"Qui dirige la Russie ?"

Par Jean-Robert RAVIOT , le 1er février 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Maître de conférences à Nanterre et à Science-po Paris.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le site www.diploweb.com vous présente en exclusivité sur Internet un extrait d’un ouvrage de Jean-Robert Raviot publié en novembre 2007 par les éditions Lignes de Repères. Pour en savoir plus, consultez le dossier de cet ouvrage et suivez son actualisation sur www.lignes-de-reperes.com

1 : L’extrait

Les "anciens du KGB" : mythe ou réalité ?

OLGA Krychtanovskaïa a cherché à démontrer que l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de l’Etat a provoqué une « militarisation du pouvoir », le nouveau Président favorisant de façon systématique la promotion d’« hommes en uniforme », qu’ils viennent de l’Armée, du FSB ou du MVD, au sein des bureaucraties présidentielle et gouvernementale[1]. L’arrivée au pouvoir d’un ancien collaborateur du KGB et ancien directeur du FSB (1998-1999) a attiré l’attention sur l’importance des réseaux de connivence des anciens collaborateurs du KGB dans la Russie post-soviétique. Il faut se garder de verser dans un travers journalistique assez répandu qui consiste à envisager la conversion au capitalisme et à la démocratie comme le masque d’une vaste entreprise de criminalisation de l’économie parrainée par les « anciens du KGB ». Toutefois, il ne faut pas manquer d’observer que les anciens collaborateurs du KGB, clef de voûte du nouveau secteur marchand de la protection et de la sécurité, forment aussi un réseau d’influence très étendu qui dispose de relais à tous les niveaux de l’Etat et dans tous les secteurs de l’économie et de la société russes (énergie, banque et finance, secteur militaro-industriel, médias, instituts de recherche). Loin de s’apparenter à une mafia, organisation occulte tentaculaire plus ou moins centralisée, le réseau transversal des « anciens du KGB » est un tissu de connivences interpersonnelles avec en toile de fond une identité collective tchékiste dont rien, pas même la chute du système soviétique, n’a entamé le prestige, tant aux yeux des tchékistes eux-mêmes qu’aux yeux d’une opinion publique post-soviétique qui reste attachée aux héritages symboliques d’une autorité qui, rétrospectivement et par contraste avec le présent, semblait prévaloir avant la chute de l’URSS. Dans les nombreux articles qu’il a publiés sur le sujet, Victor Yasmann a montré comment cet enchevêtrement de sous-réseaux constitués par les « anciens du KGB » a joué un rôle décisif pendant la crise politique des années 1989-1993, posant les jalons d’une influence politique et économique aussi étendue que durable dans la Russie post-soviétique[2]. Ses travaux, à l’instar d’autres publications, russes ou occidentales, mettent l’accent sur la collusion entre ces réseaux et les structures criminelles et mafieuses qui ont été créées ou renforcées à la faveur du passage à l’économie de marché et des privatisations. Après l’accession de Iouri Andropov, qui dirigea le KGB de 1967 à 1982, au poste de secrétaire général du PCUS en 1982, la lutte contre la criminalité économique, qui constituait depuis la fin des années 1970 l’un des principaux instruments de la bataille pour le pouvoir au sommet, notamment par le biais de l’inculpation pour corruption de membres de l’entourage et de la famille de Brejnev, redevint, comme au temps de la NEP, l’une des attributions du KGB. Le degré élevé de corruption qui régnait dans les rangs du Ministère de l’Intérieur (MVD) justifia que ce dernier se vît officiellement contrôlé par le KGB dans l’exercice de ces fonctions. Ainsi, une nouvelle direction fut créée à cet effet au sein de la 3ème direction principale du KGB. Une étude partiellement fondée sur des documents internes du KGB indique que cette nouvelle direction ne se contenta pas de superviser les opérations du MVD et conduisit vite ses propres enquêtes « en utilisant certaines méthodes traditionnelles de la Tchéka, telle l’infiltration de réseaux criminels par le biais du recrutement de chefs de gang »[3]. Ce faisant, au milieu des années 1980, les bureaucrates du MVD, les agents du KGB et les membres des réseaux du crime organisé étaient au coude à coude dans des batailles qui faisaient fi de leurs appartenances respectives. Les clivages n’étaient plus guère institutionnels, mais réticulaires : de véritables guerres étaient livrées entre des groupes qui associaient bureaucrates et hommes de l’ombre, qui combinaient prérogatives officielles et pouvoirs occultes et qui franchissaient sans cesse et en tous sens la frontière, de plus en plus floue et poreuse, entre légalité et illégalité. C’est ainsi que se formèrent les groupes (grouppirovki) souvent qualifiés de « mafieux », dirigés par des « parrains » (vory v zakone) bénéficiant de complicités au sein de l’Etat pour échafauder de vastes organisations criminelles. Placés à l’interface de la légalité et de l’illégalité du simple fait de leur fonction d’agents de la lutte contre le crime économique, certains responsables du KGB ont couvert, et même organisé -certains vory v zakone sont d’anciens responsables du KGB- de vastes trafics : drogues, armes, matières premières et circuits de blanchiment.

