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www.diploweb.com Géopolitique ethno-confessionnelle du Moyen-Orient

"Arc sunnite" versus "Croissant chiite":

deux faces d'un même Janus conflictuel?  

Par David Rigoulet-Roze, chercheur à l'IFAS   

Le renversement de Saddam Hussein dans le prolongement de l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003, puis la prise du pouvoir par la majorité démographique chiite à la faveur des premières élections démocratiques qui s’en sont suivies en 2005, semble avoir libéré les « mauvais génies » ethno-confessionnels jusque-là étroitement contenus par le carcan de la dictature « baathiste ». Mais la dynamique sectaire conflictuelle désormais à l’œuvre dans l’ancienne Mésopotamie est en passe de déborder des strictes frontières irakiennes pour métastaser toute la région du Moyen-Orient de manière d’autant plus dangereuse que cette onde de choc « confessionnelle » entre Sunnites et Chiites, qui fut d’ailleurs à l’origine de la fitna (la « division ») au sein de la Oumma musulmane des origines, recoupe en outre largement une rivalité « ethnique » pluriséculaire entre Arabes et Persans.

Deux cartes et une bibliographie sélective après l'article. 

Biographie de l'auteur en bas de page.

Mots clés - Key words: David Rigoulet-Roze - Géopolitique – Moyen-Orient – Proche-Orient – Islam OummaFitna – Sunnisme – Chiisme duodécimain – Alaouisme - Sunnites – Chiites - Alaouites – Secte religieuse - Arabes – Perses – Irak – Iran – Arabie saoudite – Bahreïn – Koweït – Qatar – Emirats Arabes Unis - Yémen - Liban – Syrie - Jordanie – Egypte – Israël - Guerre du Golfe – Guerre du Liban - Golfe arabo-persique - Minorité religieuse – Clergé – Imam - Ayatollah - Velayat-e-Faqih - Croissant chiite – Arc sunnite – Conflit sectaire – Abdallah II – Abdallah d’Arabie – Moubarak – Bachar el-Assad – Nationalisme – Islamisme – Hezbollah.

 

Introduction

Dès les prémisses de la guerre en Irak début 2003, les régimes arabes sunnites, notamment l’Egypte du président Moubarak, n’avaient cessé de mettre en garde l’Administration américaine sur un « risque chiite » pour la région. Le Caire, à l’unisson avec les autres capitales arabes, notamment celles du Golfe, était effrayé à l’idée que la chute attendue du « batthiste » mais néanmoins sunnite Saddam Hussein, pendant longtemps considéré comme l’ultime rempart arabe contre l’ennemi héréditaire perse d’obédience chiite, ne galvanise précisément les ambitions des chiites arabes. La suite des événements semble avoir partiellement donné validé ces anticipations. Le fait est que très rapidement, ces inquiétudes arabes ont pris un caractère public de plus en plus prononcé.

 

 

La déclaration provocatrice du roi hachémite Abdallah II de Jordanie fin 2004 sur le risque de l’émergence d’un « croissant chiite » au Moyen-Orient

Le Roi Abdallah II de Jordanie, un pays à la fois ami et un allié des Etats-Unis, avait surpris aussi bien le monde arabe que le monde musulman en lançant, le 8 décembre 2004, à l’occasion d’une interview dans le Washington Post son avertissement à l’égard de l’émergence d’un « croissant chiite ». Ce dernier, allant de l’Iran au Liban, comprendrait également l’Irak post-Saddam désormais dominé par la majorité arithmétique chiite et la Syrie alaouite ou nousaïrite - une appellation qui renvoie à Ibn Nosaïr, fondateur de l’alaouisme qui vécut au IXème siècle de notre ère, à l’origine d’une secte dissidente et parfois jugée « hérétique » de l’islam sunnite, voire dans une moindre mesure de l’islam chiite duodécimain mais relevant tout de même du chiisme ne serait-ce que par le syndrome obsidional dont elle souffre au sein d’une Oumma à 85 % sunnite. « L’Iran a tout intérêt à voir s’instaurer une République islamique en Irak (...) et en conséquence l’engagement des Iraniens vise à obtenir un gouvernement qui soit très pro-iranien », avait notamment expliqué le roi de Jordanie. Selon lui, les autorités iraniennes financent de nombreuses activités caritatives en Irak pour s’y implanter durablement et ont encouragé plus d’un million d’Iraniens à traverser la frontière irakienne dans l’objectif de les faire voter aux élections générales du 30 janvier 2005. « Je suis sûr qu’il y a beaucoup de monde, beaucoup d’Iraniens là-bas qui seront utilisés lors du vote pour influencer le résultat [des élections] », avait encore déclaré le monarque. Il avait enfin mis en garde contre l’avènement en Irak d’un gouvernement pro-iranien qui favoriserait la création d’un « croissant » régional sous influence chiite regroupant l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban. L’équilibre traditionnel entre chiites et sunnites en serait mécaniquement affecté, ce qui se traduirait « par de nouveaux problèmes qui ne seraient pas limités aux frontières de l’Irak ».

 

Sunnites et Chiites, deux obédiences pour une seule foi

Avec plus de un milliard de fidèles, l’islam se compose de deux grands courants: le sunnisme et le chiisme. Le premier, qui compte près de 85 % des adeptes, se rattache à la Sunna, c’est-à-dire la « Tradition » fondée sur les hadits du prophète Muhammad progressivement constituée à partir du VIIIème siècle qui est, après le Coran en tant que tel, la seconde source de la religion musulmane. Le chiisme, représente pour sa part entre 12 % et 15 % des fidèles (soit environ 216 millions). La scission au sein de la Oumma s’est en fait produit dès la mort du Prophète en 632, qui n’a pas eu de descendant mâle. Le parti d’Ali (chi’at Ali, d’où le mot chiisme) a immédiatement soutenu ce fils adoptif et gendre du Prophète, alors que les Sunnites se revendiquent du premier calife, Abou Bakr. Ali est assassiné en 661 et son mausolée situé à Nadjaf (Irak) constitue un haut lieu du chiisme. Son fils Hussein, troisième iman chiite, est tué lui aussi et repose pour sa part à Kerbala (également situé en Irak). Né d’une certaine manière à Médine (actuelle Arabie saoudite), le chiisme est majoritairement présent en Iran et en Irak, mais aussi en Syrie, au Liban, en Turquie, au Yémen dans ses différentes variables. En effet, les Chiites sont à leur tour divisés selon la lignée des imams dont ils reconnaissent l’autorité. Les plus nombreux sont les Chiites duodécimains ou imamites : ils sont surtout présents en Irak, en Iran et au Liban. De petites communautés sont éparpillées à Bahreïn, à Qatar, dans la province du Hassa en Arabie saoudite et dans les Emirats arabes unis. Outre les Chiites duodécimains, il existe encore deux autres groupes chiites d’importance. Ces sont les Chiites septimains ou ismaéliens, dirigés par l’Aga Khan, lesquels ne reconnaissent que sept imams. On les rencontre surtout en Asie centrale et au Pakistan. Il y a également les Chiites zaydites qui ne reconnaissent que cinq imams et qui son concentrés au Yémen. A ces branches, il faut enfin ajouter un certain nombre de groupements chiites dissidents comme les Alaouites de Syrie ou les Druzes du Liban qui constituent des sectes syncrétiques.

 

L’ « aveu » du malaise arabe face à l’émergence annoncée d’un « croissant chiite » au Moyen-Orient

Pourquoi le souverain hachémite, alors en visite-éclair à Washington pour rencontrer le président George W. Bush, avait-il pris le risque de dire tout haut ce que nombre de dirigeants arabes pensaient tout bas jusque-là ou formulaient de manière euphémisée comme le chef de la diplomatie koweïtienne, cheikh Mohamed Sabah Al-Salem Al-Sabah qui, selon l’agence de presse koweitienne Kuna (Kuwait News Agency) avait, de son côté, dit redouter un réveil du « sectarisme » ? S’agissait-il d’un propos lui ayant échappé né d’une crainte mal contenue ou d’une déclaration pensée pour sonder les réactions des différents protagonistes en présence ? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas suscité l’indifférence, notamment de la part de l’Iran qui s’en est ouvertement indignée. L’effet était à tel point garanti que, peu de temps après, Abdallah II de Jordanie avait dû se justifier en expliquant, dans une interview publiée en janvier 2005 par le quotidien koweitien Al-Rai Al-Aam (« L’Opinion publique »), que ses propos sur la création d’un « croissant » chiite avaient été exagérés. « Mes déclarations sur le croissant chiite ont été mal interprétées par certains en Iran, qui leur ont accordé une importance disproportionnée », avait ainsi tenté d’expliquer le souverain hachémite. « Nous ne pouvons absolument pas être contre les Chiites. Nous avons des liens très solides avec les Chiites au Liban, en Irak, dans les pays du Golfe et aussi avec beaucoup de Chiites en Iran (...). Nous nous dresserons fermement contre quiconque tenterait de porter atteinte à ces relations excellentes », avait-il ajouté. L’Iran, qui se défend constamment de s’ingérer dans les affaires de son voisin irakien, avait vivement rejeté ces accusations et son ministre des Affaires étrangères de l’ancien président Khatami, Kamal Kharazi avait même décidé de ne pas participer à une réunion ministérielle des voisins de l’Irak organisée le 6 janvier 2005 à Amman. Quant au dignitaire chiite libanais, l’Ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, le chef spirituel du Hezbollah, la milice chiite qui constitue le bras armé Téhéran au Liban où les Chiites constituent vraisemblablement - faute de recensement récent -, la plus importante des nombreuses minorités constitutives du « Pays du Cèdre » (au moins 25 % de la population libanaise[i] selon l’estimation donnée par l’Ayatollah Mohammad Hussein Fadlallah[ii] lui-même à l’occasion d’un interview[iii]), il avait affirmé que les craintes d’un pouvoir chiite en Irak n’étaient « pas fondées ». « Les Chiites ne cherchent pas à prendre le contrôle de l’Etat en Irak », avait-il déclaré le 28 janvier 2005 à l’Associated Press. Sans réellement convaincre.

