Russie en Asie. Une Russie insuffisamment asiatique

Par Isabelle FACON, le 8 juin 2012  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

Géopolitique de la Russie. Ayant trop longtemps négligé l’Asie, la Russie peine à trouver les leviers et les voies d’une meilleure insertion dans cette région. Ses efforts butent sur des positions et des intérêts américains installés de longue date qui ne laissent pas grand place aux tentatives de Moscou de s’affirmer, malgré un certain nombre d’ouvertures du côté du Vietnam, de la Corée ou encore de la Nouvelle-Zélande. La Chine, en tout cas, montre une «  réticence à lui reconnaître un statut de puissance asiatique  ».

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com est heureux de vous présenter cet article d’Isabelle Facon, "Une Russie insuffisamment asiatique", publiée dans le n°28 de la revue Monde chinois nouvelle Asie, Paris, Choiseul, 2012, pp. 18-19.

TOUT en revendiquant sa position géographique «  à cheval entre deux continents  » et son statut de très grande puissance, la Russie est curieusement restée en retrait de la scène politique, stratégique et économique asiatique. Cela fait écho à la désindustrialisation et au dépeuplement de ses territoires extrême-orientaux dont elle craint de perdre à terme le contrôle, sans parvenir vraiment à donner corps à une stratégie de développement efficace. Le fait qu’il n’y ait «  pas d’irruption massive du continent asiatique dans son ensemble dans les statistiques du commerce extérieur russe  » (Vercueil), la faible visibilité des produits russes en Asie et la lenteur des avancées des projets énergétiques dans la région offrent une illustration flagrante de «  l’évanescence  » relative de la Russie dans cette partie du monde. Certes, la partie extrême-orientale de son territoire est marquée par une présence économique et des investissements croissants des voisins asiatiques (Chine, Japon, Corée, etc.), mais la Russie semble subir ce phénomène plus que le structurer et de l’orienter.

La Russie face à la montée des émergents asiatiques

Constamment regretté par les autorités russes, cet état de fait doit beaucoup à la focalisation historique de la politique étrangère et de la stratégie de la Russie sur ses rapports avec le monde européen et occidental, accaparant son attention. Depuis le milieu des années 1990, la montée des émergents asiatiques intéresse la Russie par rapport à cette «  priorité occidentale  ». Le partenariat stratégique avec la Chine, consolidé au début des années 2000, le potentiel de la pourtant aléatoire troïka russo-sino-indienne, l’importance du «  BRICS  » dans le nouvel ordre international et le pouvoir d’attraction de l’Organisation de coopération de Shanghai sont constamment valorisés par Moscou comme autant de gages d’un rééquilibrage salutaire de l’ordre international au profit des puissances non occidentales.

Mais cette montée des puissances asiatiques trouble aussi la Russie, parce qu’elle ne trouve pas les ressorts de son décollage et de sa modernisation économiques. De même que le Japon, qui souhaite une Asie multipolaire, la Russie sait bien que dans la «  nouvelle Asie  », «  ce sont d’autres qui donnent le ton  » (Loukianov). Si les rapports avec l’Inde, même soumis à des difficultés économique et commerciale, sont dénués de toute ambiguïté stratégique, il n’en va pas de même avec la Chine (Laruelle et Niquet) La Russie souffre de voir la Chine prendre la place regrettée par bien des officiels russes d’adversaire stratégique principal des États-Unis et surtout supplanter la Russie dans des domaines économiques où celle-ci, hier encore, la dominait largement, copier sans grand scrupule ses technologies et s’affirmer beaucoup plus nettement qu’elle sur la scène internationale, par la conquête de nouveaux marchés, par une participation importante aux opérations de maintien de paix de l’ONU, etc.

Quelles réponses ?

À cette situation de plus en plus déséquilibrée, la Russie répond par l’élaboration d’un partenariat extensif avec la Chine, dont Moscou espère que sa profondeur permettra d’éviter des dérapages liés au renforcement de la puissance chinoise. Elle a ainsi accepté des concessions dans le cadre de la négociation sur la frontière d’État, de peur que la Chine se fasse plus «  gourmande  », moins ouverte au compromis (Loukianov). Elle s’appuie sur l’Organisation de coopération de Shanghai pour accompagner l’influence croissante de la Chine en Asie centrale, tout en espérant que cette organisation, témoin du lien privilégié Moscou-Pékin, servira aussi de garde-fou pour prévenir une «  désolidarisation  » de la Chine à l’égard de la Russie, qui considère que la RPC est encore suffisamment respectueuse de ses intérêts et de ses sensibilités.

