Risques et renseignement
Entretien avec A. Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la D.G.S.E.

Par Alain CHOUET, Jérôme DIAZ, le 3 décembre 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

A. Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la D.G.S.E. Jérôme Diaz, est journaliste indépendant, auditeur Séminaires Jeunes de l’IHEDN et de l’IHESJ, diplômé du Master 2 « Sécurité Internationale et Défense » de la Faculté de Droit de Grenoble.

Alain Chouet aborde l’état de la menace terroriste en France, les problématiques du renseignement dans une société démocratique, l’essor inquiétant des Sociétés militaires privées, la situation en Arabie saoudite, Syrie, Irak et Afghanistan. Propos recueillis par Jérôme Diaz pour Diploweb.

Jérôme Diaz (J. D.) : Selon des spécialistes de la lutte antiterroriste, la France est à ce jour «  le pays le plus menacé  » [1] par « Daesh » [2]. Les interventions militaires en Syrie et au Sahel sont-elles la principale cause ? En outre, que pensez-vous du maintien de l’état d’urgence ?

Alain Chouet (A. C. ) : La France fait incontestablement partie des pays les plus menacés par des membres et des sympathisants de Daesh. Mais être impliqué dans une politique interventionniste active dans le monde arabo-musulman est loin d’être le seul facteur de risque. C’est un facteur incontestablement aggravant mais pas déterminant comme le prouve l’exemple de la Belgique, tout aussi menacée que la France sans être pour autant très impliquée dans des opérations militaires.

De fait, ce sont plutôt des facteurs internes à chaque pays cible qui déterminent le degré d’exposition au danger de violence se réclamant de l’islamisme. Sont ainsi particulièrement exposés les pays qui :

1/ entretiennent sur leur sol une communauté musulmane conséquente qu’ils on laissé pénétrer par l’idéologie salafiste des agents d’influence wahhabites, de la Confrérie des Frères Musulmans ou des oulémas revanchards déobandis du Pakistan ;

2/ ont une législation tolérante en matière de libertés et droits individuels jointe à une faible « censure sociale » ou une faible cohésion nationale et laissent à ce titre se développer des zones de non-droit ou de droit « communautaire » sur leur propre sol.

À partir de là, on peut essayer de dresser une carte des « pays à risque » en Europe. La France y figure en bonne place. Si on échelonne actuellement le risque sur une échelle de 1 (risque majeur) à 3 (risque mineur) on trouvera :

1/ France, Belgique ;

2/ Royaume Uni, Espagne, Allemagne, Danemark, Italie ;

3/ Suède, Grèce, Pays Bas, Autriche.

C’est une classification volatile qui peut changer du jour au lendemain en fonction des rapports de chaque pays avec la sphère arabo-musulmane à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières.

L’institution de l’état d’urgence en France était certainement nécessaire et aurait dû prendre effet dès les attentats de Charlie Hebdo (7 janvier 2015). C’est un ensemble de dispositions qui a permis aux forces de sécurité de déclencher rapidement des contre-mesures efficaces de saisies d’armes, de neutralisation d’individus menaçants, de démantèlement de réseaux que les services de police connaissaient déjà mais pour lesquels il leur manquait à la fois le cadre juridique et le consensus politique pour agir.

Le problème est que très rapidement après ces premiers succès, le maintien proclamé de l’état d’urgence est devenu très théorique et les dispositions contraignantes exceptionnelles qui y sont liées ont été perdues de vue ou sont restées inappliquées.

