Sécurité nationale : l’enjeu de la Mesure

Par Stéphanie LAMY, le 26 juillet 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Stephanie Lamy is a freelance communications consultant and Internet Freedom advocate with a particular focus on information warfare in armed conflict. Her other interest is feminist economics, and she participates regularly on high level panel discussions regarding both topics.

Après un week-end de violences arbitraires en Allemagne à Munich, Reutlingen puis Ansbach, le sérieux de la plupart des élu-e-s, hauts fonctionnaires et médias Outre-Rhin continue à impressionner le public français. Ils et elles restent maîtres de leur propre sphère informationnelle - cette matrice artificielle et manipulable à laquelle tout un chacun contribue -, choisissent rigoureusement leur sémantique et marquent la cadence des flux d’informations. C’est une maitrise qui comprend aussi la validation, par leurs soins, des revendications faites par l’État Islamique, et ce en leur imposant de produire la preuve irréfutable de leur action d’inspiration ou directe. Cette preuve, qui dissiperait le doute sur la véracité d’une revendication, pourrait être conceptualisée comme la mesure nécessaire pour arrêter l’état du chat de Schrödinger. Maitriser les rouages de ce “paradoxe” devient ainsi un enjeu de taille dans la guerre de l’information contre toutes formes d’extrémismes.

CONTRAIREMENT à l’attentat de faible intensité commis le 18 juillet 2016 à Wuertzbourg, Allemagne [1], ou celui qui n’a pas abouti le 24 juillet 2016 à Ansbach, Allemagne [2], ni l’assassin de Nice, ni ses complices n’ont publié (pré ou post mortem) des manifestes, ou même indiqué qu’ils agissaient au nom d’une “cause”. Peu importe laquelle. Une absence de revendication d’autant plus bizarre au vu de la personnalité soit disant ultra-narcissique de cet assassin. Mais, l’organisation de l’Etat Islamique a adoubé l’auteur de ce massacre 36 heures après les faits. “Un soldat du Califat” disent-ils via leur agence semi-officielle ‘Amaq - visiblement pas au courant qu’il bénéficiait de soutiens. Sur certains canaux Telegram de Daesh on pouvait lire dès le lendemain de la tuerie que leurs “soldats” peuvent aussi prêter serment d’allégeance “secrètement” - faire le “baya’a” en silence, “Allah le saura”. Mais n’est-ce pas aussi une façon de brouiller les pistes ?

L’authenticité de la revendication faite par ‘Amaq concernant l’attrocité commise à Nice n’a jamais été mise en doute par nos élus, experts et médias. Dès qu’elle est tombée, il y a eu comme un sentiment de “dossier clos”. Mais le caractère djihadiste de l’attaque évolue dans nos esprits sans aucune preuve, à ce jour, de son fondement. Ce sont donc deux “vérités”, antinomiques et simultanées, qui coexistent pendant un temps donné dans notre sphère informationnelle.

Pourtant on oublie que l’agence ‘Amaq fait directement partie de la machine de propagande de Daesh et ce même si, jusqu’à présent, elle semble vouloir se présenter comme respectable [3] . Dans le rapport « Le Djihad contre les journalistes » [4], Reporters sans Frontières détaille à quel point la guerre de l’information est stratégique pour l’État Islamique : “Un organisme baptisé « Fondation Base », disposant de plusieurs branches médiatiques, est chargé de superviser le travail des bureaux régionaux. La Fondation Base dépend directement du « bureau du Calife » (Diwan al-Khalifa) et agit de concert avec les plus hauts gradés militaires et sécuritaires de l’organisation”.

Fait bien plus important encore que celui du manque d’information de notre côté, l’État Islamique ne détient, lui non plus, à ce jour, aucune information probante reliant l’auteur de l’attaque de Nice à leurs desseins.

