Manuel de géopolitique

Première partie. Au commencement était le territoire

Par Patrice GOURDIN, le 25 avril 2015  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Le 1er site géopolitique francophone publie un ouvrage de référence : Patrice Gourdin, "Manuel de géopolitique", éd. Diploweb.com, 2015. ISBN : 979-10-92676-04-4.
Voici l’introduction à la première partie : Au commencement était le territoire.

La forme et la hauteur des montagnes, l’épaisseur des plateaux, les dentelures de la côte,
la disposition des îles et des archipels, l’étendue des mers,
perdent peu à peu de leur importance relative dans l’histoire des nations,
à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté.
Tout en subissant l’influence du milieu, l’homme la modifie à son profit.

Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle (vol. I), 1876

DANS LA PLUPART des cosmogonies, la Terre occupe un rôle essentiel : elle émerge du chaos originel pour porter les hommes et leurs activités ; elle apparaît comme la mère primordiale. La conscience de l’importance du territoire sur lequel vit l’humanité remonte donc aux origines de celle-ci et constitue un fond culturel commun.

Première partie. Au commencement était le territoire
Patrice Gourdin, Manuel de géopolitique
Edition Diploweb.com

Au sens géographique, un territoire est un
« espace approprié et occupé par un groupe humain qui s’y identifie et fonde sur lui une partie de son identité parallèlement à l’instauration d’un pouvoir légitime [1] ».

Relevons la dimension politique qui lui est associée. En fait, pouvoir et territoire forment un couple inséparable, quelles que soient l’époque, la civilisation, la forme d’organisation politique et la localisation.

L’affirmation de l’État-nation au XIXe siècle et sa généralisation plus ou moins accomplie et réussie accentuèrent encore ce poids du territoire dans le destin des peuples. La rédaction et la diffusion massive d’ouvrages, souvent sous forme de manuels scolaires, décrivant les territoires nationaux et cherchant à les faire aimer, illustrent cette réalité [2]. Lisons à ce propos les premières lignes du livre français le plus emblématique en ce domaine, Le Tour de la France par deux enfants :
« La connaissance de la patrie est le fondement de toute véritable instruction civique. On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez leur pays : s’ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils l’aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux le servir. Mais nos maîtres savent combien il est difficile de donner à l’enfant l’idée nette de la patrie, ou même simplement de son territoire et de ses ressources. […] Pour frapper son esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante [3] ».

À la même époque, les opinions publiques s’enthousiasmèrent pour l’exploration et l’appropriation des terres présumées “vierges“ et des continents inconnus. Les associations de géographes jouèrent un rôle essentiel, tout comme les militaires, les Églises et certains cercles économiques. Le processus prit une dimension nettement patriotique : l’extension territoriale outre-mer participait de la puissance de l’État-nation. Le front d’expansion pouvait également se situer dans la continuité du territoire. À partir du règne d’Ivan IV le Terrible (1533-1584), la Russie poursuivit une politique d’extension qui atteignit son apogée au XXe siècle : 22 200 000 km2 à la veille de la Première Guerre mondiale, 22 400 000 km2 en 1945. À l’échelle de ce pays presque continent que sont les États-Unis d’Amérique, l’expédition de Lewis et Clark, effectuée entre 1804 et 1806 (après l’achat de la Louisiane à la France, en 1803), à la demande du président Jefferson, constitua une étape essentielle dans la formation du pays. Le recul progressif de la frontier, par la conquête et la mise en valeur des territoires situés à l’ouest des Appalaches, constitue un élément essentiel de l’affirmation non seulement de l’identité, mais aussi de la puissance américaines. Le lien entre territoire et pouvoir apparaît dans toute sa force également à travers les stratégies insurrectionnelles et contre-insurrectionnelles. L’une comme l’autre découlent d’une analyse approfondie et pertinente (ou non) pour partie de l’espace géographique, pour partie du mode d’organisation des populations qui s’y trouvent. Le contrôle ne peut être efficace qu’à cette condition. En particulier, une distinction fondamentale sépare l’espace urbain de l’espace rural, ce que la guerre d’Algérie, la guerre du Vietnam, les guerres d’Afghanistan ou la guerre d’Irak montrent clairement.