Risques et renseignement
Alain Chouet

Comment, en effet, prétendre lutter effectivement contre les violences criminelle, en particulier la criminalité dite terroriste, quand il est tacitement admis que les forces de sécurité, les pompiers, les services sociaux et médicaux ne peuvent ni pénétrer ni agir dans des zones à forte densité ainsi transformées en zones de non-droit livrées aux activités frauduleuses et aux règlements de compte guerriers entre bandes rivales munies d’armes de guerre dont elles n’hésitent pas à se servir impunément contre les forces de l’ordre ? À quoi rime un « état d’urgence » censé faire face à une menace diffuse, individuelle ou groupusculaire et imprévisible quand on autorise presque tous les jours des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes à se rassembler en masses compactes et vulnérables dans l’espace public pour des manifestations sociales, culturelles ou sportives ? Qui peut raisonnablement parler de « dé-radicalisation » quand on a laissé pendant trente ans des imams salafistes nommés et appointés par des pétromonarchies wahhabites réactionnaires prendre une bonne part du contrôle d’un « Islam de France » qui sombre peu à peu dans un fondamentalisme caricatural - aux dépens d’abord des Musulmans de France - et qui sert d’habillage idéologique à la pulsion de mort de quelques dizaines de psychopathes en rupture de repères familiaux et sociaux ?

J. D. : «  Nos politiciens mentent à la presse, ils voient leurs mensonges imprimés et ils appellent ça l’opinion publique  » écrit John le Carré dans son roman Une amitié absolue  [3], que vous citez dans La sagesse de l’espion  [4]. Si l’on se fait l’avocat du diable, n’est-ce pas justement dans l’intérêt d’un pays de ne pas tout dire à sa population, surtout en matière de renseignement ?

A. C. : Il y a une différence fondamentale entre « mentir » et « ne pas tout dire ». L’article XV de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen stipule que tout agent public doit rendre compte de sa gestion à ses mandants. Il n’implique pas qu’il faille en informer les ennemis ou les concurrents de la collectivité nationale. Nos sociétés occidentales vivent aujourd’hui sous la dictature sans doute excessive de la transparence. Mais cette transparence ne peut s’étendre à tout, en particulier aux domaines de la défense et des relations extérieures. Il est difficilement concevable d’étaler sur la place publique les préparatifs et les objectifs d’actions sécuritaires et militaires ou les argumentaires préparatoires à des négociations internationales complexes. Dans nos démocraties, il appartient ensuite au peuple et à ses représentants de sanctionner les éventuels mensonges sur lesquels auraient été élaborées ces stratégies nécessairement confidentielles. Je constate que les peuples ne font guère usage de ce droit. Les mensonges éhontés des autorités américaines et britanniques sur la base desquels a été déclenchée l’invasion de l’Irak en 2003 n’ont par exemple jamais été sanctionnés. De même le flou qui a présidé aux interventions franco-britanniques en Libye (2011) ou en Syrie (2015) [5]. Les conséquences en sont pourtant dramatiques.

J. D. : On voit émerger profusion de Sociétés Militaires Privées (SMP), ces entreprises sans cadre juridique dont les activités font florès sur le marché de la « reconstruction ». Serait-ce une nouvelle forme –lucrative- d’action humanitaire ? Que peuvent les Etats et des organisations comme l’O.N.U. face à ces entreprises ?

A. C. : Ce sont certainement des activités lucratives mais elles n’ont rien à voir avec l’action humanitaire. De fait nous avons affaire à une forme moderne de mercenariat qui signe l’affaiblissement des États-Nations incapables pour des raisons diverses d’assumer la charge de la violence légale qui leur revient normalement dans le cadre du droit international. Pour les États-Unis, il s’agit d’une conséquence de la doctrine de guerre « zéro mort » qui s’est imposée après le traumatisme de l’engagement au Viêt Nam. Comme le rapatriement de cercueils de « boys » tombés au combat est devenu insupportable, les Américains utilisent donc extensivement les instruments de la guerre à distance (missiles de croisière, drones, bombardements aériens) et, puisqu’il faut bien finir le travail au sol par une intervention humaine, on y envoie à grands frais des gens volontaires et grassement payés pour cela qui ne sauraient capitaliser de l’émotion ou de la solidarité sur leurs pertes éventuelles. Pour des pays moins riches comme les pays européens ou certains pays du tiers monde qui n’ont plus les moyens d’entretenir en permanence des dispositifs militaires suffisamment dimensionnés pour faire face à toutes les situations, le recours au mercenariat est une formule d’économie permettant de faire face à des « plans de charge » imprévus. Mais dans tous les cas se pose la question de savoir ce que deviennent ces « grandes compagnies » quand les hasards du calendrier font qu’on n’a pas besoin de leurs services… Professionnels surentraînés, lourdement dotés en armements de toutes catégories, convaincus de leur logique d’entreprise, habitués à se « payer sur la bête », n’ayant de comptes à rendre à personne, pourquoi renonceraient-ils à ce qui fait leur fortune ? En particulier leurs dirigeants qui, par nécessité, entretiennent des rapports étroits avec les plus hauts échelons des exécutifs sur lesquels ils ne manqueront pas d’exercer des pressions diverses pour que perdurent et se multiplient les situations conflictuelles. On est clairement dans ce domaine face à une régression susceptible de coûter cher en termes de sécurité, de liberté et de démocratie.

