 44% de la population mondiale. Il faut en outre y ajouter 40 pays du Tiers-monde, comptant près d’un milliard d’habitants, dont la fécondité est déjà inférieure à 3 enfants par femme. Leurs taux de mortalité rend en effet leur seuil de remplacement des générations plus élevé que dans les pays développés. Au total près de 60 % de la population mondiale est concernée.

L’incidence de la démographie de l’Union sur sa puissance conduit donc à comparer plus précisément sa situation à celle des autres pays développés. Si peu d’entre eux, on l’a vu, ont entamé leur implosion, aucun ne remplace plus ses générations. Les situations sont pourtant très contrastées entre ces pays. Ils sont en effet tous dans la phase  démographique post-transitionnelle, celle qui voit s’amorcer le processus d’inversion de la pyramide des âges et d’implosion, mais ils n’y sont pas entrés en même temps ni à la même vitesse.

 

Ce décalage a des incidences très importantes sur la « santé » démographique des pays en question.

 

2.2 – La problématique majeure  du décalage temporel entre les transitions démographiques des différentes zones …

 

Les différentes phases de la transition démographique que traversent toutes les populations, mais à des époques et à des rythmes différents, sont décrites en annexe. L’inertie de ces phénomènes démographiques est en effet telle que la chute de la fécondité enclenche la longue séquence suivante : la chute de la fécondité des populations se traduit par une baisse du taux d’accroissement naturel de la population, puis par le recul des effectifs des naissances annuelles. Lorsque l’espérance de vie cesse d’augmenter, la diminution du nombre des naissances entraîne la baisse de l’excédent des naissances sur les décès annuels dans la population, qui finit par devenir négatif et entraîne finalement la baisse des effectifs de la population. En effet les décès l’emportent alors durablement sur les naissances. En raison de la structure par âge alors très vieillie de la population, constituée dès lors largement de personnes  ayant dépassé les âges de la reproduction, les taux de mortalité remontent mécaniquement sous l’effet du vieillissement de la pyramide des âges.

 

Ce processus historique qui s’échelonne dans le temps selon les continents et les cultures s’étale sur une durée qui va de plus de 6 à moins de 2 générations, soit de 150 ans à moins de 50 ans. Plus il est tardif, plus il apparaît bref et violent. Il a commencé en Europe au XIXème siècle et dans les pays de peuplement européen, puis s’est étendu depuis 50 ans à l’Amérique Latine et à l’Asie, à l’Afrique du Sud puis du Nord, et gagne les pays musulmans des Proche et Moyen Orient, pour concerner finalement les pays d’Afrique tropicale et équatoriale en butte à présent à la pandémie du SIDA.

 

Le décalage de ce processus démographique à l’œuvre dans des différents ensembles géographiques du monde ne commence a exercer ses effets géopolitiques que lorsque les vagues des naissances commencent à entrer dans l’âge adulte ; c’est-à-dire qu’il ne commence à se manifester qu’au bout de 20 à 30 ans.

 

Décalage temporel et migrations

Les jeunes gens âgés de 20 à 30 ans cherchent en effet à s’insérer dans la vie active et dans la société. Vers 20 ans ils arrivent sur le marché du travail. Ce sont eux qui sont candidats à l’émigration en Amérique du Nord ou dans l’Union européenne qui constituent déjà, et vont constituer de plus en plus, les pôles d’attraction des jeunes gens des mondes africain ou asiatique. Ce sont les jeunes gens de ces classes d’âge qui fournissent les ressources humaines des armées régulières comme celles des guérillas. Ce sont les déséquilibres progressifs entre les effectifs des jeunes adultes des classes d’âges de 20 à 30 ans entre nations et continents qui désormais annoncent les glissements des situations et des rapports géopolitiques.

 

Historiquement les effets de ces décalages sont immenses : c’est en effet la transition démographique de l’Europe au XIXème siècle qui a peuplé l’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. C’est la transition démographique de l’Europe qui lui a permis de dominer le monde au XIXème siècle et au début du XXème. C’est encore elle qui a constitué les Etats-Unis jusqu’en 1950-65. Ce sont aussi les transitions démographiques des mondes latino-américains, asiatiques et pacifiques au XXème siècle qui sont en train depuis une génération de transformer les Etats-Unis, et pourront même les disloquer au XXIème siècle, si le communautarisme qui s’y développe en remplaçant l’assimilation des débuts n’est pas maîtrisé.

 

D’une manière générale, c’est le décalage de ces transitions démographiques qui élargit aujourd’hui le fossé Nord-Sud : entre les pays développés et les pays en développement, entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Europe et les pays d’Islam proches, entre les rives nord et sud de la Méditerranée, entre les Etats-Unis et Union européenne.

 

Décalage  et  dynamisme propre aux zones

Ce décalage entraîne des différences de  structure par âge des populations, au sein des pays développés certains vieillissant avant d’autres, ce qui engendre, on le verra plus loin, de puissants effets dans les rapports de puissance.

 

N’étant pas entrés ensemble dans la phase post-transitionnelle d’implosion démographique, les pays développés voient survenir l’inversion de leur pyramide des âges, que l’on définira comme le moment auquel la part des jeunes de moins de 20 ans est inférieure à celle des personnes ayant dépassé les âges de reproduction, à des époques différents. Ainsi comprise, l’inversion des pyramides aura donc été réalisée dès 1965 en Suède, et 1970 en Allemagne, dès 1980, il y a déjà plus de 20 ans, au Royaume-Uni et en Italie , en 1985 en Espagne, en France et dans l’ensemble de l’Europe ainsi qu’au Japon, en 1995 en Russie, en 2000 aux Etats-Unis, en 2005 en Irlande, au cours de la décennie 2010 dans la zone ALENA ainsi qu’en Chine, vers 2020-2025 en Indonésie, cinq ans plus tard en Inde, au cours de la décennie 2030 en Afrique du Nord et au cours de la décennie suivante dans l’ensemble des pays musulmans. Seul le continent africain n’atteindrait pas ce seuil au cours de la première moitié du siècle qui s’ouvre.

 

Selon ce critère, l’Allemagne présente une avance d’une quinzaine d’années sur la France. Le nombre des naissances annuelles en Allemagne, dont la population excède de plus de 22 millions d’habitants celle de la France, est par aille