 

Abdallah II de Jordanie persiste et signe fin mars 2005

Mais le souverain hachémite est bien trop avisé pour avoir laissé ses mots dépasser sa pensée. Il n’a d’ailleurs pas hésité à récidiver fin mars 2005 en lançant une attaque en règle contre la Syrie et l’Iran, les accusant d’être la principale menace à la stabilité de la région, lors d’une rencontre à Washington avec des chefs de la communauté juive américaine. Le grand quotidien populaire israélien Yedioth Aharonoth (« Les Dernières nouvelles »), parlant d’une « attaque d’une rare sévérité » a pu affirmer que le souverain jordanien avait averti lors de cette rencontre, le 22 mars 2005, que la Syrie et l’Iran ainsi que la milice libanaise du Hezbollah appuyée par ces deux pays « encouragent les attaques terroristes contre Israël afin de divertir l’attention du monde des événements au Liban », et des attendus relatifs à l’assassinat le 14 février 2005 du Premier Ministre sunnite Rafic Hariri, ami très proche de celui qui n’était encore que le « Prince héritier » devenu depuis le roi Abdallah d’Arabie saoudite. Le quotidien conservateur Yedioth Aharonoth, tout comme le quotidien de la gauche libérale Haaretz (« Le Pays »), affirmaient qu’Abdallah II de Jordanie avait explicitement accusé « la Syrie, l’Iran et le Hezbollah d’être la principale menace à la stabilité du Proche-Orient ». Le roi avait également déclaré aux chefs de la communauté juive avoir récemment averti le Premier ministre israélien Ariel Sharon « d’attaques terroristes planifiées ». Il avait conseillé à M. Sharon de « bien vérifier en cas d’attaque qui en est à l’origine pour ne pas riposter contre la mauvaise cible », laissant ainsi clairement entendre, selon les deux journaux, que le Hezbollah et non pas les Palestiniens devrait en être tenu pour réel responsable. Le roi, toujours selon les deux quotidiens, avait aussi affirmé que son pays avait récemment déjoué plusieurs tentatives du Hezbollah « d’envoyer des terroristes en Israël via la Jordanie ». Pour Abdallah de Jordanie, le parti chiite libanais Hezbollah constituerait en quelque sorte le « versant occidental » de ce « croissant chiite » qu’il stigmatisait en décembre 2004.

 

Le rôle attribué à l'Iran dans l’escalade à la frontière d'Israël durant l’été 2006

C’est ce que serait venu confirmer a posteriori la provocation du Hezbollah constituée par l’enlèvement le 12 juillet 2006 de deux soldats israéliens - Ehud Goldwasser et Eldad Reguev -, directement à l’origine de la guerre du Liban de l’été 2006. Selon certaines informations, Cheikh Hassan Nasrallah, aurait préalablement effectué une visite secrète le 4 juillet 2006 à Damas, sous prétexte de rencontrer l’un des petits-fils de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini, de passage en Syrie. Il aurait été accompagné uniquement de son plus proche conseiller politique et militaire, Hassan Khalil[iv] afin de recevoir les instructions iraniennes dans la perspective d’opérations contre Israël, ce qui ne manquerait pas d’accréditer les liens supposément étroits entre Téhéran et le mouvement chiite islamiste libanais. De fait, le 4 mai 2006, le Cheikh Subhi Al-Tufeili, fondateur et ancien secrétaire général du Hezbollah, avait déclaré sur Al-Arabiya : « Le Hezbollah est engagé par la politique iranienne (…) J’ai déjà dit que les chiites au Liban servent de ‘terrain de jeu’ à l’Iran (…) Le Hezbollah encourage les relations avec les Syriens, mais il est en vérité dirigé par la jurisprudence, c'est-à-dire par le Guide suprême iranien Ali Khamenei »[v]. Et selon un rapport d’Al-Sharq Al-Awsat[vi] (« Le Moyen-Orient ») du 11 mai 2006, un haut responsable iranien qui a tenu une réunion en comité restreint avec un petit groupe de diplomates occidentaux à Londres, aurait résumé l’importance du Hezbollah pour l’Iran : « Le Hezbollah est l’un des piliers de notre stratégie sécuritaire, et représente la première ligne de défense iranienne contre Israël. Nous refusons (l’idée) selon laquelle il doit être désarmé[vii] »[viii].

 

Et le fait est que le soutien apporté par Téhéran au Hezbollah ne semble pas se limiter à un aspect soutien purement spirituel comme a pu le soutenir Hamid Reza Assefi, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, dans une déclaration en date du 16 juillet 2006. « Nous avons offert et nous offrons encore notre soutien spirituel et humanitaire à la Syrie et au Liban », a-t-il expliqué en démentant de nouveau toute aide militaire au Hezbollah et les accusations israéliennes sur la présence de conseillers militaires iraniens auprès du Hezbollah au Liban. « Nous n’avons pas de militaires (au Liban). Ce n’est pas vrai que nous avons envoyé des missiles », a-t-il encore assuré. Sans convaincre vraiment.

 

Historiquement, il est aujourd’hui avéré que le Hezbollah est né sous la bienveillante tutelle iranienne. C’est d’ailleurs le numéro deux de l’organisation, Cheikh Naïm Qassem qui rappelle explicitement dans son livre sur le mouvement intitulé Le Hezbollah, la méthode, l’expérience, l’avenir[ix] que le Hezbollah a été organisé par les Pasdarans (« Gardiens de la Révolution ») iraniens sur ordre de feu l’imam Khomeiny en sa qualité de wali-e-faqih [« Guide suprême »] : « Une délégation militaire de haut rang s’est rendue en Syrie pour assurer une coordination avec Damas, qui a donné soin accord pour le passage [sur son territoire] de membres des Gardiens de la Révolution. Ceux-ci ont créé des camps d’entraînement dans la région de la Bekaa pour les volontaires »[x].

 

Dès le 29 juillet 2006, le quotidien arabe londonien Al-Sharq Al-Awsat avait publié un article détaillant l’aide accordée au Hezbollah par les Pasdarans, telle que décrite par un haut responsable de ce Corps d’élite de la République islamique d’Iran. Selon ce que rapporte Al-Sharq Al-Awsat sur l’aide accordée au Hezbollah par les Gardiens de la Révolution : « Des centaines de combattants du Hezbollah faisant actuellement face aux militaires israéliens ont pris part à des sessions d’entraînement spécial dans les bases des Gardiens de la Révolution à Téhéran, Ispahan, Mashhad et Ahvaz ». Et de poursuivre : « Les Gardiens (de la Révolution) ont aussi construit des entrepôts souterrains dans la vallée de la Bekaa, à une profondeur de pas plus de huit mètres ; ils contiennent de très grosses quantités de missiles et de munitions. Dans la Bekaa se trouve (aussi) un poste de commande central[xi] utilisé par quatre officiers du corps des Gardiens de la Révolution et quatre (combattants) du Hezbollah. Chaque secteur a son (propre) poste de commandement et d’opérations ». Selon la même source militaire iranienne, « le Hezbollah dispose de trois unités de missiles, chacune supervisée par 20 membres » employant des moyens avancés pour suivre le mouvement des forces israéliennes sur le terrain, et sélectionner des cibles en Israël.[xii]

 

Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, vient de reconnaître début 2007 dans le quotidien égyptien Al-Masri Al-Yawm (« L’Egyptien aujourd’hui ») que la République islamique d’Iran était bel et bien le fondateur de son organisation, la finançait et entraînait ses membres à la lutte armée afin de développer l’emprise du chiisme dans toute la région. « L’Iran aide notre organisation avec de l’argent, des armes, une formation et c’est motivé par une fraternité religieuse et une solidarité ethnique…[une terminologie pour le moins problématique puisque les Chiites libanais sont censés être des Arabes, sauf à considérer que leur obédience chiite en fait en quelque sorte des « symbiotes » iraniens]. L’aide nous arrive par la Syrie et tout le monde le sait. Mais nous sommes prêts à accepter l’aide de n’importe quel pays arabe ou islamique comme l’Égypte ou l’Arabie Saoudite »[xiii]. Or, c’est peu dire que ces pays n’entendent pas lui fournir cette aide.