J. D. : Dans son roman La Compagnie , qui raconte un demi-siècle d’histoire de la CIA, Robert Littell fait dire à l’un de ses personnages : «  J’aide à protéger l’Amérique de ses ennemis  » [6]. Parmi ces «  ennemis  » devrait pourtant figurer le Royaume d’Arabie Saoudite, que vous et d’autres bons connaisseurs pointez régulièrement du doigt [7]

A. C. : Cela fait près de trente ans maintenant que des anciens de la CIA comme Milton Bearden, Robert Baer [8] et bien d’autres se fatiguent à répéter qu’ils ont systématiquement mis en garde les autorités de leur pays contre le problème que constitue l’activisme islamiste de l’Arabie et son rôle moteur dans l’expression de la violence fondamentaliste. Ce qui ressort de leurs abondants témoignages se ramène toujours à la même problématique. Les responsables politiques américains, toutes tendances confondues, mais en particulier les Républicains, ont toujours considéré que le rapport bénéfice-risque de la relation avec la famille Saoud était en faveur des États-Unis quelles que soient les turpitudes de cette famille et les dégâts consécutifs à leur « diplomatie religieuse » que dénonce Pierre Conesa dans son dernier ouvrage [9]. Les quelques milliers de morts américains du 11 septembre 2001 et les quelques centaines massacrés dans divers attentats ou prises d’otages à l’étranger ne pèsent apparemment pas lourd face au monopole pétrolier consenti à l’Aramco lors du pacte du Quincy (1945), face à la garantie du paiement des hydrocarbures en dollars, face aux soutiens mirobolants des campagnes électorales des candidats aux présidentielles et législatives américaines, face aux financements « généreux » accordés à certains poids lourds des think-tanks de Washington. À considérer tout cela, Robert Littell peut effectivement considérer qu’en dédouanant l’Arabie de ses manipulations hasardeuses, la CIA contribue à défendre et promouvoir les intérêts américains…. Cela dit, et n’en déplaise aux conspirationnistes de tout poil, l’agence de renseignement américaine n’ourdit pas d’obscurs complots. Elle ne fait que ce que le pouvoir exécutif démocratiquement élu lui prescrit.

J. D. : Cinq ans après le début des hostilités en Syrie, la dernière tentative d’accord de paix entre la Russie et les Etats-Unis, approuvé par le régime syrien, a duré moins d’une semaine [10]. Y-a-t’il donc de la lumière au bout du tunnel dans ce pays, méconnu des médias et du grand public il y a encore cinq ans [11] ?

A. C. : C’est à l’évidence pour tous les protagonistes une gesticulation politicienne. Que signifie un accord de cessez-le-feu excluant une des deux parties au conflit ? L’accord conclu entre Washington et Moscou impliquait un arrêt des hostilités entre, d’une part, le régime syrien et ses alliés, et d’autre part une opposition armée « démocratique » ectoplasmique qui n’existe que dans l’imagination ou les calculs des chancelleries occidentales. Étaient par définition exclues de l’accord les organisations djihadistes (Etat Islamique, Jabhat el-Nosra, Ahrar esh-Sham, etc.) qui constituent la véritable autre partie au conflit.