Après la revendication publiée par ‘Amaq, des vidéos de propagande de l’État Islamique ont circulé sur le net mettant en scène le carnage de Nice. Mais aucun contenu original n’y figurait. Avec les éléments rendus public à ce jour, rien, sauf un éventuel accès à l’historique de navigation de l’assassin ne leur permet de revendiquer avec certitude l’inspiration meurtrière de l’assassin de Nice… ni, d’ailleurs, celle d’Orlando [5] .

Pour faire valoir la véracité des informations publiées par ‘Amaq, certains spécialistes des réseaux djihadistes brandissent comme exemple le crash d’Egypt Air, vol MS804 reliant Paris au Caire le 19 mai 2016 au large de la Crête. Le discours dominant forgé à l’époque du drame était celui d’attribuer la paternité du crash à l’EI. L’Etat Islamique aurait pu revendiquer cette catastrophe aérienne, mais ne l’a pas fait, la thèse de l’attentat djihadiste s’évaporant sur la seule absence d’une revendication de leur part. C’est sans oublier que l’épave d’un avion, ça laisse des traces, des preuves ultra techniques et des conclusions d’enquête publiée deux mois après l’événement [6] ont à peine marqués l’esprit du grand public. Orlando et Nice sont des crimes de proximité, une horreur bien plus immédiate qu’un avion qui tombe du ciel.

Sans pour autant abandonner l’idée que ces agences vérifient toujours leurs informations, il est parfaitement possible que l’EI vérifie aussi l’absence d’informations, notamment celle reliant l’assassin à un quelconque réseau, exploitant ainsi une faille – un trou structural - [7] pour conférer un rôle actif à des auteurs de tueries dénoués de liens ou en lointaine périphérie des réseaux djihadistes. L’État Islamique s’empare du pouvoir de trancher sur l’existence ou non d’un lien avec leur organisation et nous impose sa “vérité”. Convaincu de l’absence d’éléments sur une affiliation ultérieure avec un réseau rival, et sous l’influence de notre propre discours public, l’EI serait peut-être même capable de s’auto convaincre qu’il s’agit d’un massacre commis en son nom. Il ne s’agit pas là d’une revendication opportuniste mais d’un choix stratégique, un pari intéressant pour eux, possible uniquement lors d’un concours de trois facteurs particuliers : une attaque de haute intensité, ayant atteint beaucoup de personnes (sinon ça ne vaut pas le coup) ; un assassin (de préférence, mort) issu d’un environnement familial à connotation musulmane ; une cible ou un contexte à haute valeur médiatique. Ce serait en quelque sorte des "révendications signées" (en référence aux “signature strikes”), une frappe médiatique en fonction du terrain informationnel, sans avoir plus de détails sur l’action en elle même.

L’objectif de la guerre de l’information est de façonner les réponses émotionnelles et cognitives des individus à échelle sociétale afin d’assoir la domination sur l’autre, y compris en façonnant la sphère informationnelle de l’adversaire pour le rendre plus receptif à la propagande. La “bonne” propagande, celle qui ambitionne de rester crédible face à leur cible, mais surtout vis à vis des factions concurrentes [8], consiste à instrumentaliser des faits réels pour promouvoir une idéologie. Elle sert à projeter du pouvoir et consolider une cause, mais quand cette cause est mise à mal - à force de ne pas pouvoir recruter, de voir son territoire diminuer sous la pression militaire de la Coalition -, elle se doit de changer de stratégie y compris dans ses modes de communication et diffusion des informations. Si une chose est sûre - bien plus que la certitude que certains peuvent avoir dans la constance de la véracité des bulletins ‘Amaq - c’est le fait que AQI, puis EII, puis EIIL, puis enfin EI ont toujours su muer pour être au plus efficace dans leur projet d’horreur.

En France, et ce dès les premiers instants du massacre de Nice, le discours dominant dans la parole publique tendait à exclure toutes hypothèses alternatives à la thèse “djihadiste” et, par extension grossière : “Daesh”. Dévoyé de ses multiples champs d’application, le storytelling de la terreur est renforcé par notre lexique administratif. Puisqu’il ne s’agit ni d’un accident, ni d’une catastrophe naturelle, l’appellation “terrorisme” permet à l’État de déclencher une cascade de protocoles et procédures au niveau des secours, de la prise en charge psychologique, de l’indemnisation des victimes et encore des pouvoirs d’enquête élargis, permettant de gérer l’après drame.