 

Les critiques sans précédent à l’encontre du Hezbollah chiite de la part l’Arabie saoudite, fer de lance du monde arabe sunnite

Il faut d’ailleurs rappeler que, le 15 juillet 2006, l’Arabie Saoudite n’avait pas hésité - fait sans précédent dans les annales diplomatiques de la région - à blâmer les agissements du Hezbollah qualifiant d’ « aventuriste » l’enlèvement des deux soldats israéliens qui constitua la cause immédiate du déclenchement du conflit au Liban, en ajoutant que le Hezbollah devait en porter l’entière responsabilité. Selon un communiqué publié par l’agence officielle saoudienne SPAL, citant une « source responsable », l’Arabie saoudite « suit avec une profonde inquiétude les événements douloureux et meurtriers au Liban et en Palestine » et juge « nécessaire de faire une distinction entre la résistance légitime et l’aventurisme irresponsable adopté par certains éléments au sein de l’Etat et mené à son insu et sans coordination ni consultation avec les autres pays arabes ».

 

Selon les propos de Saoud al-Fayçal, le ministre des affaires étrangères saoudien, reçu à Washington par George W. Bush le 23 juillet 2006, les attaques du Hezbollah contre Israël étaient totalement inadmissibles parce qu’elles faisaient retourner la région du Moyen-Orient des années en arrière. Selon le ministre saoudien, ce retour en arrière apparaissait à ses yeux d’autant plus grave que l’Iran s’était trouvé considérablement affaibli suite à la guerre Iran-Irak qui avait pris fin en 1988, alors qu’aujourd’hui ce pays serait militairement suréquipé et avec une capacité de nuisance accrue dans une région déjà particulièrement instable.

 

En d’autres termes, et à l’image du ministre saoudien, la majorité des pays arabes estiment, à tort ou à raison, que la République islamique a désormais les coudées franches et que toute légitimité accordée au Hezbollah pourrait bien se solder à terme pour eux par les mêmes attentats que ceux perpétrés dans le reste du monde. Pour les régimes arabes et sunnites, le danger le plus important est clairement de voir un Iran chiite se renforcer davantage. C’est ce qui explique sans doute, qu’à la faveur de ce conflit ouvert entre Israël et la milice islamiste du Hezbollah, pour la première fois, des gouvernements arabes ont pris le risque de blâmer publiquement le Hezbollah en allant à contre-courant de leur propre opinion publique plus que jamais exaspérée par un sentiment d’humiliation permanent. En fait, la peur sous-jacente de ces pays arabes renvoie à une supposée politique expansionniste de la République islamique d’Iran qui avancerait ses pions politico-religieux dans toute la région. Aujourd’hui pour les pays arabes et c’est somme toute relativement nouveau, avant même Israël, l’ « ennemi » désigné serait la République islamique d’Iran.

 

Le spectre pour les régimes sunnites d’une instrumentalisation iranienne des minorités chiites arabes depuis la chute de l’Irak de Saddam

Le fait est qu’à l’instar des rois Abdallah II de Jordanie et Abdallah d’Arabie saoudite, les dirigeants de plusieurs pays arabes, expriment régulièrement depuis les premières élections législatives irakiennes du 30 janvier 2005 qui ont consacré l’arrivée de la majorité chiite au pouvoir à Bagdad, leurs craintes de voir l’Iran étendre son influence dans la région. Quitte à surévaluer délibérément le fait communautaire face à ce qui est avant tout un fait démocratique validé par des élections libres, une première dans la région qui n’en peut mais.

 

La crainte est particulièrement vive dans les pétro-monarchies du Golfe où vivent d’importantes minorités chiites, quand ces derniers ne sont pas tout simplement majoritaires comme à Bahreïn[xiv] (près de 70 % de la population) où les élections qui ont eu lieu fin novembre-début décembre 2006 ont témoigné d’une nette percée de l’opposition chiite traditionnellement proche de l’Iran et représentée par l’ « Association de l’Entente nationale islamique » (AENI),  laquelle a obtenu 40 % des 40 sièges de la Chambre élue, embryon de Parlement, et où un chiite a été nommé, le 11 décembre suivant, au poste de vice-Premier ministre, une première dans le royaume dirigé par l’émir sunnite Hamad Bin Issa Al-Khalifa. Depuis des années, les chiites réclamaient davantage de pouvoir au sein de l’Etat bahreïni et la fin des inégalités et des discriminations dont ils se disent victimes sur le marché de l’emploi notamment. Mais, depuis, la « démocratisation » bahraïnie a quelque peu déçu les Chiites de l’archipel[xv]. Selon le Centre des droits de l’Homme de Bahraïn, les chiites représentent seulement 18 % des membres de la haute fonction publique ou du gouvernement. Les Chiites ne peuvent accéder aux services de sécurité, alors que les rangs de la police et de l’armée sont investis par des sunnites venus du Yémen, de Jordanie, de Syrie et même du Pakistan. L’opposition chiite considère qu’il est pratiquement impossible pour le principal parti chiite, l’Association islamique de concorde nationale al Wefaq dirigée par Cheikh Ali Salman, d’obtenir une majorité à la chambre basse en dépit de leur écrasante majorité numérique. Le clerc chiite le plus important et le plus vénérable pour la communauté, Cheikh Issa Qassem, adjure ses fidèles de demeurer dans la voie de la protestation pacifique. Mais à ses côtés, un clerc plus jeune, Cheikh Ali Salman, qui est à l’origine d’une alliance électorale avec l’opposition de gauche et celle des Sunnites, exprime sa crainte que l’absence de progrès risque de conduire nombre de jeunes Chiites à un comportement plus radicalisé laissant planer la résurgence d’un activisme armé comme celui ayant eu cours durant les années 80.

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L’activisme armé de membres de la communauté chiite à Bahreïn au cours des années 80.

 

Pour comprendre ces appréhensions, il convient de rappeler qu’un Front islamique de libération de Bahreïn (FILB), créé à Londres en 1977 et dont le Directoire opérationnel se trouvait à Téhéran, bénéficia de la lame de fond causé par la Révolution islamique chiite déclenchée en Iran après la chute du Chah fin 1979. Ainsi en décembre 1981, la police de Bahreïn avait arrêté une centaine de personnes, toutes arabes chiites, qualifiées alors prestement de « saboteurs, agents islamiques et terroristes » selon le communiqué même du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Selon les aveux extorqués aux conjurés, ces derniers étaient censés rendre compte de leurs activités à un « Bureau du Golfe » dirigé à l’époque par l’hodjatoleslam Hadi Modaressi. Jusqu’à son expulsion, en 1979, Hadi Modaressin, se trouvait être le guide spirituel de la communauté chiite de Bahreïn, de son état imam de la grande mosquée de la capitale Manama et, qui plus est, le représentant personnel de l’Imam Khomeyni au sein du petit émirat qui n’était pas encore un royaume. En pleine guerre Iran-Irak (1980-1988) et alors que la tension était à son comble dans le Golfe où patrouillait déjà la flotte américaine pour garantir l’ouverture du détroit d’Ormuz, Bahreïn connut une nouvelle poussée de fièvre chiite. En octobre 1987, de jeunes chiites bahreïnis manifestèrent à Manama ainsi que dans les villes de Bani Jamreh et Bilad al-Qadim contre la présence militaire américaine sur l’île. La sûreté bahreïnie démantela juste à temps un réseau du FILB - dont 23 employés de la BAPCO (compagnie pétrolière bahreïnie) - qui préparait une campagne de bombes. Le chef du réseau incriminé pour tentative de coup d’Etat, un ingénieur déjà interpellé lors de la tentative de soulèvement de 1981 et finalement relaxé, aurait avoué avoir été entraîné en Iran. Un dernier attentat à la bombe dans une base américaine se serait encore produit en janvier 1988 mais les autorités bahreïnies firent tout pour éviter de lui donner la moindre publicité. (Cf. Atlas mondial de l’islam activiste, Paris, Editions de la Table Ronde, 1991, pp. 67-68).

 

Le Harakat Haq (« Mouvement de la Justice »), un nouveau groupe chiite remet en question la légitimité elle-même de la dynastie Al-Khalifa. Et certains activistes n’hésitent même plus désormais à revendiquer des idéaux républicains[xvi].

 

De manière générale, les pays de la péninsule arabique au premier rang desquels l’Arabie saoudite, par ailleurs champion du rigorisme sunnite dans sa version wahhâbite, appréhendent de plus en plus l’impact de la résurgence du chiisme irakien sur leurs minorités chiites, avides de reconnaissance[xvii]. Ils représentent environ 10 % de la population saoudienne et plus du tiers des habitants de la province orientale et ô combien stratégique du Hassa qui recèle la quasi-totalité des ressources pétrolières du Royaume. Ils sont généralement d’origine irakienne et gardent en mémoire le lourd passif des persécutions causées par l’islam wahhâbite des Al-Saoud[xviii]. Mais au-delà, les dirigeants Saoudiens craignent qu’une partie de la population, celle qui est la plus démunie (i.e. qui profite le moins des richesses du royaume) ne bascule dans une forme de « chiisme » révolutionnaire qui avait fait son succès lors de la Révolution islamique iranienne en 1979.

