Réfugiés syriens : le cynisme des pays du Golfe

Par Pierre CONESA, le 12 septembre 2015  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Auteur du rapport "Quelle politique de contre radicalisation en France", (Association française des Victimes du Terrorisme). Ancien haut fonctionnaire du Ministère de la Défense (France). Pierre Conesa est un praticien des relations internationales et stratégiques.

“L’attitude de pays comme l’Arabie saoudite qui regorgent de moyens financiers et n’ont qu’à assurer le transfert des réfugiés, est particulièrement scandaleuse » s’est indigné le Ministre des Finances danois Claus Hjort Frederiksen, dans une interview récente à Copenhague. Pierre Conesa met en perspective les comportements des pays du Conseil de Coopération du Golfe face aux réfugiés syriens.

L’UNION EUROPEENNE débat et se divise pour faire face à l’afflux croissant de réfugiés : 366 000 personnes sont arrivés cette année par la mer, la moitié venant de Syrie. Déjà un million de réfugiés de ce pays ont frappé aux portes de l’UE depuis le début de la guerre civile en mars 2011. Plus de 6 millions de Syriens ont été déplacés, ou ont émigré dont 4 millions sont enregistrés comme réfugiés dans les agences onusiennes. Le Liban, pays de 4 millions d’habitants en accueille 1,1 million, la Turquie près de 2 millions, la Jordanie pays de 8 millions d’habitants, 600 000 et l’Egypte qui n’est pourtant pas pays frontalier, 130 000. Même les pays du Maghreb en ont accueilli 24 000. Que font les pays du Golfe ? Rien ! Aucune place -je dis bien aucune- n’a été proposé par les pays du Conseil de Coopération du Golfe à l’UNHCR pour accueillir des réfugiés syriens.

Réfugiés syriens : le cynisme des pays du Golfe
Pierre Conesa. Droits réservés

Pourtant ce n’est pas une question d’argent. Certains pays contribuent ponctuellement. Les Emirats ont versé 540 millions de dollars en aide humanitaire pour financer un camp d’accueil mais en Jordanie et dans le nord de l’Irak. Quand on compare les chiffres des donateurs [1] le tableau est bien noir : les agences onusiennes ont besoin en 2015 de 1,3 milliard de dollars, mais seul le Koweït s’en sort dignement, l’Arabie saoudite, pour sa part, a donné 5 fois moins que le Canada et dix fois moins que les Etats-Unis, mais deux fois plus que le Luxembourg. Ce n’est pas non plus une question de savoir faire : l’Arabie saoudite qui accueille chaque année entre 2 et 4 millions de pèlerins pour le grand pèlerinage, a les équipes et les moyens. Ce n’est pas une question de saturation démographique : ces régions sont parmi les moins peuplées de la planète. Si certains petits Etats sont assez densément occupés (moins que la Hollande ou la Belgique), ce n’est pas le cas de l’Arabie saoudite, 169e état dans le classement mondial, dont la densité démographique n’est que de 14 habitants/km2. Ce n’est pas une question de saturation de droit du travail : les étrangers qu’ils soient réfugiés ou immigrés, n’ont aucun droit. L’expulsion massive est un mode de gestion habituel. En 2013, Riyad a donné six mois aux 8 millions de travailleurs immigrés pour régulariser leur situation, puis a décidé d’en expulser 4 millions, principalement des Africains, des Indiens et des Yéménites. Les émeutes qui ont éclaté dans la banlieue pauvre de Riyad, avaient fait au moins 2 morts et 68 blessés graves. Des centaines de travailleurs immigrés préféraient se rendre à la police que de risquer d’être lynchés par de jeunes Saoudiens armés de battes de base-ball. Le gouvernement estimait qu’à terme cette mesure libérerait des emplois pour les Saoudiens, bien qu’il soit peu probable que les sujets du royaume acceptent de ramasser des ordures ou de construire des routes. L’Ethiopie a ainsi rapatrié 200 000 femmes de ménage, et le Yémen, déjà très instable, devait absorber 400 000 personnes, ont indiqué les Nations Unies. Les réfugiés palestiniens, accueillis en d’autres temps, ont payé le prix du soutien de l’OLP à Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe.

C’est une question religieuse, politique, stratégique...

C’est en partie une question religieuse : on voit mal un pays comme le Qatar ou l’Arabie saoudite offrir des places à des Yazidis, des Chrétiens ou a fortiori des Chiites. C’est essentiellement une question politique. Les pays du CCG ont une population totale qui tourne autour de 50 millions d’habitants, les immigrés y seraient 13 millions avec des proportions variant de 80 % dans les EAU, et 30% en Arabie. Dans des pays comme le Qatar ou les EAU, où la population nationale est déjà minoritaire même 30 000 réfugiés pourraient changer l’équilibre démographique. Le ministre bahreïni du Travail, Majid al-Alaoui, a estimé que la présence de près de 17 millions d’ouvriers immigrés, pour la plupart asiatiques, dans le Golfe représentait « un danger plus grave que la bombe nucléaire », dans une interview accordée au quotidien Asharq al-Awsat.

C’est aussi une question stratégique. Dire que les pays du CCG ne font rien serait excessif. En effet : ils font la guerre, non pas contre Daesh ou contre Assad, mais contre les Chiites du Yémen. L’opération « Tempête décisive » est bien plus importante que la participation aux frappes contre l’Etat Islamique. Les Saoudiens déploient 100 avions de chasse, 150 000 soldats et quelques unités navales, le Bahreïn et le Koweït 15 avions de chasse chacun ; le Qatari 10 avions et la Jordanie 6. Même le Soudan a promis trois avions. L’Egypte a annoncé que des forces seront envoyées sur le terrain « si nécessaire ». En comparaison, les contributions de ces pays aux actions engagées contre l’Etat islamique en Syrie sont dérisoires.

“L’attitude de pays comme l’Arabie saoudite qui regorgent de moyens financiers et n’ont qu’à assurer le transfert des réfugiés, est particulièrement scandaleuse » s’est indigné le Ministre des Finances danois Claus Hjort Frederiksen, dans une interview récente à Copenhague. Ce jour un intellectuel français à la Radio, déclarait que Viktor Orban le premier ministre hongrois qui refuse d’accueillir des réfugiés, n’était « pas un être humain ». Si on peut partager ce point de vue, à quelle catégorie faut-il rattacher les dirigeants des pays du Golfe ?
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