Une « culture tchékiste de l’impunité et du mépris du droit » plus que jamais au service du pouvoir

A ne trop souligner que les ramifications « mafieuses » des réseaux des « anciens du KGB », on en viendrait presque à considérer la bureaucratie de la Sécurité d’Etat comme une aristocratie exemplaire dont certains éléments se seraient égarés, mais dont le noyau dur aurait plus que jamais à cœur de combattre la corruption et le crime. Or, les travaux de Yasmann soulignent parfaitement la continuité, au sein du FSB et du SVR -deux des organismes qui ont succédé au KGB démantelé en 1991- d’une « culture tchékiste de l’impunité et du mépris du droit » plus que jamais « au service du pouvoir, c’est-à-dire au service du plus riche, du plus fort, ou des deux à la fois ». Théoriquement chargés de faire respecter la stricte légalité, les organes de la Sécurité d’Etat ont en réalité déployé toute une panoplie d’actions tout à fait illégales pour parvenir à leurs fins. Au bout du compte, cet « illégalisme », pour reprendre le terme forgé par Michel Foucault, est devenu l’un des piliers de la stratégie desdits organes. La commission d’infractions est entrée dans la routine. La pratique de l’ « illégalisme » a permis à certains responsables de la Sécurité d’Etat d’accéder à la connaissance de la réalité soviétique, une ressource particulièrement précieuse dans un pays où régnait la censure, ainsi que des mutations intervenues au sein du « monde capitaliste ». Dans les années 1970-1980, les responsables du KGB ont collectivement accumulé une ressource informationnelle d’une ampleur considérable et d’une valeur inestimable. Ils ont ainsi recueilli des renseignements précis sur le fonctionnement réel de l’économie, sur les pratiques légales et illégales des fonctionnaires de toutes les catégories et à tous les échelons, mais aussi sur les innombrables conflits et les rapports de force qui traversent les appareils policier, judiciaire, diplomatique et politique de l’URSS, ce qui inclut, bien entendu, l’appareil du parti. Dans les années 1980, les tchékistes disposaient donc d’une longueur d’avance grâce à la maîtrise de la ressource informationnelle, mais aussi du fait de leurs savoir-faire très variés qui vont trouver de nouveaux débouchés. On a déjà mentionné les usages illicites de certaines compétences dans le contexte du vide de pouvoir engendré par la crise politique des années 1980-1990. Bien plus largement, le capitalisme et la démocratie ont offert aux tchékistes de multiples opportunités de carrière, pour ne mentionner que la trajectoire d’anciens hauts responsables à la tête des services de sécurité de grands groupes ou celle de spécialistes de la désinformation reconvertis en experts des « technologies politiques ». Il paraît en outre évident, quoique ceci doive être ultérieurement confirmé par des travaux d’historiens fondés sur des sources d’archives, que certains responsables du KGB ont joué un rôle politique essentiel dans l’orientation du changement politique post-soviétique. De nombreux responsables de l’ancien KGB ont véritablement « parrainé » le nouveau capitalisme russe. Le général Bobkov, placé par Andropov à la tête de la cinquième direction générale du KGB, chargée de la lutte contre la « diversion idéologique », prit le surnom de « banquier du KGB » et devint, dans les années 1990, chef du service d’analyse du groupe Most, considéré comme très proche du maire de Moscou. Aucune des enquêtes et contre-enquêtes diligentées au cours de la période de dyarchie (1991-1993) par le Président et le Soviet suprême sur les malversations et corruptions liées aux privatisations et au sort des biens des biens du parti n’a abouti, les commissions ou personnalités nommées ayant, toutes sans exceptions, été révoquées avant qu’elles aient pu faire état du résultat de leurs enquêtes. Cependant, un épisode notoire illustre à quel point renseignement, économie et politique sont étroitement imbriqués. Au lendemain de l’abolition du rôle dirigeant du parti, en février 1990, le Bureau politique du comité central « prépara sa retraite » et prit des mesures visant à sauver les actifs du parti, et notamment ses comptes bancaires à l’étranger, en les transférant sur le compte de sociétés-écrans. Yassman souligne que certains responsables du KGB -en premier lieu les responsables de la cinquième direction générale sous la houlette de Bobkov- ont joué un rôle décisif dans l’édification du nouveau capitalisme russe, pilotant « la création de plus de 100 banques et de 600 entreprises privées en Russie » et facilitant la création de sociétés à l’étranger, des structures et des officines dont l’objectif était « de placer sur le marché (alors émergent) des membres de l’appareil du parti et du KGB susceptibles de tirer profit des privatisations », imminentes. Ces structures ont formé l’ossature du système bancaire et financier post-soviétique. L’illégalisme tchékiste est donc inscrit dans le code génétique du nouveau régime russe.

Copyright 2007-Raviot-Lignes de repères


Notes

[1] Krychtanovskaïa, O. V., « Rejim Poutina : liberal’naïa militokratiïa ? », Pro et Contra, t. 7, n°4, 2002, pp. 158-180.

[2] Yasmann, V., Waller, J. M., « Russia’s Great Criminal Revolution : The Role of the Security Services », Journal of Contemporary Criminal Justice, vol. 11, n°4, 1995, pp. 25-41.

[3] Podlesskikh, G. Iou. et Terechonok, A. Ia., Vory v zakone : brossok k vlasti, Moscou, Khoudojestvennaïa literatoura, 1994, 315 p.


2 : Présentation de l’ouvrage

La Russie, en pleine renaissance économique et stratégique, fascine et inquiète l’Occident. Il y a de quoi, vu les moeurs politiques en vigueur : assassinats d’opposants, chantage à l’énergie sur les pays voisins, mafia omniprésente, sans parler de l’emprise de Vladimir Poutine, véritable monarque élu. Le fonctionnement de la démocratie russe fait débat, à tout le moins.

Pour mieux comprendre et anticiper sur le devenir de la Russie - avec d’importantes échéances électorales début 2008, il faut démonter le fonctionnement des élites du pouvoir en Russie, un pays marqué par les traditions présidentialistes. Puis dresser une cartographie des différents clans de la nouvelle nomemklatura émergente, mêlant affaires et pouvoir. Pour enfin donner un visage à ces hommes qui feront la Russie de demain.

"Qui dirige la Russie ?"
J-R Raviot, "Qui dirige la Russie ?", Lignes de Repères, 2007.

Le site des éditions Lignes de Repères

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