 

La minorité chiite saoudienne de la province orientale du Hassa.

 

Plus de 300 000 Chiites (soit près de 10 % de la population saoudienne totale) habitent dans la province orientale du al-Hassa, région pétrolifère par excellence du royaume. Ils représentent une partie non négligeable des employés de l’industrie pétrolière et gazière et du raffinage. A l’origine ces Chiites, arabes et non persan, appartiennent au même type de population que celle de Bahreïn et du Sud de l’Irak dont il est beaucoup question aujourd’hui. Pour ces Chiites, établis dans la région depuis les premiers siècles de l’islam, l’irruption du Wahhâbisme dans le Nord de la péninsule avait laissé un mauvais souvenir lors du sac de Kerbala en 1802. Dès le début, en effet, Ibn Abdul-Wahhab s’en était pris à leurs croyances et pratiques religieuses, assimilées à du polythéisme. Leurs craintes devaient se trouver confortées avec les mesures vexatoires prises par le descendant d’Ibn Abdul-Wahhab et fondateur du nouvel Etat saoudien au XXe siècle. En 1927, le roi Ibn Saoud, avait publié sous la pression des Ikhwans, une fatwa obligeant les Chiites à se convertir ou à s’exiler, ce qu’ils firent d’ailleurs en grand nombre. L’écrasement de la révolte des mêmes Ikhwans deux ans plus tard, lui permit de ne pas l’appliquer avec la rigueur attendue par les théologiens wahhabites, et les Chiites eurent la possibilité de continuer à pratiquer leur confession à condition que cela se fasse sans ostentation. La conquête du Hassa par Ibn Saoud s’était de fait traduite par un véritable asservissement sous la férule de son fidèle lieutenant, Ibn Jilouwi, un gouverneur à la poigne de fer.

Les localités chiites ne profiteront pas beaucoup du développement économique du Royaume, alors même que ce développement est fondé pour l’essentiel sur les richesses provenant du sous-sol de cette région. Les Chiites sont tenus à l’écart des emplois supérieurs de l’administration, de l’armée et des forces de sécurité. La seule opportunité qui s’offre aux Chiites du Hassa est de travailler pour l’ARAMCO, puisque cette société pétrolière était à l’origine dirigée par les Américains qui refusèrent de pratiquer une discrimination à leur encontre. Aujourd’hui encore, un grand nombre de salariés de l’ARAMCO sont des Chiites qui exercent principalement des emplois d’ouvriers et de techniciens qualifiés.

L’importance numérique des Chiites dans cette région a inquiété le pouvoir royal saoudien lorsque, dans le prolongement de la Révolution Khomeyniste, Téhéran a encouragé les Chiites présents dans les monarchies du Golfe à renverser leurs dirigeants « corrompus ». Le réveil commença avec la Munazamat al-thawra al-Islamiyya (l’Organisation de la Révolution islamique dans la péninsule arabique-ORIPA), créée en 1975 pour promouvoir les droits des Chiites saoudiens et devenue très active après 1978.

L’inquiétude du pouvoir avait connu un premier sommet en 1979 lors des sanglants événements de La Mecque. De violentes manifestations chiites s’étaient déclenchées dans des villages des environs de Dhahran dès le 27 novembre 1979. Elles furent dispersées par la force. Deux jours plus tard, d’autres manifestations et de véritables émeutes eurent de nouveau lieu, en particulier à Qatif, au Nord de Dhahran, centre du chiisme de la région ainsi qu’à Houfouf. L’intervention brutale de La Garde nationale fit au moins 36 morts. Le surlendemain des émeutes, les rues étaient jonchées de cadavres et la « Garde nationale » quadrillait les alentours. Les manifestants criaient : « A bas Khaled [le roi saoudien au pouvoir à l’époque], Vive Khomeyni ! ». Pour le pouvoir saoudien, cela signifiait que l’Iran était impliqué dans ces émeutes. S’il est bien difficile encore aujourd’hui d’affirmer que tel fut bien le cas, il est clair néanmoins que les Chiites de la province orientale de l’Arabie Saoudite ne pouvaient manquer d’être stimulés par les attendus de la Révolution iranienne.

L’année suivante, en février 1980, de nouvelles émeutes chiites se produisirent à Qatif, également réprimées dans le sang par la même Garde nationale. Face au risque de la constitution possible sur le sol du royaume d’une « cinquième colonne » chiite, la famille régnante saoudienne prit la mesure du problème et annonça des investissements massifs pour développer la région. Il s’agissait aussi de répondre au défi démographique constitué par la fécondité chiite qui - du fait du retard de développement de la région - était bien supérieure à celle de l’ensemble du Royaume. Parallèlement, une politique de « sunnisation » du Hassa fut encouragée par le gouvernement qui développa les migrations internes pour marginaliser la population chiite. De fait, le Hassa, majoritairement chiite en 1950, ne l’était plus en 1986 et les Chiites sont désormais minoritaires dans tous les villages mixtes (Cf. Youssef Courbage, « L’Arabie saoudite : une démographie en changement », in Monde Arabe Maghreb-Machrek, n°174, Paris, La Documentation française, octobre-décembre 2001, pp. 28-37).

En matière de développement économique en revanche, le succès est plus mitigé. Les promesses faites ne se sont pas véritablement traduites dans les faits. Les dépenses publiques par habitant sont beaucoup plus faibles qu’ailleurs et le centre régional du chiisme comme Al Qatif a dû attendre 1987 avant de disposer de son premier véritable hôpital (Cf. Stéphane Marchand, Arabie Saoudite. La menace, Paris, Fayard, 2003, p. 334).

L’activisme chiite devait connaître son épilogue à la fin des années 80. En  mars 1988, un attentat à l’explosif visant la raffinerie de Joubaïl, dans la province orientale provoqua d'importants dégâts. Cela entraîna en avril de la même année une vague d’interpellations dans la province chiite et l’ARAMCO cessa alors d’engager des Chiites, ce qui entraîna une hausse brutale du chômage dans la région. En août, eut lieu l’arrestation de quatre suspects, auteurs présumés de l’attentat de Joubaïl, au cours de laquelle un policier fut tué. Reconnus coupables, en octobre 1988, d’appartenance à un mystérieux mouvement intitulé Hezbollah-fil-Hedjaz et d’être les auteurs de l’attentat de Joubaïl, les quatre Chiites furent décapités. Peu après se produisit la riposte du non moins mystérieux Djihad islamique du Hedjaz, qui assassina à Ankara le deuxième secrétaire de l’ambassade saoudienne en Turquie, action revendiquée depuis Beyrouth. Le 4 janvier 1989, le troisième secrétaire de l’ambassade saoudienne en Thaïlande, était assassiné à Bangkok. Une action là encore revendiquée par le Djihâd islamique du Hedjaz. Ces deux organisations du Hezbollah-fil-Hedjaz, et du Djihad islamique du Hedjaz relevaient vraisemblablement d’une non moins mystérieuse « Association d’Oulémas Combattants » (A U C.), organisation intégriste fondée en 1988 par le Cheikh Hassant Moussa Al-Saffar.

Le 10 juillet 1989, au moment du Pèlerinage, se produisirent encore trois attentats à l’explosif à La Mecque qui firent officiellement un mort et seize blessés : l’action fut revendiquée depuis Beyrouth par une mystérieuse Génération de la colère arabe (G C A.). En août de la même année, le pouvoir procéda à l’arrestation d’un groupe de pèlerins chiites koweitis arrêtés, soupçonnés d'avoir posé les bombes. Le 21 septembre, 16 des Chiites koweitis furent reconnus coupables des attentats commis et décapités à La Mecque. Peu après, lors d’une conférence de presse à Beyrouth organisée par le Hezbollah libanais, des représentants masqués du Hezbollah-fil-Hedjaz et du Hezbollah-Koweït promirent de venger les Chiites en s’attaquant au régime impie des Al Saoud. La vengeance annoncée se produisit en novembre 1989 lorsque le seul diplomate saoudien encore en poste à Beyrouth fut tué dans la partie ouest de la ville. Un attentat revendiqué aussitôt par le Djihad islamique du Hedjaz. Le 2 février 1990, trois diplomates saoudiens étaient encore tués à Bangkok. Alors que débutait l’année 1990, la répression visant les activistes chiites en Arabie saoudite faisait l’objet de critiques sévères émanant des organisations de défense des droits de l’homme. Dans les prisons saoudiennes, des « éléments subversifs » - estimés alors à environ une centaine et parmi eux, des Ulémas et des Cheikhs - étaient détenus depuis des mois, parfois des années sans procès et sans motifs sérieux, parfois battus voire torturés (Cf. Xavier Raufer Ed., Atlas mondial de l’islam activiste, Paris, Editions de la Table Ronde, 1991, p. 57).