La Russie cherche aussi, avec plus ou moins de succès, à bâtir des relations contrepoids avec d’autres puissances asiatiques, et cela représente pour elle, outre un espoir de contenir la montée en puissance chinoise dans une envergure «  raisonnable  », de prendre davantage sa part dans un siècle qui s’annonce a priori très asiatique. Il en va ainsi, en premier lieu avec l’Inde puisque la relation Russie-Japon continue d’être bloquée par le contentieux des Kouriles et par la tentation des deux parties de dramatiser le dossier pour envoyer des messages internes (dire à la population que les autorités assurent la sauvegarde de la souveraineté nationale) et externes (la Russie, en réinvestissant les territoires du Nord, comme elle l’a fait récemment, indique aux pays de la région, la RPC en premier, qu’elle est de retour sur la scène stratégique régionale), etc. Les choix de la Russie dans le domaine des coopérations d’armement et des ventes d’armes à destination des pays asiatiques sont suffisamment clairs quant à la grande perplexité des autorités russes sur l’avenir du partenariat avec Pékin.

Résultats mitigés

Ayant trop longtemps négligé la région, la Russie peine à trouver les leviers et les voies d’une meilleure insertion en Asie (Fenenko). Ses efforts butent sur des positions et des intérêts américains installés de longue date qui ne laissent pas grand place aux tentatives de Moscou de s’affirmer, malgré un certain nombre d’ouvertures du côté du Vietnam, de la Corée ou encore de la Nouvelle-Zélande. La Chine, en tout cas, montre une «  réticence à lui reconnaître un statut de puissance asiatique  » (Laruelle).

L’Occident, également inquiet de la montée en puissance de la RPC, s’intéresse-t-il au potentiel appui que la Russie pourrait lui apporter dans une stratégie globale destinée à canaliser la Chine ? Peut-être, mais la Russie se laissera-t-elle entraîner dans ce type de calculs s’ils venaient à se matérialiser ? Voudra-t-elle, comme le suppose Laruelle, «  être accompagnée et sécurisée par l’Ouest  » face aux bouleversements en Asie et la montée en puissance chinoise ? D’une part, la confiance mutuelle Russie-Occident demeure insuffisante ; d’autre part, Moscou se gardera d’afficher une solidarité avec l’Occident qui serait orientée contre la Chine car cela risquerait de mettre en cause les liens multiformes et assez étendus qu’elle a bâtis patiemment avec Pékin précisément pour éviter d’encourager cette dernière à une ligne plus agressive envers la Russie. En réalité, de plus en plus soucieuse de renforcer son positionnement dans une Asie en pleine redéfinition et redéployant pour ce faire une part de son énergie diplomatique, la Russie pourrait bien mener, du coup, une politique plus brouillonne à l’égard des pays occidentaux, au risque d’accentuer les griefs et les frustrations mutuels, qui restent nombreux.

Il n’y a finalement qu’en Asie centrale, «  son  » Asie, que la Russie est pleinement présente, même si là encore, malgré l’optimisme affiché par Loukine, l’affirmation des intérêts de la Chine dans le domaine économique apparaît de plus en plus écrasante. Mais sur la «  grande scène asiatique  », il est fort probable qu’à moyen terme, Moscou peinera à s’ouvrir des créneaux politiques et économiques dans une région habituée à une présence russe en pointillés. La présidence russe de l’APEC (pour la première fois, en 2012) ne devrait pas suffire à infléchir significativement cette tendance.

Copyright 2012-Facon/Choiseul

NDLR : Les intertitres sont de la rédaction du Diploweb.com


Plus

Monde chinois nouvelle Asie, La Russie en Asie, n°28, Hiver 2011-2012

Russie en Asie. Une Russie insuffisamment asiatique

Extrait du sommaire

L’avenir de la Chine s’écrit-il en 2012 ? Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot

Une Russie insuffisamment asiatique, Isabelle Facon

La politique de la Russie en Asie Pacifique : hier, aujourd’hui, demain ? Aleksei Fenenko

La croissance par l’Orient ? L’économie russe et l’Asie, Julien Vercueil

Sinophobie et sinophilie dans les élites russes, Marlène Laruelle

Russie-Japon : un conflit territorial au siècle de l’Asie, Fiodor Loukianov


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