Caucase russe

Voyage au pays des Kalmouks, par Simon Roger, éd. Cartouche

Par Florent PARMENTIER, le 26 février 2010  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Post-doctorant à Sciences-Po, au Centre d’études européennes, co-auteur de L’empire au miroir. Stratégie de puissance aux Etats-Unis et en Russie (Genève : Droz, 2007) avec Didier Chaudet et Benoît Pélopidas.

La petite Kalmoukie (300 000 habitants env.) nous invite dans la grande histoire, celle du « grand jeu » géopolitique au cœur de l’Asie et de la route de la soie.

Florent Parmentier présente le livre de Simon Roger, Voyage au pays des Kalmouks, Paris, éditions Cartouche, 2009.

LE RÉCIT de voyage offre au lecteur l’occasion d’être dépaysé par la découverte de populations, de cultures et de lieux inconnus. C’est peu dire que la République de Kalmoukie, nation bouddhiste perdue dans le Caucase russe, répond bien à ce désir de découverte et d’évasion.

La petite Kalmoukie (300 000 habitants environ) nous invite dans la grande histoire, celle du « grand jeu » géopolitique au cœur de l’Asie et de la route de la soie. En effet, c’est bien au-delà des steppes et des montagnes caucasiennes qu’il faut regarder pour trouver l’origine de cette population : les Kalmouks actuels descendent des Oïrats, peuple mongol, arrivés, selon les sources, il y a quatre siècles dans le delta de la Volga. Depuis, certains sont repartis vers l’est, au Turkestan chinois (l’actuel Xinjiang) à la fin du XVIIIe siècle. A la même époque, l’impératrice Catherine II se servit même de cette population pour se protéger des incursions sud-caucasiennes, la région méridionale de la Russie étant en proie aux tentatives de déstabilisation des puissances voisines. Pour l’anecdote, l’écrivain Alexandre Dumas s’est également intéressé à cette région dans l’un de ses ouvrages, Voyage en Russie, issu d’un voyage de plusieurs mois en 1858. Son intérêt pour le Caucase était imprégné de l’imaginaire de l’époque, ses contemporains gardant en mémoire l’entrée dans Paris du tsar Alexandre Ier en 1815, accompagné d’un corps de cavalerie kalmouke qui bivouaqua dans les jardins des Tuileries. Au-delà de ces grandes figures, le pays des Kalmouks s’incarne dans le livre à travers des personnes moins connues mais néanmoins marquantes, qui tissent des liens entre les grandes narrations et les récits individuels, les deux niveaux de récits s’entremêlant et s’éclairant réciproquement. Ainsi, lorsque plusieurs interlocuteurs affirment être « nés dans un train », le propos met ici en perspective la déportation massive des Kalmouks vers l’Asie Centrale et la Sibérie, entre 1943 et 1957, au titre des « peuples punis ». Dans les faits, un certain nombre de Kalmouks ont vu le jour dans le train du retour, au cours de longs et pénibles voyages. A travers la présence d’une femme engagée dans des activités associatives, on découvre également l’existence d’une communauté Kalmouke de France, composée majoritairement de familles de cosaques devant fuir leur pays d’origine après la révolution russe de 1917. De but en blanc, on apprend ainsi que le footballer Jean Djorkaeff, ancien capitaine de l’équipe de France (et père de Youri), appartient à la diaspora kalmouke de France.

Voyage au pays des Kalmouks nous donne également à voir le spectacle d’une Russie en pleine évolution, non depuis les florissantes Moscou et Saint-Pétersbourg, mais depuis cette région périphérique, multiculturelle et en pleine transformation. Le brassage des populations est une réalité tangible, entre Russes, Ukrainiens, Kalmouks et autres, tandis que les transformations économiques, sociales et politiques ont été majeures depuis deux décennies.

« En attendant Kirsan Ilioumjinov »

« En attendant Kirsan Ilioumjinov » : cette paraphrase de la pièce de Beckett constitue l’un des fils rouge de l’ouvrage, tant le président de la République kalmouke (depuis 1993) et riche homme d’affaires semble introuvable. Cette confusion des genres entre le pouvoir politique et économique est courante dans le monde post-soviétique, que l’on décrit parfois comme la rencontre de l’apathie et du cynisme. Dans ce contexte, l’opposition existante peut dénoncer le pouvoir mais ne semble pas à même d’offrir une alternative à la personne en place. Il est à noter que « Kirsan » dirige également la Fédération internationale des échecs (FIDE), discipline que tout enfant kalmouke apprend dès le plus jeune âge.

Ces dynamiques de changement social s’accompagnent d’une « réinvention de la tradition » pour reprendre l’idée d’Eric Hobsbawm, dans la mesure où les élites locales font un usage politique de la tradition, dans le sens d’une affirmation d’une identité. Ainsi, les temples bouddhistes ont refait leur réapparition depuis 1991, sous l’influence des autorités, ainsi que l’esprit chamanique. Outre la religion, qui distingue ce peuple des autres qui l’entourent, la culture kalmouke est fondée sur un récit fondateur de tradition orale, transmis par le chant diphonique, le djangar. Cette grande narration compte près de sept cents héros, et elle imprègne les traditions, les rituels et l’histoire de cette population. C’est ainsi que tout en subtilité, le narrateur s’interroge sur les touches qui conviendraient pour dépeindre la culture kalmouke : « la musique ne serait-elle pas la quintessence de cette identité dont j’essaye d’esquisser les contours ? Musique altaïque mais teintée d’âme russe, musique d’inspiration à la fois chamanique et bouddhiste, musique de la Mongolie originelle et de la steppe d’adoption » (p.154).

A la lecture de ce livre, on redécouvre un Caucase dans lequel les conflits ethniques cèdent le plus souvent la place à une forme d’harmonie, à tout le moins de coexistence, entre Russes et Kalmoukes d’Elitsa, où de nombreux mariages mixtes ont lieu. Le propos se lit aisément, et l’ouvrage compte quelques annexes incluant des conseils pratiques, gastronomiques et des lexiques. L’auteur confesse son regret de n’avoir pu exploiter des sources en russe, mais, le propos ne se voulant pas une ethnographie savante, on ne saurait en tenir compte pour un ouvrage ouvrant une porte sur une culture méconnue.

Copyright février 2010-Parmentier/diploweb.com

Pourquoi et comment faire un don au Diploweb ?


DIPLOWEB.COM - Premier site géopolitique francophone

Directeur, P. Verluise - 1 avenue Lamartine, 94300 Vincennes, France - Présenter le site

© Diploweb.com (sauf mentions contraires) | ISSN 2111-4307 | Déclaration CNIL N°854004 | Droits de reproduction et de diffusion réservés

| Dernière mise à jour le vendredi 30 septembre 2016 |
#contenu