A l’automne 1993, un compromis fut cependant trouvé avec l’opposition chiite modérée. La plupart des prisonniers furent libérés en juillet 1994. Basée pour partie à Londres, et publiant une revue intitulée Al Djezirah Al Arabiyah (La Péninsule arabe), elle avait accepté de suspendre ses activités et plusieurs de ses membres rentrèrent en Arabie saoudite. Si depuis lors, la région n’a plus connu de soubresauts comparables, les Chiites d’Arabie Saoudite restent néanmoins dans une large mesure des sujets de seconde zone. Les Chiites n’ont pas le droit de bâtir des Husseiniyah, ces lieux de piété et de recueillement où ils se réunissent pour commémorer tous les 10 du mois de Muharram le martyre de Hussein - fils d’Ali massacré avec les siens à Karbala en 680 -, et la construction de mosquées chiites se heurte à de nombreux obstacles administratifs. Enfin, parmi les 60 membres du Majlis al Choura, le Conseil consultatif nommé par le roi Fahd en 1993, on ne comptait qu’un seul Chiite - deux dans l’actuel Majlis de 120 membres -, originaire de la province orientale.

Mais les tensions n’ont pas cessé pour autant. Ainsi courant 2001, une vague d’arrestations sommaires dans les milieux de confession chiite avait de nouveau été opérée. Rompant avec les engagements pris, la police saoudienne avait interpellé la plupart des Chiites qui s’étaient décidés à rentrer dans le Royaume. Plusieurs sources ont même fait état d’interrogatoires pour le moins musclés, voire d’actes de torture, perpétrés par les Al-Mabahess Al-Mat (l’équivalent saoudien des Renseignements généraux). Depuis un accord de coopération sécuritaire, signé en avril 2001 entre le ministre de l’Intérieur saoudien, le Prince Nayef et son homologue iranien, Abdulwahed Moussaoui, les Chiites saoudiens étaient en effet autorisés à rentrer de leur exil iranien. Ils avaient reçu un certain nombre d’assurances, notamment de la part du Prince héritier Abdallah et du ministre d’Etat chargé du Cabinet royal, le Prince Abdul-Aziz, le fils le plus jeune du roi Fahd mais très influent auprès de son père. Un gentlemen agreement prévoyait l’abandon des diverses charges pesant contre les Chiites poursuivis. Mais une fois les repentis revenus en nombre, le pouvoir a multiplié les rafles, contrevenant ainsi à tous ses engagements. Selon des proches des victimes, la trahison de cet accord résulterait de scissions au sein du pouvoir royal et seraient principalement le fait du Prince Muhammed bin Fahd, un autre fils du roi Fahd quelque peu marginalisé dans l’équation du pouvoir saoudien mais gouverneur de la riche province de l’Est. Téhéran qui avait multiplié les incitations pour que les Saoudiens chiites réintègrent leur pays s’est retrouvé en porte-à-faux sur cette question. Ceux qui n’avaient pas encore rejoint l’Arabie saoudite ont du cherché une nouvelle terre d’accueil. Nombreux sont ceux qui se sont paradoxalement rabattus sur l’Irak. En effet, même si Saddam Hussein alors encore au pouvoir a depuis toujours persécuté ses propres ressortissants chiites, il a dans le même temps toujours appuyé les groupuscules opposés à Riyad. Cette variable chiite demeure plus que jamais aujourd’hui alors même que le régime baathiste de Saddam Hussein a été renversé et que les Etats-Unis ont contribué à instaurer une démocratie arithmétique, donc chiite, en Irak.

 

Toujours-est-il qu’en octobre 2006, une des grandes figures de l’establishment wahhabite, cheikh Salman Bin Fahd AI-Awdah, n’a pas hésité à accuser des « missionnaires » chiites de jouer avec le feu, et d’être une menace pour l’islam[xix]. C’est dans ce cadre qu’il convient d’interpréter le fait qu’en 2006 une campagne contre les conversions intra-islamiques a été mise en place dans le royaume saoudien avec l’objectif déclaré de faire obstacle à cet activisme « missionnaire » jugé menaçant[xx]. Le roi saoudien Abdallah Abdallah Bin Abdelaziz s’en est personnellement ému à la faveur d’une interview accordée le 27 janvier 2007 au quotidien libéral koweitien al-Siyassa (« Le politique ») : « Les préceptes de la dawaa [prosélystisme religieux] partie d’ici sont de notoriété publique. Nous prenons nos précautions face à l’exploitation de la religion pour attiser les conflits confessionnels entre Sunnites et Chiites. Si nous savons comment agir, il n’y aura pas de dangers. En revanche, si nous échouons c’est de là que procèdent les risques », a-t-il récemment précisé à propos des tentatives de prédication sectaire. Tout en se voulant rassurant et en se déclarant convaincu que la grande famille sunnite, qui représente près de 85 % du monde musulman, n’en serait que peu affectée : « Nous suivons cette affaire et nous connaissons la portée de cette opération. Mais je ne pense pas qu’elle atteindra ses objectifs car la majorité absolue des Sunnites n’acceptera pas de renoncer à ses croyances et à son rite. En définitive, c’est la majorité des Musulmans qui aura le dernier mot. Les autres rites ne pourront l’infiltrer ou porter atteinte à son autorité historique. Des conférences sont organisées pour rapprocher les vues entre les rites et examiner les divergences et ainsi clarifier la situation. Nous connaissons notre rôle en tant qu’Etat berceau de la dawaa. Nous savons qui lance ces opérations [l’Iran pour ne pas le nommer] ».

 

Cette séduction relativement soudaine exercée par le chiisme, pourtant traditionnellement minoritaire, sauf en Irak, à Bahreïn et, aujourd’hui, chez les musulmans du Liban, constitue peut-être un résultat inattendu de la popularité montante de l’Iran et surtout de son allié chiite libanais, le Hezbollah, dans les opinions publiques arabes de la région. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, fait désormais figure de nouveau « héros arabe » qui n’a pas hésité à affronter Israël au cours de l’été 2006. Chez de nombreux Sunnites arabes, l’Iran et le Hezbollah sont, à tort ou à raison, perçus comme les seules forces crédibles susceptibles de s’opposer frontalement aux Etats-Unis et à Israël. L’émergence d’un courant de conversions (tashayyu) au chiisme chez certains Sunnites arabes relèverait en fait largement d’une identification politique à la République islamique et au Hezbollah[xxi] de Hassan Nasrallah qui se défend toutefois d’instrumentaliser cette question[xxii]. Une raison supplémentaire qui justifie la préoccupation croissante de l’Arabie saoudite. De fait, les sites anti-chiites se sont multipliés et le régime saoudien se demande parfois si, aujourd’hui, ce type d’ « apostasie » secondaire ne serait pas plus dangereux que l’ « apostasie » stricto sensu (irtidad) consistant à renoncer à l’islam et donc légitimerait une dynamique du takfir (déclaration d’anathème pour cause d’apostasie) rendant hallal (« licite ») le fait de tuer ceux qui en sont convaincus.

 

La littérature religieuse officielle du Royaume n’a jamais dissimulé son hostilité au chiisme. Déjà en 1992, un certain Abdullah bin Jabrain, membre influent de l’establishment religieux saoudien avait publié une fatwa (« décret religieux ») dénonçant les Chiites comme des polythéistes et des renégats, donc bien théoriquement passibles de la peine de mort. C’est le même qui a appelé, le 22 janvier 2007, les Sunnites à « expulser » les Chiites des pays musulmans. « Certains disent que les chiites sont musulmans parce qu’ils croient en Dieu et en son prophète [ …] mais je dis qu’ils sont hérétiques [ghâliya en arabe, plus généralement désignés sous l’appellation de koufars ou kafirouns (pluriel de kafir, c’est-à-dire « mécréant »), voire plus grave encore de moushrikouns[xxiii] (« adorateurs d’idoles »), NDA] », a déclaré bin Jabrain, dans un texte reproduit sur plusieurs sites internet islamistes, avant d’ajouter : « Ils sont les ennemis les plus vicieux des musulmans qui doivent être avertis de leurs complots. Ils doivent être boycottés et expulsés afin que les Musulmans se protègent du mal [qu’ils répandent] ». Bin Jafrain se trouve appartenir à un groupe de religieux très écouté des autorités saoudiennes. En décembre 2006, un autre ouléma important, un certain Abdul Rahman al-Barak, avait appelé les Sunnites à refuser de se réconcilier avec les Chiites, jugés « pires que les Juifs et les Chrétiens ». Il convient de relever que ni Bin Jafrain ni al-Barak n’ont employé le mot « Chiites », lui préférant celui de « Rafidites » [Rawafid en arabe (Rafida au singulier)], soit rejectionnists en anglais, un terme intraduisible en français (sinon par le terme de « réfractaires »), et généralement utilisé avec mépris pour désigner les Chiites qui ont choisi de faire « sécession » (ridda) de l’obédience supposément orthodoxe sunnite[xxiv].

