UE-Russie : construire une géopolitique de l’Union européenne

Par Pierre VERLUISE, le 12 juin 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Géopolitique. Directeur du site géopolitique www.diploweb.com. Chercheur à l’IRIS.

Géopolitique des relations Union européenne-Russie. Comment construire une stratégie communautaire face à la Russie ? Il importe d’abord d’admettre que les relations de l’UE avec ce pays-continent ne peuvent être les mêmes à 27 qu’à 15 pays membres. Parce que la plupart des nouveaux États membres ont une histoire à la fois riche et complexe avec ce pays. Cela ne peut rester sans effets sur les relations entre l’UE et la Russie. S’imaginer pouvoir continuer « comme avant » serait une illusion destructrice.

Cet article a été initialement publié en polonais, dans la revue Polski Przeglad Dyplomatyczny, nr 1 (41), styczen-luty 2008, sous le titre "Unia Europejska potrebuje geopolityki", pp. 23-26. Cette revue est publiée par le Polski Instytut Spraw Miedzynarodovytch, propriétaire des droits.

QUELLE STRATEGIE l’Union européenne devrait-elle avoir avec la Russie ? Toute la difficulté de cette question tient à son singulier : une stratégie. En effet, l’Union européenne compte 27 Etats membres, tous forts d’une histoire différente, notamment vis-à-vis de la Russie. Et chaque pays rassemble des acteurs qui peuvent avoir des approches contradictoires. Les entreprises, les cercles d’experts, les réseaux d’influence, les différents ministères et la direction politique d’un État membre n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts. Il en résulte le plus souvent à l’échelle d’un même pays non pas une mais des stratégies. Que dire, alors, à l’échelle de l’Europe communautaire ? Celle-ci est elle-même divisée en plusieurs institutions et cercles, qui cherchent chacun à faire valoir un point de vue, évidemment au nom de l’intérêt général.

Face à la multitude d’acteurs et de stratégies des pays membres de l’Union européenne, un interlocuteur unique : la Russie. Certes, la Russie est elle-même, ne serait-ce que par son immensité, à la fois une et multiple. Cependant, l’organisation de sa stratégie n’est pas autant dispersée . Et elle est pour partie dans les mains de responsables compétents qui connaissent parfaitement les contradictions intra-communautaires. Il existe même des synergies porteuses entre le monde de l’entreprise et l’Etat, par exemple dans le secteur énergétique. Après avoir refusé les conditions de la Politique européenne de voisinage, Moscou privilégie les relations bilatérales. C’est, par exemple, le cas dans le cadre de l’accord germano-russe pour le gazoduc nord-européen Nord Stream.

Un déséquilibre croissant

En 2008, la Russie tire plus que jamais d’importants bénéfices financiers et stratégiques de ses hydrocarbures. La balance commerciale UE-Russie est gravement déficitaire pour l’UE. Au nom de la défense de ses intérêts, la Russie peut à la fois imposer son contrôle sur l’exploitation et son monopole sur le transit, et profiter de l’ouverture des marchés européens de l’énergie pour s’y implanter. Ce qui lui permet de se ménager des positions de force pour l’avenir. En la matière, les pays membres de l’UE semble faire preuve d’une singulière naïveté.

A l’inverse, les membres de l’UE sont devenus de plus en plus dépendants des hydrocarbures russes mais leurs entreprises voient les accords signés durant les années Eltsine remis en question … et s’élever le prix à payer pour les opportunités qui les font rêver. Enfin, l’UE n’a pas été en mesure d’imposer au Kremlin la ratification de la Charte de l’énergie. L’UE paie ici l’insuffisance de son approche géopolitique de la Russie.

Il existe donc un déséquilibre croissant entre l’ouverture progressive des marchés énergétiques de l’UE et une monopolisation nationale renforcée au niveau des approvisionnements et du transit russes. Alors que Gazprom investit peu et qu’on tient les investisseurs étrangers à distance, on est en droit de se demander si la Russie pourra, demain, respecter ses engagements de fournitures .

Si l’accès européen à la production en amont des hydrocarbures russes n’est pas véritablement garanti , alors l’ouverture du marché communautaire risque d’être un marché de dupes. Il appartient aux pays membres de l’UE d’inventer des solutions. Il conviendrait probablement de donner plus de poids à une participation des institutions européennes dans la relation énergétique avec la Russie.

Un défi

Comment construire une stratégie communautaire face à la Russie ? Il importe d’abord d’admettre que les relations de l’UE avec ce pays-continent ne peuvent être les mêmes à 27 qu’à 15 pays membres. Parce que la plupart des nouveaux États membres ont une histoire à la fois riche et complexe avec ce pays. Cela ne peut rester sans effets sur les relations entre l’UE et la Russie. S’imaginer pouvoir continuer « comme avant » serait une illusion destructrice.

Réfléchir aux relations UE-Russie conduit en fait à prendre conscience d’une difficulté plus générale. Il existe aujourd’hui encore un véritable déficit d’interconnaissance et un grand besoin d’inter culturalité autour des questions européennes, aussi bien au niveau des institutions que des entreprises ou des citoyens. Il subsiste une tendance à conserver une perception exclusivement nationale – voire émotionnelle - d’enjeux qui sont maintenant également communautaires. Cela est vrai des questions intracommunautaires comme des enjeux extracommunautaires (frontières de l’UE, énergie, relation transatlantique, aide au développement…). Chacun ne peut que s’enrichir d’une interconnaissance porteuse d’une cohérence plus grande, aussi bien en interne qu’à la face du monde. Il devient donc vital de connaître les représentations, les craintes, les projets, voire les fantasmes des pays membres. Il est urgent de connaître les centres de recherche, les revues, les réseaux officiels et officieux, les non-dits, les calculs et les rêves, voire les illusions des uns et des autres. Il importe tout autant d’être au clair avec les nôtres. Alors, il sera possible de construire progressivement une stratégie de l’Union européenne face à la Russie.

Ce n’est qu’au prix de cet effort de tous qu’il deviendra possible de définir une stratégie cohérente de l’Union européenne face à la Russie. Vouloir faire l’économie de ce temps de découverte, c’est probablement se condamner à l’échec.

Au delà des relations UE-Russie, comment définir des stratégies efficaces pour une Union européenne réaliste et réalisable ? Il pourrait être utile de multiplier les approches transversales de problématiques européennes. L’étude des situations démographiques, des performances économiques, des contraintes politiques, énergétiques et stratégiques ne peut plus se limiter à l’échelle nationale. Il importe d’être capable de situer chaque pays membre dans le contexte communautaire, et plus globalement à l’échelle mondiale. Il devient urgent qu’une approche géopolitique, c’est à dire une pensée-action, se développe pour défendre les intérêts légitimes de l’Union européenne à l’échelle continentale et à l’échelle planétaire. Saurons-nous nous en donner les moyens ?

Voir le site de la revue Polski Przeglad Dyplomatyczny


Plus à ce sujet : Pierre Verluise, 20 ans après la chute de Mur. L’Europe recomposée, Paris : Choiseul, 2009. Voir


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