L’analyse géopolitique part d’une étude du territoire car celui-ci constitue l’enjeu et le théâtre principaux sinon uniques de la confrontation. Elle s’appuie en priorité sur des informations géographiques et économiques, et recourt systématiquement à des cartes figurant des phénomènes variés et réalisées à différentes échelles. Elle s’attache avant tout à la situation géographique, aux caractéristiques physiques, aux ressources, aux activités et au(x) mode(s) d’occupation de l’espace disputé. Il faut absolument se départir de tout raisonnement déterministe : les arguments géographiques sont à passer au crible de la critique. Il n’existe pratiquement pas d’avantage ou de handicap absolu : l’essentiel réside dans l’efficacité de la forme d’organisation des individus qui occupent le terrain, c’est la grande leçon que nous donna Pierre Gourou et que l’on peut encore lire aujourd’hui avec profit. Il faut, nous dit-il,
« après examen comparatif des conditions physiques [...] interroger les techniques et l’histoire, prendre connaissance de la vision des conditions naturelles que les hommes se donnent à travers les techniques qu’ils maîtrisent. [...] Les comparaisons révèlent les vraies causes des différences observées entre des lieux que leurs composantes physiques paraissaient vouer à offrir des visages semblables ; en dernière analyse, les facteurs de civilisation, les héritages historiques sont souverains [4] ».

La remarque vaut pour toutes les régions : la Grande-Bretagne avait, à la fin du XVIIIe siècle, des aptitudes agricoles non négligeables et avait su, en s’inspirant de l’expérience hollandaise, moderniser ses exploitations. Toutefois, elle choisit, dans la première moitié du XIXe siècle, alors qu’elle s’engageait la première dans la Révolution industrielle, de s’approvisionner sur le marché mondial des denrées alimentaires, alors abondantes et peu onéreuses, afin de transformer ses campagnes en réservoir de main d’œuvre pour ses usines et, accessoirement, en zone de loisir. Choix périlleux, car toute remise en cause de sa suprématie navale la condamnait à la famine en cas de rupture prolongée de ses approvisionnements. Cette vulnérabilité n’échappa pas à l’Allemagne, qui tenta de l’exploiter en recourant à la guerre sous-marine contre l’archipel durant les deux guerres mondiales. Une réalité fondamentale doit demeurer présente à l’esprit durant toute analyse géopolitique : « le territoire n’est pas un simple support […], c’est aussi une production sociale [5] ». Un spécialiste des frontières souligne « les ambiguïtés propres à tout argumentaire géographique : celui-ci relève autant de la représentation des décideurs et des opinions que de la réalité. L’espace n’est pas un acteur, même s’il est selon les cas un atout, un handicap ou un enjeu [6] ». Cette ambivalence du territoire en temps de paix demeure en temps de guerre. Toute phase préparatoire à une opération, quelle qu’en soit l’envergure, impose une information et une réflexion sur le terrain en fonction du type d’opération(s) menée(s), des équipements utilisés (ou disponibles), du type de combat engagé et des objectifs (militaires et politiques) poursuivis.

Le territoire ne se cantonne pas à l’espace terrestre. Les espaces aériens et maritimes revêtent également une importance géopolitique. L’espace aérien national se trouve à l’aplomb du territoire terrestre d’un État, mais encore faut-il que ce dernier dispose des outils nécessaires au respect de cette composante de sa souveraineté. Il doit posséder la capacité de régulation du trafic, de surveillance des passages et de protection contre toute intrusion. Un vol hostile à très haute ou très basse altitude, tout comme une menace venue de l’espace, se révèlent difficiles à contrer, voire pratiquement imparables, même pour une puissance bien équipée. L’espace aérien international surplombe les eaux maritimes internationales et fait l’objet de conventions internationales dont le respect est un enjeu important. L’espace maritime, contrairement aux apparences, ne présente pas un caractère homogène. Les conditions naturelles varient, l’intérêt économique et/ou militaire diffère d’une époque à l’autre et d’une zone à l’autre, certains lieux s’imposent comme des passages obligés. Il s’agit donc d’un espace polarisé et dont la connaissance exhaustive ne se trouve à la portée que d’une poignée d’États, ceux-là même qui se trouvent capables d’y intervenir efficacement (à eux seuls, les États-Unis détiennent environ la moitié de la flotte de guerre du monde). Il s’agit d’un espace qui génère de nombreux conflits (souveraineté, accès aux richesses naturelles, droit de passage). Depuis 1967, un traité de démilitarisation régit l’espace extra-atmosphérique, mais son imprécision laisse la porte ouverte à de nombreux contournements qui font de l’espace un milieu désormais très disputé. Signe révélateur, les États-Unis ont créé en 1985 un commandement militaire qui lui est spécialement dédié : l’United States Space Command. Le président George Bush Jr. signa, le 31 août 2006, la dernière version de la doctrine spatiale américaine, où l’on peut lire :
« En ce nouveau siècle, ceux qui seront capables d’utiliser l’espace bénéficieront d’une prospérité et d’une sécurité accrues et disposeront d’un avantage considérable vis-à-vis de ceux qui n’en seront pas capables. Pour les États-Unis, la liberté d’action dans l’espace est tout aussi importante que la maîtrise du ciel et des mers. Afin de renforcer leur expertise, de réaliser de nouvelles découvertes, d’accroître leur prospérité économique et de renforcer leur sécurité, les États-Unis doivent disposer de capacités spatiales solides, opérationnelles et efficaces [7] ».