Soutenu par la Russie,l’Iran, diverses milices chiites – dont celle du Hezbollah libanais – le régime de Damas est en train de reconquérir mètre par mètre le « pays utile », c’est à dire toute la partie à l’ouest de l’axe Damas-Alep. Le rétablissement de son autorité sur la partie est du pays reste incertain et dépendra beaucoup des évolutions en Irak et des manœuvres des différents protagonistes régionaux (Iran, Turquie, Arabie, etc.). Dans tous les cas rien ne sera jamais plus « comme avant ». L’étendue des dégâts humains et matériels, l’intensité des rancoeurs locales et du désir de vendetta entre communautés de villages ou de quartiers voisins font qu’il faudra sans doute plusieurs générations – et cela reste incertain - pour reconstruire un pays apaisé. Et même si le régime dominé par la minorité alaouite a su se rallier une bonne partie de la population sunnite face aux excès des djihadistes, la situation restera bloquée dans l’amertume et la peur des uns et des autres – avec des risques de dérapages violents – tant que des formules de coexistence communautaire pacifiée n’auront pas été trouvées. Cela reste une perspective lointaine comme on peut le constater au Liban où, 25 ans après la fin de la guerre civile, on voit bien que chaque communauté vit dans son réduit géographique et que le feu couve toujours sous la cendre.

J. D. : Qu’en est-il des pays voisins, notamment la Turquie et l’Irak ? En ce qui concerne l’Irak, certains chercheurs estiment que la situation y est pire qu’avant l’intervention américaine en 2003 [12]

A. C. : En Turquie, le parti islamiste AKP, largement pénétré par les Frères Musulmans, a jeté le masque à l’été 2016 après avoir essayé pendant plus de 10 ans de présenter le visage d’un « islamisme modéré » susceptible de servir de modèle de transition et de pôle d’attraction aux régimes arabes issus des contestations de 2011. Ankara n’a pas hésité pour cela à stimuler un peu partout le zèle révolutionnaire des factions islamistes jusqu’à leur fournir assistance logistique et même militaire en Libye, en Égypte, en Irak, en Syrie et jusqu’à soutenir de diverses façons l’implantation de Daesh au Levant. Au terme de cinq années, cette tentative du président Erdogan de ressusciter l’Empire Ottoman dans sa capacité d’influence et de contrôle au Moyen-Orient a non seulement échoué mais s’est retournée contre ses initiateurs en favorisant sur le plan régional un irrédentisme kurde dangereux pour l’intégrité de la Turquie, en permettant à la Russie de reprendre une place importante au Levant, en suscitant l’inquiétude des alliés de l’OTAN et même des conservateurs arabes ainsi que des Européens victimes mais pas dupes de la gestion du problème des réfugiés par Ankara.

Pour faire face à ces échecs, le gouvernement turc s’est trouvé contraint à des volte-face spectaculaires et des retraits piteux, à renouer toute honte bue avec Israël et la Russie après les avoir défiés, à devoir réagir militairement sur le terrain à la fois contre les djihadistes et contre les Kurdes. Enfin, et peut être surtout, le gouvernement islamiste s’est empressé de profiter d’une tentative de coup d’État aux origines plus que troubles le 15 juillet 2016 – au point que certains le comparent à l’incendie du Reichstag – pour épurer l’armée, la police, les services de sécurité, la magistrature, l’université et même la presse de tous les éléments jugés défavorables à son autoritarisme ou même simplement trop tièdes à son égard. L’islamisme politique soi-disant modéré encensé à une époque par toute une intelligentsia occidentale naïve et bien pensante montre son vrai visage. Il n’est pas rassurant.

