"Pologne entre l’Est et l’Ouest", A. Viatteau, Hora Decima, 2009

Par Pierre VERLUISE, le 16 septembre 2009  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Géopolitique de l’Université Paris-Sorbonne, chercheur à l’IRIS et au CRATIL, directeur du site géopolitique diploweb.com

Géopolitique de la Pologne et de l’Europe. 20 ans après la chute du Mur, il serait souhaitable que cet ouvrage contribue à susciter un vrai débat à propos de l’histoire de la Pologne comme des relations entre Paris, Berlin, Moscou… et Washington.

Présentation du livre d’Alexandra Viatteau, Pologne entre l’Est et l’Ouest, Paris, Hora Decima, 2009, 250 p.

NE SERAIT-CE que parce qu’il s’agit du plus peuplé des dix États devenus membres de l’UE en 2004, il importe de connaître l’histoire de la Pologne. En effet, ce pays entend bien peser de tout son poids sur l’évolution politique et géopolitique de la construction l’Europe communautaire. Le méconnaître serait donc contre-productif.

Historienne, Alexandra Viatteau présente ici un vaste panorama des siècles passés. L’auteur dédie l’ouvrage à ses « ancêtres de Pologne, de Rus’ de Kiev, de Prusse orientale, Courlande, Saxe, Autriche, Moravie, Galicie » et à ses descendants « de France, d’Italie et d’Europe ». Autrement dit, l’auteur assume clairement son lien personnel avec la Pologne. Ce qui ajoute à l’intérêt du livre puisque cela permet d’avoir en quelque sorte accès à une vision polonaise de l’histoire de ce pays et des grands évènements qui l’ont concerné. Ce qui est particulièrement utile pour en comprendre les représentations.

Une situation géopolitique difficile

L’auteur ouvre ainsi son propos : « Puissance européenne et nation privée d’État pendant cent vingt trois ans, à la suite d’une défaite infligée par les empires russes et germaniques coalisés contre elle au 18e siècle, la Pologne, de par sa situation géopolitique, s’est toujours située entre l’Est et l’Ouest, dans l’axe Paris-Berlin-Moscou. Le rôle et la place de la nation et de l’État polonais en Europe continentale ont toutefois varié, sur les plans géopolitique, diplomatique, militaire, en fonction de la situation européenne générale et des conflits, des alliances, des périodes de paix et de guerre entre, principalement, la France, la Prusse, l’Autriche et la Russie, puis la France, l’Allemagne et la Russie.
Lorsque la France était menacée par l’Allemagne, la Pologne était une alliée précieuse pour tenir Berlin à distance. Lorsque la Russie, la Prusse et l’Autriche menaçaient la République française révolutionnaire ou le premier Empire, la nation polonaise était évidemment très chère à la France. Cependant, comme le révèle l’histoire, la France et la Pologne ont eu des relations complexes et tourmentées depuis le règne de Louis XIV en France et l’élection au trône de Pologne des Électeurs de Saxe. Les péripéties de l’histoire font que toute formation d’un axe franco-germano-russe met la Pologne sur ses gardes. » (pp.7-8)

Si on ignore pourquoi, alors il faut impérativement lire cet ouvrage. En effet, Alexandra Viatteau met le doigt sur les faits historiques majeurs – souvent méconnus ou déformés – pour situer en perspective les représentations et les stratégies polonaises. Pour avoir été abandonnée voire trahie plus d’une fois, la nation polonaise n’est pas commode à « manier », mais une géopolitique de l’Union européenne, de son voisinage oriental ou du lien transatlantique ne peut faire l’impasse sur ce pays, ne serait-ce que du fait de ses capacités de blocage ou de démultiplication. Toutes ces pages aident également à comprendre pourquoi et comment la Russie tente d’éliminer la Pologne du jeu européen.

Le propos n’est évidemment pas de donner systématiquement raison à Varsovie mais de ne pas s’affaiblir par un « autisme » contre-productif.

Faits majeurs

L’auteur remontre plus de mille ans en arrière pour débuter son propos, avec le baptême du prince Mieszko 1er, en 966. Ce qui lui permet d’introduire le rôle de l’Eglise catholique dans l’histoire de ce pays et de montrer comment depuis longtemps « Le catholicisme fournit aux Polonais un moyen d’affirmer leur identité nationale.[…] La conversion au catholicisme a été tout au long de l’histoire, le plus souvent, un acte de patriotisme polonais plutôt qu’un acte religieux. De par la tradition et la loi, aucune religion n’était réprimée. » (p.15).

Alexandra Viatteau rappelle également les premiers traités de partage rédigés en 1772 au bénéfice de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse. Si l’Autriche a permis à Cracovie de vivre dans l’ordre ancien, la domination russe a réprimé la religion catholique, aussi bien celle des Polonais que celle des Ukrainiens, de rite latin ou de rite oriental.

Puis l’auteur montre combien la Pologne n’est souvent qu’une pièce sur l’échiquier des intérêts français, notamment à la fin du 18e siècle. Ce qui remet à leur juste place bien des discours. Elle met également en avant nombre de pages ignorées, comme la victoire polonaise dans la guerre polono-bolchevique (1920), la seule défaite soviétique avant celle d’Afghanistan.

S’attachant à déconstruire nombre de perceptions répétées par paresse, l’auteur met notamment en perspective la personnalité de Jozef Pilsudski, généralement présenté en France comme pro-allemand et anti-russe. L’ouvrage s’attache également à sortir de l’oubli le rôle de la résistance polonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui résonne singulièrement en ce 70 e anniversaire du début du conflit.

Avec son adhésion à l’Europe communautaire en 2004, « La Pologne revient […] naturellement dans son lit occidental. Mais elle y revient le plus souvent amputée de son histoire de grande puissance du Centre-Est et du Nord. C’est, […] l’héritage de silences imposés par un axe politique et culturel franco-russe que la propagande soviétique dans notre pays [la France] a encore renforcé ». (p. 60) S’appuyant sur les programmes officiels d’histoire du secondaire et leurs documents d’accompagnement, Alexandra Viatteau démontre comment tout est fait pour entretenir le silence et l’ignorance sur le pacte germano-soviétique et ses conséquences dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, comme sur l’alliance de 22 mois entre le totalitarisme nazi et communiste. (Cf. p. 76 et s.)

Alexandra Viatteau pointe encore la part prise par le pape Jean-Paul II – d’origine polonaise – durant la dernière décennie de la Guerre froide et la chute du rideau de fer. 20 ans après la chute du Mur, il serait souhaitable que cet ouvrage contribue à susciter un vrai débat à propos de l’histoire de la Pologne comme des relations entre Paris, Berlin, Moscou… et Washington.

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