La France entend disposer d’un Commandement interarmées de l’espace à partir du 1er juillet 2010 [8]. L’Union européenne, tirant les leçons de la deuxième guerre du Golfe (1990-1991) et des guerres balkaniques des années 1990, ouvrit, en 2002, son propre Centre satellitaire. Celui-ci « soutient le processus de prise de décision [9] » en matière de politique étrangère et de sécurité. D’autres pays adoptent la même démarche [10].

Une lecture attentive de la presse et des ouvrages spécialisés montre la part importante occupée par des questions territoriales. Cela ne signifie pas qu’elles suffisent à expliquer les crises ou les conflits, mais que l’attention aux enjeux et/ou aux caractéristiques territoriaux est nécessaire. La situation géographique, le relief, le climat, la végétation, les ressources naturelles, l’urbanisation et les découpages des territoires sont les facteurs qui reviennent le plus souvent. Cette prégnance du territoire rappelle l’importance de ses figurations cartographiques : aucune analyse géopolitique ne peut se faire sans cartes.

Depuis peu, les rivalités de pouvoir s’implantent dans de nouvelles catégories spatiales. D’une part, les atteintes à l’environnement, à travers la gestion des ordures ménagères, la mainmise des mafias sur l’“élimination“ des déchets toxiques, les contentieux entre pays riverains au sujet d’effluents polluant les fleuves partagés, par exemple. D’autre part, la vulnérabilité des réseaux et des flux sur lesquels repose une part croissante de la sécurité et de la vie quotidienne des sociétés les plus développées : information, comunications, transports, énergie, eau, en particulier. Nous les avons écartées car elles demeurent encore marginales. Mais pour combien de temps ? L’observateur ne manquera pas de les surveiller car la situation évolue très vite. Ainsi, en juin 2009, le gouvernement américain créa un commandement militaire (qui devrait être opérationnel en octobre 2010) voué aux cyberattaques [11].


PROBLÉMATIQUES GÉNÉRALES LIÉES AU TERRITOIRE

Quels sont les enjeux liés aux caractéristiques du territoire
sur lequel se déroulent la crise ou l’affrontement ?

Quelle(s) caractéristique (s) du territoire influe(nt)
sur le déroulement de la crise ou de l’affrontement
 ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour situer et caractériser
. le territoire où se déroule la crise ou le conflit,
. les territoires extérieurs qui sont liés à la crise ou au conflit :

  • les cartes,
  • les ouvrages consacrés à la géographie et à l’économie.

Les informations recueillies servent à repérer les caractéristiques du territoire constituant des enjeux et/ou influant sur le déroulement des événements. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

  • les polémiques cartographiques,
  • la localisation,
  • le relief,
  • le climat,
  • la végétation,
  • les ressources naturelles,
  • les espaces urbains,
  • les découpages internes,
  • les découpages externes.

La liste n’est pas exhaustive,
mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise
ou le conflit étudié.


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[1. Théry Hervé, « Territoire » in Ghorra-Gobin Cynthia (dir.), Dictionnaire des mondialisations, Paris, 2007 [1e édition : 2006], A. Colin, p. 365.

[2. Pour une étude comparative, cf. Cabanel Patrick, Le tour de la nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux (xixe-xxe siècles), Paris, 2007, Belin, 893 p.

[3. Bruno G. [pseudonyme de Madame Alfred Fouillée], Le Tour de la France par deux enfants. Devoir et patrie. Livre de lecture courante. Cours moyen, Paris, 1877, Belin, « Préface », p. 4.

[4. Gourou Pierre, Terres de bonne espérance. Le monde tropical, Paris, 1982, Plon, pp. 39 et 406.

[5. Théry Hervé, op. cit.

[6. Foucher Michel, L’obsession des frontières, Paris, 2007, Perrin, pp. 167-168.

[7. U.S National Space Policy, August 31, 2006 (http://www.licensing.noaa.gov/files/USNationalSpacePolicy_083106.pdf).

[9. « Action commune du Conseil », 2001/555/PESC, Journal officiel des Communautés européennes, 200/5 du 25 juillet 2001.

[10. Villain Jacques, Satellites espions. Histoire de l’espace militaire mondial, Paris, 2009, Vuibert, 232 p.

[11. Miles Donna, « Gates Establishes New Cyber Subcommand »,
American Forces Press Service, June 24, 2009.


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