Quant à l’Irak, il est clair que dix années d’occupation et d’administration militaire américaine qui ont ressuscité les vieux démons communautaires du pays ont engendré des situations inextricables. L’Irak et le monde sont certainement moralement meilleurs sans Saddam Hussein mais l’Irak n’est ni plus sûr, ni plus démocratique, ni plus prospère, ni plus pacifié et l’avenir n’y est pas qu’incertain. Il est sombre. La défaite annoncée de Daesh dont l’extrémisme violent a fini par exaspérer même la minorité sunnite qui lui avait apporté son soutien ne signe pas la réconciliation joyeuse des différentes communautés religieuses et ethniques du pays. La gestion catastrophique du « proconsul » américain Paul Bremmer a peut être sécurisé le contrôle des ressources hydrocarbures locales au profit des majors américaines mais elle a semé pour longtemps les germes de la révolte, de la discorde et de l’humiliation dans une région qui n’avait pas besoin de cela pour verser dans la violence.

J. D. : En Afghanistan, la situation demeure inquiétante : les Taliban ne baissent pas les armes et sont toujours aussi puissants [13]. Les Etats-Unis comme l’Union européenne continuent de soutenir Kaboul [14], tandis que le trafic de drogue se porte à merveille [15]… Après quinze ans d’occupation, comment espérer stabiliser le pays ?

A. C. : En 2002, le renversement du régime taliban par des moyens militaires était légitime et justifié. Le régime de Kaboul était un pouvoir d’État qui accordait asile et soutien à une organisation terroriste qui avait durement frappé les États-Unis. Cela dit, après l’anéantissement du noyau opérationnel d’Al-Qaïda et l’éviction des Taliban, il aurait été avisé d’en rester là, quitte à revenir autant de fois qu’il fallait pour éviter toute « rechute » de collusion entre le pouvoir local et le terrorisme international qui n’a jamais compté un seul Afghan dans ses rangs. Vécue comme une intrusion étrangère illégitime par tout un peuple jaloux de son indépendance, l’occupation militaire du pays pendant quinze ans n’a aucunement contribué à juguler le terrorisme international qui est allé s’exercer ailleurs, ni à instaurer un régime politique efficace et respectable dans le pays où l’on pressent déjà le retour politique des fondamentalistes sur les ruines du régime fantoche adoubé par l’OTAN.

Partis de leur Empire des Indes, les Britanniques s’y sont cassé les dents au XIXe siècle. Idem pour l’Empire Russe qui, parti de ses conquêtes d’Asie centrale, recherchait un accès sûr vers les mers chaudes et libres de glace toute l’année. Finalement tout le monde s’était mis d’accord pour laisser ces « irréductibles » crever de faim dans leurs montagnes arides. Après tout, ils constituaient un tampon utile entre les différents impérialismes. Et qui plus est, ils n’embêtaient personne. C’est encore valable aujourd’hui. On n’a jamais vu un Afghan aller se faire sauter à New York ou ailleurs ni se mêler de terrorisme international. Ils se préoccupent de ce qui se passe chez eux, sans regarder vraiment au-delà. Alors pourquoi ne pas les laisser décider de leur sort entre eux sans intervention extérieure, y compris celle de certains de leurs voisins qui se disent alliés de l’Occident ? Il est clair que cela se fera selon des critères qui ne sont pas les nôtres, voire qui nous sont détestables, et qu’il faudra pendant longtemps maintenir un « cordon sanitaire » autour de ce pays voué aux querelles tribales, aux trafics en tous genres et à la monoculture des stupéfiants. Mais, en dehors de ce nécessaire « containment », au nom de quelle doctrine messianique et néo-coloniale allons nous tenter d’imposer nos valeurs et nos modes de vie aux autres ? Ce genre d’interventionnisme est voué à l’échec comme le notait déjà Robespierre il y a plus de deux siècles : « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa Constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis. »

J. D. : Le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) a rapporté que les Révolutions Arabes avaient été encouragées, sinon manipulées, par des associations américaines destinées à « former » des manifestants… Les médias et les opinions publiques ont-ils été à ce point leurrés ?

