"Tu vivras mon fils", par Pin Yathay

Par Pierre VERLUISE, le 1er janvier 2001  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Paris : L’Archipel, octobre 2000. 301 p. Un récit essentiel sur le génocide cambodgien.

VOICI LE RÉCIT sidérant d’un cambodgien rescapé de l’enfer khmer rouge. Entre avril 1975 et janvier 1979, cette petite faction de révoltés dirigés par des "intellectuels" ayant souvent étudié en France, met en œuvre un génocide contre la population du Cambodge. L’auteur raconte d’une manière à la fois détaillée et contenue le meurtre organisé de 1, 7 à 2 millions de cambodgiens, sur une population d’environ 7, 5 millions d’habitants.

Le pays devient un vaste camp de concentration

Après avoir publié en 1979 "L’utopie meurtrière"(éd. Robert Laffont), Pin Yathay présente dans ce deuxième livre son témoignage, avec la collaboration de John Man. "A la fin de la guerre civile, en avril 1975, le Cambodge de mon enfance, au lieu de retrouver la paix attendue, devint un enfer. La roue de la révolution khmère rouge, voyant des ennemis partout, chercha à écraser le pays, ses habitants, sa culture - individus, familles, société, savoir, croyances, et tous les sentiments, même l’amour. A bien des égards, elle y parvint. Le Cambodge constitua un terrain d’expérimentation de l’idéologie totalitaire à l’échelle d’une nation. Haine et peur régnaient. Villes, biens matériels, argent, marchés, éducation et art étaient condamnés. Des millions de gens subirent la déportation, les travaux forcés, la faim et la mort. Le pays devint un vaste camp de concentration. En vingt sept mois, j’ai perdu ceux que j’aimais - dix-sept membres de ma famille et d’innombrables amis - et tout ce qui m’était cher. Il ne me reste que des souvenirs. Mon désir est que, par ce livre, ces souvenirs demeurent vivaces. Je veux que le monde entier sache comment mes enfants, ma femme, mes parents, mes frères, mes neveux et mes cousins furent tués. Mais je souhaite aussi que mes souffrances et celles de ma famille rappellent ce qui est arrivé à des millions de personnes. Je veux que chacun constate comment des idéaux séduisants de justice et d’égalité engendrent, lorsqu’ils sont pervertis par des fanatiques, l’oppression la plus cruelle et la misère générale". (p.9)

Les Khmers vident Phnom Penh

Le récit se situe au niveau d’une famille, dont les membres meurent, un à un, durant la mise au pas de la population.

Quelques jours après le départ des Américains, le propos débute le 17 avril 1975, par la prise de la capitale. Vêtus de noir, portant des casquettes noires et arborant un foulard a damier, les jeunes Khmers rouges restent de marbre devant l’accueil de la foule. Bientôt les vainqueurs donnent l’ordre d’évacuer la capitale… soit disant pour trois jours. Cependant, passé ce délai, l’exode se poursuit. L’auteur raconte :"Nous prenions conscience de ce que signifiait réellement l’évacuation d’une ville. Les gens étaient repliés sur eux-mêmes, exténués, accablés, ne pensant plus qu’à avancer. Plus nous nous éloignions de la capitale, plus l’épuisement s’emparait des malades, des blessés, des estropiés et des vieillards. Ils restaient assis, fixant ceux qui passaient d’un regard vide, semblant résignés à leur sort. Nous apercevions de plus en plus de corps abandonnés sur le bas-côté de la route et ce spectacle finit par ne plus nous émouvoir. Bien à l’abri dans nos voitures, nous parlions à peine aux autres familles. Cependant, je fus choqué quand, à deux reprises, nous vîmes des femmes pendues à un arbre. Des suicides."(pp. 49-50)

Pourquoi cet exode ?

Un Khmer rouge dit : "Nous savons qu’il est dangereux de les (villes) laisser intactes, habitées. Elles sont des centres d’opposition qui abritent des groupuscules. Il est difficile d’y localiser les noyaux de la contre-révolution. Si nous ne modifions pas la vie urbaine, une organisation ennemie peut s’y établir et conspirer contre nous. Il est tout à fait impossible de contrôler une ville. Nous les avons évacuées pour détruire toute résistance, pour détruire les berceaux du capitalisme réactionnaire et mercantile." (p. 91)

L’Angkar, nom de l’organisation des Khmers rouges, décide donc que l’argent n’a plus de valeur et abolit la propriété individuelle. Cependant, l’organisation réquisitionne de force ce dont elle a besoin : moto, voiture, casquette, montre… Les déportés apprennent bientôt qu’ils constituent le "peuple nouveau", une catégorie inférieure et méprisée qui doit obéir en tout au "peuple ancien" déjà formé par les Khmers rouges. Les soldats confisquent les imprimés parce qu’ils contiennent "la pensée impérialiste" puis procèdent à une sorte de recensement pour mieux assurer leur contrôle sur les Cambodgiens.

"L’autorité de l’Angkar veille sur vous..."