 

Le Prince Nayef, puissant ministre de l’Intérieur, va lui-même jusqu’à dénoncer les Chiites comme des « demi-juifs cachés », et considère depuis l’avènement d’une majorité politique chiite en Irak que l’émergence d’une puissance chiite au milieu du monde arabo-musulman est une calamité qu’il convient de combattre à n’importe quel prix prix. L’inquiétude n’est pas nouvelle au pays des Al Saoud. Dès le début de l’année 2004, le Prince milliardaire Walid bin Talal, considérait dans un entretien accordé au journal le Figaro que le « réveil » du chiisme irakien avait de quoi inquiéter l’ensemble des pays arabes sunnites voisins : « Ces pays en seront affectés. Rappelez-vous la révolution iranienne de 1979 et les perturbations qu’elle provoqua dans notre partie du monde. Aujourd’hui, la situation de la communauté irakienne ressemble à une bouilloire qui menace d’exploser. C’est une bombe à retardement ». Et de mettre en garde les Etats-Unis qui « doivent agir rapidement pour éviter que la situation ne leur échappe complètement »[xxv]. Fin septembre 2005, le ministre des Affaires étrangères saoudien, Saoud Al Fayçal, s’était encore inquiété publiquement de ce qu’il avait appelé les « ingérences » de Téhéran chez son voisin irakien. « Les Irakiens se plaignent d’interventions (iraniennes) englobant l’entrée d’hommes, de capitaux et d’armes, ainsi que d’immixtion dans la vie politique », avait-il affirmé lors d’une visite aux Etats-Unis. « Si ces interventions étaient avérées (...), la situation serait d’une extrême gravité », avait-il ajouté. L’Arabie Saoudite « redoute que ce qui se passe en Irak conduise à sa partition (...) ce qui mettrait en péril l’identité arabe du pays », déclarait quelques jours plus tard un autre responsable saoudien, accusant l’Iran de « chercher à accroître son influence en Irak à travers la communauté chiite ». Dans une déclaration récente, il était plus explicite encore : « Nous parlons aux Iraniens d’affaires arabes. Nous pensons qu’il est dangereux de s’ingérer dans nos affaires. Nous exprimons donc aux Iraniens nos préoccupations sur leur influence dans le monde arabe. C’est logique. Mais quand d’autres pays [comme la Syrie] leur parlent de nos affaires avec eux, cela confère de la légitimité aux ingérences iraniennes dans le monde arabe. C’est pourquoi nous n’y sommes pas favorables. Nous espérons que l’Iran sera un bon voisin, que les Iraniens seront partie prenante de la solution et pas du problème. C’est ce nous leur répétons : ne vous ingérez pas dans nos affaires [arabes]».[xxvi]

 

L’hypothétique constitution sous les auspices américains d’un « arc chiite » au Moyen-Orient, entre fantasme et réalité

Derrière la consonance confessionnelle du discours se cacherait la crainte de l’impact des bouleversements en cours en Irak - nonobstant les difficultés rencontrées depuis la chute de Saddam Hussein par les troupes de la coalition - sur l’ordre régional et la stabilité des régimes en place. Tout un chacun est pleinement conscient aujourd’hui que l’Irak constitue en quelque sorte un laboratoire pour deux problèmes qu’on retrouve peu ou prou dans la plupart des pays du Moyen-Orient : la question nationale, symbolisée par les relations interethniques conflictuelles entre Kurdes et Arabes, et la question confessionnelle intra-musulmane, avec le rapport complexe entre chiites et sunnites. Ce qui tétanise plus particulièrement les régimes voisins, c’est la consécration du principe majoritaire à travers des élections libres qui font précédent dans la région. Au-delà de la dénonciation d’un supposé problème chiite, c’est en fait l’idée démocratique elle-même qui indispose généralement les dirigeants arabes, dans des pays encore largement autocratiques. Les propos du souverain jordanien traduisaient certainement les craintes d’un revirement soupçonné de l’Administration américaine en faveur d’un chiisme arabe, et de la déstabilisation des régimes sunnites que cela entraînerait, singulièrement ceux du Golfe, où les chiites constituent des minorités importantes, voire la majorité comme au Bahreïn (plus de 70 % de la population), par ailleurs siège de la Vème Flotte américaine. Les régimes arabes sont manifestement de plus en plus inquiets. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 qui ont poussé Washington à réévaluer radicalement ses alliances stratégiques dans la région – dans le prolongement du renversement du Chah d’Iran en 1979, les principaux alliés des États-Unis dans le monde musulman se trouvaient être jusqu’à peu des pays sunnites, de l’Égypte à la Malaisie en passant par l’Arabie saoudite -, ces derniers ne voient pas d’un bon œil le renforcement actuel des relations entre Washington et les chiites au Moyen-Orient[xxvii]. Dans ce contexte bouleversé, les pays sunnites appréhendent un retour en force de l’Iran dont les ambitions régionales pourraient se réaliser via les chiites d’Irak.

 

Les limites d’une éventuelle « stratégie confessionnelle » iranienne

Ce scénario machiavélique reposerait sur les liens transnationaux existant dans les milieux cléricaux chiites. Sans minimiser une éventuelle stratégie confessionnelle iranienne, il convient de ne pas non plus la surestimer. Feu l’Ayatollah Khomeyni avait ainsi vainement tenté de les mobiliser pour exporter la Révolution islamique après 1979. La rivalité entre les grands centres théologiques de Nadjaf en Irak, et de Qom en Iran, témoigne, à elle seule, de la complexité des relations entre les deux grands voisins du Golfe. Téhéran ne voit pas nécessairement l’avènement d’un pouvoir chiite à Bagdad sous l’unique perspective d’un quelconque « croissant chiite », mais plutôt sous celle du défi religieux qui risque de lui être posé, a fortiori avec le précédent démocratique irakien. A l’époque de Saddam Hussein et de la répression contre les chiites irakiens, la ville iranienne de Qom - et secondairement celle de Meched -, était devenue provisoirement la capitale mondiale du chiisme. Or aujourd’hui, Najaf, et dans une moindre mesure Kerbala, est en train de redevenir le centre de gravité du chiisme musulman, du fait de son prestige - elle abrite le mausolée d’Ali, quatrième calife et premier imam chiite - et de sa supériorité sur le plan théologique. Quant aux chiites irakiens, ils se positionnent pour l’instant surtout en fonction d’une variable nationale selon des modalités définies par la figure du grand ayatollah Ali Sistani, autorité suprême des chiites d’Irak.

 

Comme le soulignait Olivier Roy, dans un entretien accordé à Alternatives internationales et intitulé « Téhéran ne dirige pas les Chiites du Moyen-Orient »[xxviii], « si dans les années 80, l’Iran a utilisé à des fins révolutionnaires les mouvements chiites de la région, cette stratégie a échoué. Dans les années 90, Téhéran a renoué avec les princes arabes en abandonnant les militants à la répression des régimes. Ceux-ci ont donc décidé de s’autonomiser et de négocier eux aussi avec les pouvoirs en place ». En fait, ce n’est pas seulement le leadership politique iranien qui s’est trouvé remis en question, mais aussi son leadership religieux. Les leaders chiites du Moyen-Orient contestent souvent l’autorité que le « guide » de la révolution iranienne, l’Ayatollah Khamenei, prétend avoir sur l’ensemble des chiites depuis qu’il s’est fait proclamer, le 2 décembre 1994, marja e-Taghlid (« source d’imitation ») de l’ensemble des chiites, en remplacement du marja omza (« grand ayatollah ») Ali Araki (qui venait alors de disparaître à 102 ans), nonobstant son manque avéré de qualifications religieuses requises pour ce titre. Aujourd’hui, le débat théologique fait rage autour de cette question et de celle de la nature de l’ « Etat islamique ». De nombreux ayatollahs contestent ouvertement le principe du concept de Velayat e-Faqih (« règne du juriste » ou « Gouvernement des clercs ») validé par l’ayatollah Ruhollah Khomeyni en Iran. Les principaux oulémas chiites non iraniens proches du grand Ayatollah Ali al-Sistani comme Hussein Al-Sadr (oncle respecté du jeune mollah radical Moqtada al-Sadr), Ishaq Al-Fayadh et d’autres encore dissocient désormais clairement allégeance religieuse et politique. En Irak, on assiste ainsi à l’émergence d’un pôle d’autonomie chiite. Il n’y a pas en tant que tel de « parti de Téhéran » à Bagdad. Moqtada al-Sadr est politiquement proche de l’idéologie khomeyniste, mais c’est avant tout un nationaliste irakien, fondamentalement assez anti-persan si n’était une alliance de circonstance avec tous ceux que l’Amérique compte d’ennemis. A l’inverse, le grand Ayatollah Ali al-Sistani, pourtant iranien de naissance mais originaire de la province du Sistan-Baloutchistan, est depuis toujours opposé au « gouvernement des clercs » : il incarnerait de fait plutôt l’option « quiétiste » irakienne du Chiisme par opposition à l’option « vélayatiste » iranienne du chiisme.

