Mouvements de jeunesse et « révolutions colorées » dans l’espace post-soviétique

Transnistrie. Le cas de Proryv en perspective

Par Florent PARMENTIER, le 1er avril 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Doctorant à l’IEP de Paris

Avec la création de son mouvement de jeunesse, la Transnistrie veut prendre une assurance contre une éventuelle « révolution orange ». C’est ainsi qu’au début de 2005, ce mouvement de jeunesse est créé par des forces radicales transnistriennes. L’un des organisateurs est Dimitri Soin, un officier du ministère de la sécurité d’Etat de Transnistrie. Stanislav Belkovski, directeur de l’Institut national de stratégie à Moscou, est l’un des inspirateurs de Proryv. Cette ONG reflète l’intérêt en Russie pour les « technologies politiques » et pour l’approche néo-eurasiste

ON A appelé « révolutions colorées » une série de protestations populaires contre les régimes semi-autoritaires des pays post-communistes. Ces dernières ont été portées notamment par des mouvements de jeunesse, agissant par des moyens non-violents contre des régimes perçus comme autoritaires et corrompus. Ils se sont développés en dehors des cercles d’opposition des pays concernés, mais partagent l’objectif général du changement de régime. Ces organisations se développent selon un modèle horizontal. Elles n’ont généralement pas de leaders irremplaçables ou de structures centralisées. Elles disposent d’un sens aigue de la communication, avec des logos facilement identifiables.

Serbie, Géorgie, Ukraine, Tadjikistan...

La dynamique s’amorce en Serbie avant de gagner progressivement l’espace post-soviétique. Le mouvement étudiant Otpor (« résistance ») a joué un rôle déterminant dans le soulèvement de l’automne 2000 contre le régime de Milosevic. C’est ensuite au tour de Kmara (« assez ») de participer à la « révolution des roses » après les élections législatives géorgiennes de 2003. Le jeune président Saakashvili remplace alors l’ancien ministre des affaires étrangères soviétique, Edouard Chevarnadze. La troisième étape post-communiste se déroule en Ukraine, lors de l’élection présidentielle de 2004. La fameuse « révolution orange » éclate au grand jour, en plein hiver, sur la place centrale de Kiev, Maïdan. La présence de l’ONG Pora (« il est temps ») n’est pas étrangère à la mobilisation massive des Ukrainiens contre les fraudes électorales. Le « troisième tour » vient couronner Viktor Iouchtchenko au détriment du premier ministre, Viktor Ianoukovitch. Enfin, la « révolution des tulipes » du Tadjikistan en mars 2005 avait abouti au renversement du président Akayev, grâce notamment aux jeunes activistes de Kelkel (« renaissance et étincellement du bien »).

Pourtant, ces organisations ne parviennent pas à s’implanter en tant que partis politiques dans les différents pays évoqués. En effet, leur force d’entraînement politique s’avère moins importante que leur capacité à organiser des manifestations contre un régime en place au moment des élections. Ainsi, le mouvement ukrainien Pora s’est scindé en deux mouvements. Le sous-groupe « Pora noir » reste un mouvement de résistance civique de jeunes, tandis que l’autre, le « Pora jaune », s’avère plus étroitement connecté aux partis politiques dits « orange ». Ce dernier s’est constitué en parti politique qui a fait alliance avec la coalition « Notre Ukraine » de Viktor Iouchtchenko en septembre 2007.

Ces mouvements ne sont toutefois pas imparables. L’organisation Zubr (« bison ») n’a pour l’heure pas réussi à faire vaciller le président Loukachenko. Le mouvement Oborona (« défense ») dispose de quelques centaines d’activistes en Russie, mais son influence reste marginale. De même, les Etats d’Asie Centrale les plus autoritaires ne sont pas inquiétés par ces mouvements, à l’exception du Tadjikistan.

Transnistrie : Proryv

Dans ce contexte, le cas de l’ONG transnistrienne Proryv (« Percée ») est intéressant par le renversement qu’il opère. Comme ses prédécesseurs, il s’appuie sur une iconographie emblématique et la maîtrise d’actions de rue. Mais l’installation de tentes et la célèbre photo en noir et blanc d’Ernesto « Che » Guevara choisie comme emblème ne doivent pas cacher des objectifs politiques de non-ingérence de l’Occident plutôt que de réformes internes.

Pour mémoire, rappelons que la Transnistrie est un « Etat de facto » issu d’un conflit avec les troupes de Moldavie en 1991-1992. L’entité sécessionniste, non-reconnue par les autres pays, cherche à légitimer son existence internationale. Ses dirigeants visent à consolider leur pouvoir, à travers diverses stratégies, dont l’existence d’un pluralisme de façade. Avec la création de son mouvement de jeunesse, c’est une assurance contre une éventuelle « révolution orange ». C’est ainsi qu’au début de 2005, ce mouvement de jeunesse est créé par des forces radicales transnistriennes. L’un des organisateurs est Dimitri Soin, un officier du ministère de la sécurité d’Etat de Transnistrie.

Cependant, si ce groupe s’appuie sur la même logique de communication que les mouvements précédemment cités, il ne conteste pas la situation politique locale. Il tend au contraire à vouloir des changements externes – la reconnaissance de l’indépendance transnistrienne, ainsi que la non-ingérence de l’OSCE et des Etats-Unis. Il dénonce également la « manipulation de la démocratie » à l’œuvre dans les révolutions colorées. De plus, ils ont pris racine en Ukraine, en Crimée, mais également en Abkhazie et en Ossétie du Sud, Républiques séparatistes de Géorgie. L’ONG a été particulièrement active dans les manifestations anti-OTAN, comme en Crimée en juin 2006. En outre, elle apporte son soutien à la minorité ruthène en Transcarpathie, afin d’affaiblir le nationalisme ukrainien.

Stanislav Belkovski, directeur de l’Institut national de stratégie à Moscou, est l’un des inspirateurs de Proryv. Cette ONG reflète l’intérêt en Russie pour les « technologies politiques » et pour l’approche néo-eurasiste. En effet, c’est l’un de ces « politechnologues » qui tentent de manipuler l’opinion, notamment à travers la pratique du ‘kompromat’, ou divulgation d’informations compromettantes (réelles ou fabriquées). En Russie même, c’est l’organisation Nashi (« les nôtres ») qui remplit cette fonction de contre-modèle à Pora. Créée après la « révolution orange », ce mouvement revendique près de 120.000 membres en 2007 (de 17 à 25 ans). Ces organisations marquent l’opposition russe aux « changements de régimes » comme doctrine sélective et aux « révolutions colorées ».


Plus à ce sujet : Pierre Verluise, 20 ans après la chute de Mur. L’Europe recomposée, Paris : Choiseul, 2009. Voir


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