A. C. : Ce ne sont évidemment pas des organisations américaines publiques ou privées qui ont suscité ou manipulé les mouvements de contestation dans le monde arabe à partir de décembre 2010. Il y avait dans les pays de ce monde suffisamment de raisons de mécontentement depuis plus de cinquante ans pour provoquer des troubles civils. Ce genre de troubles n’avait d’ailleurs pas manqué de se produire régulièrement depuis les années 1970 dans la plupart des pays arabes sans que les Occidentaux s’en émeuvent ni ne s’indignent des répressions sanglantes.

Il est exact qu’en 2011, à l’image de ce qui s’est passé dans les Balkans dans la décennie 1990 puis dans les ex-pays de l’Est dans les années 2000, un certain nombre d’organisations dites « humanitaires » américaines – dont beaucoup animées et/ou financées par l’activiste spéculateur milliardaire Georges Soros (Open Society Fundation, Freedom House, Human Rights Watch, etc.) – ont fourni aux contestataires des encouragements, des conseils en organisation, de l’assistance logistique et parfois des financements. Ces démarches entreprises sur le même modèle que le soutien aux « révolutions oranges » dans les ex-républiques soviétiques et ex-pays satellites pour imposer la démocratie par l’action de rue de minorités activistes n’a fait qu’encourager le désordre, donné de faux espoirs à des masses désorientées, suscité la réaction violente des forces conservatrices, qu’elles soient religieuses ou militaro-autoritaires.

Cependant, si discutables qu’elles soient, les initiatives de ces organisations activistes n’expliquent ni l’aveuglement des politiques occidentaux ni le panurgisme bien-pensant des médias qui ont « leurré » les opinions publiques. Il n’a pas manqué d’experts, de chercheurs, d’universitaires, de diplomates, de responsables des services de renseignement pour tirer la sonnette d’alarme sur des évolutions mal maîtrisées qui ne pouvaient déboucher que sur des catastrophes et la montée en puissance des forces les plus réactionnaires. Dès avril 2011, de nombreux chercheurs alertaient sur le fait que le « printemps arabe » risquait de se transformer rapidement en « hiver islamiste ». Politiques et médias ont jugé l’expression politiquement incorrecte et bien vite imposé le silence à ces oiseaux de mauvais augure. Il n’a pourtant fallu qu’un été pour que leur prévision se réalise. Alors, n’ont été leurrés que ceux qui voulaient bien se faire leurrer ou qui se sont leurrés tout seuls.

J. D. : En tant qu’ancien des « Services spéciaux » et auteur, comment voyez-vous la géopolitique ? Que vous apporte-t-elle dans votre compréhension du monde ?

A. C. : La géopolitique n’est l’apanage de personne. Elle commence quand vous donnez des coups de manche à balai au plafond pour intimer le silence aux voisins du dessus puisque vous intervenez sur la frontière de deux espaces privatifs pour obtenir un changement de comportement de « l’autre », lui signifier votre inconfort ou lui transmettre une menace implicite. Tout le monde fait de la géopolitique comme M. Jourdain faisait de la prose. Ce qui est vrai pour les particuliers l’est pour les États. On s’abstient de donner des coups de balai au plafond quand le voisin du dessus est un champion de boxe poids lourd…

Ce qui apporte quelque chose à la compréhension du monde, c’est d’abord l’histoire, c’est ensuite la géographie politique qui en découle, c’est enfin la connaissance et le respect de la culture des autres qui résulte précisément de leur histoire. C’est tout cela, la géopolitique. Mais c’est une science morose. Elle permet de prévoir les catastrophes de demain à la lueur des tragédies du passé.