 

Par ailleurs, Nadjaf et Kerbala redeviennent des centres autonomes de la pensée chiite. Cela ne fait pas forcément plaisir aux conservateurs de Téhéran car certains clercs irakiens considèrent depuis longtemps que le gouvernement du « guide » religieux n’est pas dans la tradition chiite authentique. Le renforcement de cette option irakienne bénéficiant de la légitimité des quatre « lieux saints » historiques du Chiisme que sont Nadjaf, Kerbala et secondairement Kazimayn[xxix] ainsi que Samarra[xxx], pourrait affaiblir le centre religieux iranien de Qom, lequel s’était imposé à la faveur de la Révolution khomeyniste et de la répression des Chiites irakiens par Saddam Hussein. Nadjaf est le premier lieu saint du chiisme car il recèle le mausolée d’Ali bin Abou Taleb, cousin et gendre du Prophète pour avoir épousé sa fille Fatima et qui fut assassiné dans la mosquée de Koufa en 661 par des Kharidjites. Kerbala est également une ville « sacrée » pour les Chiites car elle est le lieu du « martyre » du troisième imam chiite Hussein, le second fils d’Ali, ayant succédé à Hassan deuxième imam chiite, et massacré avec ses fidèles le 10 du mois de muharram (10 octobre 680) par le calife Omeyyade Yazid II. Pour les Chiites, le « martyre » (shahid) d’Hussein jouera par la suite - et joue d’ailleurs toujours aujourd’hui - un rôle majeur avec la commémoration de ce jour de deuil dans le rite sanglant de l’Achoura (chaque « dixième jour » d’octobre).

 

L’annonce prématurée de l’ouverture de discussions américano-iraniennes destinées à conjurer le risque d’embrasement confessionnel en Irak

L’idée d’une « cinquième colonne » irano-irakienne est donc à relativiser ce qui ne signifie pas que Téhéran ne cherche pas à faire prévaloir ses intérêts en interférant dans la situation irakienne. L’ingérence iranienne dans les affaires politiques, économiques et sécuritaires des régions chiites en Irak apparaît de fait considérable. Ali Dabbagh, qui fut un proche conseiller de l’Ayatollah Ali Sistani, aujourd’hui porte-parole de l’actuel gouvernement du Premier ministre Nouri al-Maliki, va même plus loin en estimant, dans une déclaration en date du 16 mars 2006, que les Iraniens ont investi tout le nouvel appareil d’Etat : « Les services iraniens se sont infiltrés partout dans les structures du pouvoir, au ministère de l’Intérieur surtout (…) Les salaires des brigades Badr [la milice confessionnelle qui constitue la branche armée du parti du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Iraq (CSRII), l’un des piliers du gouvernement à dominante chiite du premier ministre sortant Ibrahim Al-Jaafari, laquelle milice dirigée par Hadi al-Amri compte environ dix mille hommes formés en Iran et qui portent désormais l’uniforme de la police irakienne] sont toujours réglées par Téhéran »[xxxi]. C’est fort de cet activisme iranien en Irak qui menace chaque jour davantage de sombrer dans la guerre civile confessionnelle entre Sunnites et Chiites que Washington avait proposé à Téhéran d’entamer une série de discussions sur l’avenir de l’Irak.

 

Le fait est que c’est M. Hakim, chef du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak qui avait demandé le 15 mars dernier « à la direction sage de la République islamique (d’Iran) d’ouvrir un dialogue avec les Etats-Unis et d’examiner les points divergents sur l’Irak ». Cette déclaration intervenait quelques jours seulement après un appel en faveur d’un tel dialogue de la part de l’ambassadeur des Etats-Unis en Irak, Zalmay Khalilzad[xxxii], à la fois arabophone et persanophone - et en partance pour le poste de représentant américain à l’O N U -, qui avait affirmé le 10 mars 2006 avoir « dit aux Iraniens » que les Etats-Unis étaient « prêts à discuter avec eux » des « différends sur l’Irak ». Après la réponse positive des Iraniens, Zalmay Khalilzad, avait déclaré qu’il allait donc rencontrer des responsables iraniens sur la question de l’Irak. Les modalités précises de ces entretiens initialement programmés pour le 19 avril 2006, vraisemblablement à Bagdad, devinrent rapidement confuses. Les discussions entre l’Iran et les Etats-Unis à propos de l’Irak auront lieu après la formation du gouvernement irakien, avait indiqué le 9 avril 2006 l’ambassadeur sur la chaîne de télévision américaine Fox News : « Nous avons décidé que la rencontre (Iran-USA sur l’Irak) n’aurait pas lieu avant la formation du gouvernement irakien », a-t-il dit. « Nous ne voulons pas donner l’impression que les Etats-Unis rencontrent l’Iran pour prendre des décisions au sujet du gouvernement irakien. Les Irakiens en décideront. Nous avons donc reporté cette rencontre après la formation du gouvernement irakien », avait ajouté M. Khalilzad.

 

Par un ultime retournement de situation, l’ouverture de négociations avait été finalement ajournée puisque le président iranien Mahmoud Ahmadinejad avait déclaré le 24 avril 2006 qu’il n’était plus utile de discuter avec les Etats-Unis de l’Irak depuis qu’un nouveau premier ministre, le Chiite Nouri al-Maliki, avait été appelé à former un cabinet capable d’unifier le pays secoué par des violences confessionnelles, après le retrait de la candidature controversée au même poste de l’ancien Premier ministre Ibrahim Jaafari jugé par trop inféodé à l’Iran : « Nous pensons qu’avec l’établissement d’un gouvernement stable  en Irak, il n’y a plus besoin [de discuter] », avait déclaré le président iranien lors d’une conférence de presse.

 

Les Américains à la recherche d’un nouvel équilibre confessionnel en Irak

Cela s’expliquait peut-être par le fait que les Etats-Unis n’étaient certainement pas disposés à discuter sans conditions. Comme l’expliquait peu de temps auparavant Zalmay Khalilzad dans un entretien au journal Le Monde en date du 18 mars 2006 : « Nous avions offert de discuter avec les Iraniens à la demande de plusieurs dirigeants irakiens. Nous sommes prêts à parler avec tous les voisins de l’Irak, Iran inclus. Mais, soyons clairs, il ne s’agit pas de négocier l’avenir de l’Irak avec eux. Nous avons quelques soucis concernant la politique qu’ils mènent et le rôle qu’ils entendent jouer en ce qui concerne l’Irak. Nous allons en parler avec eux, nous sommes ouverts à une discussion sur toutes les questions à propos de ce pays. Ils ont les leurs, nous avons les nôtres, nous en parlerons. Vous savez, ce n’est pas la première fois que je fais cela avec les Iraniens, ce n'est pas nouveau pour moi ». De fait, il l’avait déjà fait juste avant l’invasion de l’Irak en 2003. Et à la question « que pourriez-vous leur offrir en échange de l’arrêt de telle ou telle de leurs actions en Irak ? », il eut cette réponse faussement sibylline : « Ha, ha ! Je ne vais pas vous le dire ici. Nous aurons une bonne conversation, soyons-en sûr. Ils me connaissent, ils savent d’où je viens, je parle leur langue couramment [d’origine afghane, il parle outre le pachtou également le dari, un dialecte persan utilisé en Afghanistan] ». Zalmay Khalilzad estime qu’on en est pas encore arrivé à une situation de guerre civile : « Je ne crois pas que la guerre civile soit inévitable. J’admets que la sécurité est un problème. (…) J’admets que, depuis trois ans, la polarisation confessionnelle, entre chiites et sunnites surtout, a augmenté. Nous sommes venus ici, nous avons renversé le régime de Saddam Hussein, nous sommes responsables de beaucoup de choses, je ne crains pas de le dire. Mais, si nous partions maintenant, si nous disions ‘OK, on rentre’, nul doute que les perspectives d’une guerre intercommunautaire augmenteraient et risqueraient de déborder au-delà des frontières irakiennes. C’est le sort de la région et, au-delà, l’avenir du monde, qui se jouent ici. Pensez-vous que la sécurité des Etats-Unis ou celle de la France serait assurée si nous ne parvenions pas à remettre l’Irak dans la bonne direction ? ». L'ambassadeur américain qui n’a eu de cesse de faire pression pour la mise en place d’un gouvernement plus de trois mois après les élections législatives, avait lancé le 25 mars 2006 un sévère avertissement aux milices dont beaucoup sont liées à d'influents dirigeants chiites et implantées dans les forces de sécurité : « Un plus grand nombre d’Irakiens meurent autant du fait des milices que des terroristes », avait-il déclaré aux journalistes présents à Bagdad. « Il faut maîtriser les milices ».