Dans l’ère informationnelle, la réalité médiatique se fait si prégnante que les acteurs politiques internalisent la logique médiatique au point d’être constamment gouvernés par elle (Strömbäck - 2008). L’objectif présumé de la tuerie, le “terrorisme”, est instrumentalisé et déclenche des violentes ondes de choc politiques et législatives à retentissement international. Par réaction, la sphère informationnelle, ce lieu que nous partageons toutes et tous, se retrouve sous assaut d’une parole désinhibée et haineuse qui exprime une grave crise de la confiance dans les pouvoirs et contre pouvoirs - la classe politique et les médias - soupçonnés d’agir en collusion l’un avec l’autre. L’ensemble des ces facteurs d’incertitude renforce les préjudices et impacte les capacités cognitives des personnalités les plus fragiles psychologiquement, ce qui à son tour peut déclencher à nouveau des passages à l’acte dits “inspirés”. Un cercle vicieux qui bénéficie uniquement aux extrêmes, car leur message, fait de raccourcis et d’inversions perverses, ne peut trouver adhésion que dans un chaos informationnel.

Faire des suppositions hâtives, arborer une allure martiale ou employer une rhétorique intempestive, voire, belligérante, s’avère plus que contre­productif dans ce contexte-­là. Nous sommes arrivés à un tel niveau de conflit dans le discours public, que certain-e-s arrivent à se fier davantage aux publications d’une agence de propagande ennemie, qu’aux dires de notre propre ministre de l’Intéreur : « Pour l’instant ces liens (avec l’Etat islamique) n’ont pas été établis par l’enquête [9] ». Sans jamais minimiser la menace qui pèse sur nous, ou encore de pratiquer la censure ou de la rétention d’information, il est indispensable de créer un environnement dépassioné. Dans l’incertitude, nos acteurs publics doivent faire preuve de retenue, de justesse sémantique et de maitrise du rythme des informations, et ce afin de se constituer en “observateur” crédible, car ce n’est qu’en imposant notre regard sur la “vérité” qu’on pourrait perturber, voire saper le système d’influence de l’État Islamique.

Copyright 26 Juillet 2016-Lamy/Diploweb.com

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[1Le Parisien, 19 juillet 2016, Daesh revendique pour la premiere fois un attentat en Allemagne
http://www.leparisien.fr/faits-divers/videos-terrorisme-daech-revendique-pour-la-premiere-fois-un-attentat-en-allemagne-19-07-2016-5979241.php

[2The Guardien 25 juillet 2016, Ansbach suicide bomber pledged allegiance to the Islamic State
https://www.theguardian.com/world/2016/jul/25/ansbach-suicide-bomber-pledged-allegiance-islamic-state-isis-germany

[4RSF, Le Djihad contre les journalistes
https://rsf.org/sites/default/files/rapport_daech_fr_web.pdf

[5The Guardian, 16 juin 2016, CIA has not found any link between shooter and Isis
https://www.theguardian.com/us-news/2016/jun/16/cia-orlando-shooter-omar-mateen-isis-pulse-nightclub-attack

[7Ron Burt : Strucural Holes https://en.wikipedia.org/wiki/Structural_holes

[8Aaron Y. Zelin, Washington Institute, juin 2014, The War Between ISIS and al-Qaeda for Supremacy of the Global Jihadist Movement
http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/the-war-between-isis-and-al-qaeda-for-supremacy-of-the-global-jihadist

[9Le Monde 18 juillet 2016, Les Liens entre le tueur de Nice et l’État Islamique ne sont pour l’instant pas établis
http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/07/18/les-liens-entre-le-tueur-de-nice-et-l-etat-islamique-ne-sont-pour-l-instant-pas-etablis_4971055_1653578.html


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