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[1Sont repris ici les mots de M. Patrick Calvar, Directeur Général de la Sécurité Intérieure (D.G.S.I.), lors de son audition devant la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée Nationale, le 10 mai 2016 ; voir également l’intervention de M. Mathieu Guidère, islamologue, lors de l’émission « C dans l’air » (France 5) du 7 septembre 2016 : « Attentat déjoué ? Alerte maximale » ; http://www.france5.fr/emissions/c-dans-l-air/diffusions/07-09-2016_505611

[2Acronyme francisé de l’arabe « Da’ish » dont les initiales (« Dawla al-Islamiyyah fil-Iraq wa ash-Sham ») signifient « Organisation de l’Etat Islamique en Irak et au Levant ». Voir « Daesh, qu’est-ce que c’est ? », par Alain Chouet, sur le site du Comité Valmy : http://www.comite-valmy.org/spip.php?article5147

[3Une amitié absolue, John le Carré, 2004, Editions du Seuil, traduit par Mimi et Isabelle Perrin.

[4La sagesse de l’espion, Alain Chouet, L’œil Neuf éditions, 2010.

[6La Compagnie. Le grand roman de la CIA, Robert Littell, Editions Buchet-Chastel, 2003, traduit par Nathalie Zimmermann.

[7Lire Au cœur des services spéciaux. Menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, Alain Chouet, La découverte, réédité et augmenté en 2013, ainsi que le texte de l’intervention de M. Chouet devant le Sénat en 2009. Voir également l’interview de M. Pierre Conesa sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20160917-conesa-specialiste-geopolitique-auteur-saoud-djihad

[8A la tête des opérations clandestines de la CIA au Moyen-Orient pendant vingt ans, Robert Baer est l’auteur d’ouvrages de référence, notamment Or noir et Maison-Blanche (Folio documents, 2004, traduit par Daniel Roche) qui porte justement sur les relations américano-saoudiennes, ou encore La chute de la CIA (Folio documents, 2003). C’est ce dernier livre qui a inspiré au réalisateur-scénariste Stephen Gaghan le film « Syriana », produit et interprété par George Clooney.

[9Dr. Saoud et Mr. Jihad, Pierre Conesa, éditions Robert Laffont, septembre 2016.

[10« Syrie : le Kremlin fustige les déclarations des Etats-Unis », Le Figaro, 26 septembre 2016 : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/09/26/97001-20160926FILWWW00099-syrie-le-kremlin-fustige-les-declarations-des-etats-unis.php

[11« Peu de Français sont capables de situer sans hésiter la Syrie sur une mappemonde. Encore moins nombreux sont ceux qui connaissent son histoire » sont les premiers mots d’Alain Chouet en préface de "Quand la Syrie s’éveillera…", de Richard Labévière et Talal el-Atrache, éditions Perrin, 2011. Pour un éclairage sur la situation géopolitique de la Syrie avant 2011, voir l’excellent documentaire « Syrie, parties d’échecs aux frontières » d’Amal Hamelin des Essarts, diffusé sur France 5 en 2009. Lire également L’exception syrienne. Entre modernité et résistance, de Caroline Donati, La découverte, 2009.

[12« Irak, colosse à la tête d’argile », Peter Harling, Le Monde diplomatique, août 2016.

[13Cf. l’analyse de Georges Lefeuvre, spécialiste de la zone Afghanistan-Pakistan, dans l’émission Cultures Monde (France Culture, 19 septembre 2016) : « Djihad : les nouvelles lignes de front. Talibans : l’éternel retour », http://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/djihad-les-nouvelles-lignes-de-fronts-14-talibans-leternel-retour

[14Des 5 500 soldats prévus au départ par Barack Obama pour janvier 2017, leur nombre est passé à 8 400 : http://www.rfi.fr/ameriques/20160706-afghanistan-barack-obama-annonce-le-maintien-8400-soldats-2017. En parallèle, le Représentant Spécial de Barack Obama pour l’Afghanistan a annoncé une aide militaire annuelle de 3 milliards de dollars jusqu’à 2020 : http://www.usip.org/publications/2016/07/06/qa-obama-s-troop-decision-and-afghanistan-s-stability. Côté européen, la Commission a débloqué 27, 5 millions d’euros d’aide humanitaire : http://ec.europa.eu/echo/where/asia-and-oceania/afghanistan_fr.

[15« Afghanistan : l’impossible retrait américain ? » de Théotime Chabre, Carto n°37, septembre-octobre 2016.


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