 

C’est somme toute à la même analyse inquiète que procède le roi Abdallah de Jordanie dans un entretien accordé au journal Le Monde en date du 21 mars 2006 : « En parlant, il y a deux ans, de ‘croissant chiite’, j’exprimais des craintes de voir le jeu politique, sous couvert de religion, déboucher sur un conflit entre sunnites et chiites, dont nous assistons aux prémisses en Irak. Le risque potentiel d’un conflit interreligieux existe. Cela serait désastreux pour nous tous. Je prie et j’espère que le dialogue annoncé par l’ambassadeur en Irak, Zalmay Khalilzad, entre les Etats-Unis et l’Iran permettra, sous les auspices de la communauté internationale, de régler les différends par la voie diplomatique. La région ne peut souffrir davantage de conflits militaires. L’influence de l’Iran sur certains secteurs de la société irakienne, ses relations solides avec la Syrie et le Hamas, ses liens extrêmement étroits avec le Hezbollah libanais, le fait qu’il détient la carte du pétrole et enfin la question nucléaire le placent au centre [des préoccupations] ».

 

La déclaration quelque peu outrancière du raïs égyptien Moubarak, un écho malencontreux à celle plus modérée d’Abdallah de Jordanie

Cette analyse officieuse va dans le sens de celle livrée, le 8 avril 2006, par le président égyptien, qui a fait grand bruit dans le monde arabe. Dans un entretien accordé à la chaîne al-Arabiya, Hosni Moubarak a estimé que l’Irak était en proie à une « guerre civile » depuis l’attentat contre le mausolée chiite de Samarra, le 22 février dernier et que ce conflit risquait de profiter avant tout à l’Iran, soupçonné d’avoir infiltré au plus haut niveau les partis chiites qui dirigent l’Irak, sans parler de la grande influence exercée par l’Iran sur les populations chiites dans le monde arabe, jusque et compris (même si c’est dans une très moindre mesure)… en Egypte dont le Caire, il faut le rappeler pour comprendre l’extrême sensibilité du pouvoir en place, fut par le passé la capitale d’un éphémère Califat fatimide, donc d’obédience chiite (972-1171), avant de réintégrer manu militari le giron du sunnisme sous la houlette du Kurde Saladin. Le fait est que l’Egypte a durci courant avril 2007 les conditions d’accès des innombrables réfugiés Irakiens fuyant les violences confessionnelles de leur pays en proie au chaos, pour la raison inavouée qu’il s’agit majoritairement de chiites que le Caire ne souhaite évidemment pas voir arriver sur son sol.

La condition paradoxale des chiites en Egypte.

 

Il n'y a aucune statistique officielle indiquant le nombre des chiites en Egypte. Le centre de recherches pour le développement Ibn Khaldoun au Caire a estimé en janvier 2005 que les chiites représenteraient environ 1 % de la population musulmane du pays (soit quelque 750 000 personnes), qui quant à elle représenterait approximativement 90 % des 73 millions d’Egyptiens. Les chefs de la communauté chiite d’Egypte expliquent qu'il est difficile de donner une estimation précise du nombre de chiites dans le pays vu que beaucoup parmi eux pratiquent la takiyya - c’est-à-dire la « dissimulation » de leur obédience afin d'éviter la persécution dans un pays où les chiites sont privés des droits humains les plus élémentaires comme la liberté d’expression et la liberté de rassemblement, et sont persécutés par les services de sécurité. Muhammad Al-Darini, un sunnite converti au chiisme qui préside aujourd’hui le « Conseil suprême pour la protection des Ahl al-Bayt » en Egypte [Ahl Al-Bayt (« les descendants de Mahomet ») sont vénérés dans l’islam en général, mais ont un statut particulier dans l’islam chiite, qui les considère comme les seuls héritiers légitimes du Prophète], a indiqué que, selon les estimations de la sécurité égyptienne, il y aurait en réalité près d’un million de chiites en Egypte, se cachant derrière 76 ordres de Soufis. Il estime pour sa part que leur nombre avoisine le 1,5 million. Dans un entretien accordé au site d’information arabophone www.alarabiya.net, Al-Darini affirme que « le grand nombre de chiites [en Egypte] aujourd’hui est le résultat de conversions de sunnites au chiisme. Cela est dû à l'information, aux nouvelles technologies et à la révolution Internet, aux nombreux ouvrages qui inondent l’Egypte et aux activités du Conseil suprême pour la protection des Ahl al-Bayt qui a fonctionné pendant huit ans et publié le journal [de la confrérie] Sawt Ahl al-Bayt… » Al-Darini a ajouté que la communauté chiite ne s’expose pas « parce qu’elle craint les persécutions dont elle a été victime pendant les 25 dernières années. Il suffit de mentionner tous ceux [parmi les chiites] qui ont été arrêtés et torturés [en Egypte] en 1988-1989, 1994, 1996, 2000, et 2002-2004... [ainsi que] l’hostilité des milliers d’associations sunnites intégristes d’obédience wahhabite, et des groupes violents qui combattent les chiites de toutes leurs forces... »  Cf. L. Azuri, « Débat sur la condition des Chiites », MEMRI, Enquêtes et analyses, n°311, 27 décembre 2006. On peut ajouter  que cette prudence n’est pas nécessairement injustifiée si on en juge par les derniers développements affectant cette question dans le pays. La presse égyptien,n,e se fait l’écho depuis le début de l’année 2007 de faits divers – avérés ou non – censés impliquer des chiites, Irakiens ou non. Un amalgame dangereux est en voie de se créer avec la violence prévalant en Irak. Et ce, d’autant que les autorités religieuses égyptiennes ont plusieurs fois implicitement mis en garde - à l’instar des mêmes autorités religieuses en Arabie saoudite - contre un supposé mouvement de conversion (tashayyu) au chiisme. Le 29 mars 2007, l’ancien président iranien Mohamed Khatami, de passage au Caire, était venu plaider auprès de l’université religieuse d’Al-Azhar, la nécessité d’un rapprochement entre les deux obédiences de l’islam « pour faire face aux tentatives d’instaurer la fitna (« division ») entre les fils de la Oumma (« nation musulmane »). L’un des résultats inattendus de cette visite fut la décision de rouvrir au Caire le Dar Al-Taqrib Baïn Al-Mazahib Al-Islamiya (« Maison pour la convergence entre écoles de pensée islamiques ») et de republier le magazine Risalat Al-Islam, destiné en particulier à informer sur le chiisme. Cette institution avait été fondée en 1948, mais fermée à l’époque du président Gamal Abdel Nasser (1918-1970). La réouverture de Dar Al-Taqrib entend s’inscrire dans la perspective des efforts pour surmonter le fossé qui se creuse entre chiites et sunnites depuis le début de l'intervention américaine en Irak.

 

« Il y a des chiites dans tous ces pays, d’importants pourcentages, et les chiites sont en général toujours loyaux à l’Iran et non aux pays dans lesquels ils vivent », a en effet maladroitement déclaré le Raïs. Une assertion largement contredite par l’attitude des chiites d’Irak, restés loyaux à Bagdad pendant la longue guerre (1980-1988) contre Téhéran. Mais le fait est qu’aujourd’hui, les rapports faisant état d’une influence iranienne jusqu’au sein du ministère de l’Intérieur irakien se multiplient.

 

La présidence égyptienne a été obligée, dès le lendemain, de tempérer les propos du chef de l’Etat, à la suite du mécontentement affiché à la fois par Bagdad et Téhéran. « Cette déclaration a suscité le mécontentement de notre peuple toutes appartenances confessionnelles, ethniques et politiques confondues », ont affirmé dans un communiqué inhabituel le président irakien Jalal Talabani (kurde), le premier ministre Ibrahim Jaafari (chiite) et le chef du Parlement, Adnane al-Pachachi (sunnite). Une unanimité de façade qui ne masquait cependant pas les fortes dissensions autour de la personne de Jaafari, premier ministre chiite sortant contesté à la fois par les Kurdes et par les sunnites. Téhéran s’est aussi indigné de l’attaque, assurant que son influence « spirituelle » était mise au service de la stabilité de l’Irak, et donc de la région.

 

Le 1er mars dernier déjà, le président égyptien avait mis en garde les Etats-Unis contre toute velléité d’attaque de l’Iran, en insistant sur les dangers inhérents à une telle action qui ne ferait que générer davantage de groupes terroristes dans la région. Les Musulmans chiites du Golfe pourraient alors se retourner contre les Etats-Unis, car « l’Iran aide généreusement les Chiites de tous les pays et ces gens seront prêts à tout si l’Iran est attaqué », avait expliqué le raïs, qui revenait d’une tournée, les 26 et 27 février, dans les pays du Golfe - Emirats Arabes Unis (EAU), Bahreïn, Qatar, Koweït et Arabie Saoudite -, des pays où vivent d’importantes minorités chiites.

 

La réaction indignée des Chiites koweïtiens aux propos de Moubarak

Les propos maladroits du président égyptien ont suscité un tollé parmi les communautés chiites arabes du Koweït au Liban, en passant par la Syrie. Les parlementaires et des dignitaires religieux chiites koweïtiens - environ 956 000 personnes, soit près de 30 % de la population qui sont, pour la plupart, d’orig