Des séances d’endoctrinement idéologique assènent deux à trois fois par semaine cette litanie :"Vous êtes des hommes libres. Les impérialistes sont des lâches. Ces couards se sont enfuis. Ceux qui n’ont pas fui le pays ont été exterminés. Les impérialistes vous ont abandonnés, mais l’Angkar est clémente. Malgré votre collaboration avec l’ancien régime, l’Angkar vous pardonne. Maintenant dénués de tout, vous vous êtes tournés vers l’Angkar. L’Angkar est généreuse. Elle promet de vous nourrir, de vous loger, si vous abandonnez vos anciennes coutumes, vos vêtements occidentaux. Vous devez éliminer toute trace d’impérialisme, de féodalité, de colonialisme. Les garçons ont les cheveux aussi longs que les filles. Voilà encore une influence impérialiste. Vous devez renoncer à tout cela et penser au travail politique à entreprendre dans les jours à venir. Si vous avez quelque chose à dire à l’Angkar, dites-le. Vous ne devez rien cacher à l’Angkar. L’Angkar ne dit rien, ne parle pas, mais elle a des yeux et des oreilles partout. L’autorité de l’Angkar veille sur vous…" (p. 66)

L’absurde érigé en système

Obligés de travailler aux champs, les déportés défrichent, creusent des canaux, irriguent, labourent et plantent, en un "purgatoire constant et immuable" (p. 68) Les travaux ayant avant tout un objectif politique confinent souvent à l’absurdité, par exemple en ce qui concerne le tracé des canaux. "Les Khmers rouges semblaient penser que la ferveur révolutionnaire pouvaient remplacer les lois de la physique. Pour chaque tronçon, des milliers d’hommes et de femmes creusaient, obéissant aux ordres de leurs dirigeants locaux, mais personne ne vérifiait que les canaux que nous tracions étaient en pente descendante."(p. 86)

Les réserves venant à manquer, il faut bientôt développer un système de troc pour se procurer de quoi manger, alors que les plus faibles commencent à souffrir de la faim, victimes d’un mépris méthodique, institutionnalisé, voire systémique.

Quand la fin justifie les moyens

Arrivés dans un coin perdu de la jungle, l’auteur et ses proches doivent installer un camp de fortune et créer leur rizière. Victime de la faim, l’un des enfants de Pin Yathay, Staud, meurt. Chaque jour, la mort emporte quatre à dix personnes, par malnutrition, épuisement ou empoisonnement à cause de l’ingestion accidentelle de champignons vénéneux. "L’espoir mourut, enterré avec les cadavres. Le deuil finit par faire partie de notre servitude". (p. 116) Pendant ce temps, les Khmers s’enrichissent par le marché noir et exécutent sans la moindre forme de procès d’une balle dans le dos ceux qui n’obéissent pas en tout. Parce que "la fin justifiait les moyens. Les idéaux légitimaient tous les crimes. Le pouvoir absolu avait engendré la corruption absolue". (p. 220)

Cannibalisme

Chacun doit régulièrement faire son autocritique, suivant la formule suivante :"Je m’abaisse devant la suprême Angkar. Je m’abaisse devant ceux qui sont rassemblés ici afin qu’ils puissent me voir. Je peux voir devant moi la boue qui me tache, mais seuls mes camarades voient la boue qui est derrière moi. Camarades, j’ai besoin de votre aide pour prendre conscience de mes fautes et de mes erreurs. Je m’abaisse devant l’Angkar." (p. 147) L’idéologie communiste arrive même à retourner à son avantage la famine organisée :"Je ne mange pas très bien. L’Angkar ne possède pas assez de vivres, mais cela me permet de m’habituer à la faim et de devenir plus résistant. L’Angkar m’aide à m’endurcir et je l’en remercie". (p. 157) Cependant, la faim pousse certains au cannibalisme. (p. 180) et les Khmers les punissent… par la mort.

Vous lirez, enfin, le récit époustouflant de l’évasion de Pin Yathay vers la Thaïlande, au prix de "l’abandon" de son dernier fils - Nawath - et de la perte de son épouse, Any.

Même si cet ouvrage manque d’une mise en perspective des faits évoqués au regard des décennies précédentes - mais il existe pour cela des travaux universitaires - le témoignage de Pin Yathay représente une pièce aux dossiers de l’histoire. Ecrit lisiblement et sans esprit morbide, il peut être mis entre les mains de collégiens comme de lycéens.

Quelle justice ?

Au début du XXI e siècle, plus de vingt ans après leurs crimes, la plupart des chefs khmers rouges vivent en toute liberté au Cambodge, sans avoir jamais été jugés pour les crimes qu’ils ont commis. L’auteur s’interroge :"Quand donc les Nations unies et le gouvernement cambodgien formeront-ils un tribunal spécial international, comme le préconisent les experts judiciaires de l’ONU ?" (p. 11) La réconciliation nationale en sortirait renforcée et la paix plus durable.

Le génocide des Cambodgiens s’ajoute donc à celui des Polonais sur la longue liste des crimes du communisme échappant encore à la condamnation d’un tribunal international. Les crimes du nazisme ont été - avec juste raison - jugés à Nuremberg. Pourquoi le communisme - avec près de 100 millions de victimes au XX e siècle de par le monde (1) -échapperait-il à une telle procédure ?

(1) Lire à ce sujet le "Livre noir du communisme" dirigé par S. Courtois, éd. Robert Laffont, 1997.


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