P. Chaunu, Histoire de l’Amérique Latine, Puf

Par Guillaume TRICAUD, le 9 janvier 2015  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Etudiant en Classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE), Paris.

Voici un ouvrage classique, complet et clairement structuré qui permet de saisir les lignes directrices de l’histoire latino-américaine. De la colonisation espagnole à l’organisation sociale des colonies, en passant par les révoltes indépendantistes, tantôt écrasées, tantôt triomphantes, et l’impact de la Première révolution industrielle sur les jeunes républiques latino-américaines, les cinq siècles retracés ici par Pierre Chaunu se révèlent fondamentaux pour comprendre les réels enjeux de cette partie du monde.

Présentation du livre de Pierre Chaunu, "Histoire de l’Amérique Latine", Coll. "Que sais-je ?", Presse Universitaire de France, 2009, 128 p., ISBN : 9782130578710. En 2014, les PUF publient dans la coll. Quadrige un ouvrage de ce même auteur avec ce même titre qui semble très proche.

ANCIEN professeur d’histoire moderne à la Sorbonne, Pierre Chaunu (1923-2009) est surtout connu pour ses cris d’alarme concernant la démographie européenne. Sa thèse sur Séville et l’Atlantique (1504-1650) a fait de lui un précurseur de l’Histoire quantitative, branche de l’historiographie qui, s’appuyant sur les mathématiques, l’économie et la démographie, analyse l’évolution des empires et des civilisations. Au cours de ses travaux, il a collecté et rapproché les moindres données du commerce colonial espagnol entre 1504 et 1650 pour finalement devenir un spécialiste de l’Amérique coloniale. Protestant résolument engagé à droite, il a toujours défendu des positions conservatrices, notamment dans ses chroniques au Figaro.

Cet ouvrage, extrêmement documenté, retrace l’histoire d’un peuple qui, du siècle des conquistadores aux mouvements indépendantistes du XIXe siècle, n’a eu de cesse d’affirmer son unité face aux européens et à l’Amérique anglo-saxonne.

Du 32e degré de latitude nord au 54e degré de latitude sud, l’Amérique latine couvre 21 173 000 km², soit 15,9% des terres émergées. La première prise de possession de l’Amérique par des hommes se situerait entre 15 000 et 10 000 avant J.-C. Aujourd’hui, quelque 215 millions d’hommes peuplent les territoires latino-américains. Lorsque Christophe Colomb, en 1492, foule le sol américain, la cloche sonne d’une rencontre entre deux fragments inégaux de l’humanité. La colonisation de l’Amérique, il faut le dire, n’est autre que « la lutte du pot de fer contre le pot de terre ».

I. L’Amérique latine coloniale (1492-1808)

Le 11 octobre 1492, Christophe Colomb, parti à la recherche de l’Inde et de ses épices, découvre l’Amérique. Le 24 décembre, il fonde, dans l’île d’Española -actuelle Saint Domingue- le modeste établissement de la Navidad, embryon du futur Empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais ». Les Rois Catholiques d’Espagne obtiennent alors la publication d’une série de bulles pontificales (mai 1493) en vertu desquelles l’entière possession des Indes de Castille leur revient, à l’exception du Brésil, arraché par les Portugais. En février 1519, Hernando Cortès, premier conquistador à débarquer sur la côte mexicaine, vainc l’empire Aztèque. La conquête de la Nouvelle-Espagne -de l’actuel Mexique à l’équateur- est ainsi rapidement close, laissant place à l’organisation des nouvelles colonies. Plus au Nord, les mythiques « Sept Cités », l’or et la chasse à l’esclave continuent cependant d’attirer nombre de conquistadores, tous poussés par le même rêve héroïque et brutal. De même, la conquête de l’Amérique du Sud espagnole, la Nouvelle Castille, se poursuit dans le sang : vierge de toute teinte d’idéalisme religieux, elle se fait par le truchement de personnalités puissantes, comme Francisco Pizzaro, qui parvient à jeter à terre l’Empire des Incas en 1533. Finalement, il faut attendre 1550 pour que les limites spatiales du continent soient à peu près définitivement délimitées.

Rapidement, le Pacte colonial se met en place : pour la métropole, les colonies constituent un réservoir de matières premières à bon marché et un domaine où écouler les produit de son industrie aux meilleurs prix. Si le système colonial mis en place se révèle alors si efficace, c’est que l’expérience des pays ibériques est particulièrement adéquate : l’Espagne et le Portugal n’ont qu’à transplanter aux Indes les institutions qui avaient été établies pendant les huit siècles de reconquista pour résoudre des problèmes analogues. Le roi exerce ainsi son pouvoir par l’intermédiaire d’organismes analogues aux institutions métropolitaines, comme, entre autres, la Casa de la Contratación (1503) et le Conseil des Indes ou Consejo de Indias (1524). Les conquistadores reçoivent le titre d’adelantado et leurs pouvoirs, considérables, sont uniquement limités par les administrations des villes, les ayuntamientos ou cabildos. Le pouvoir royal s’exerce par l’intermédiaire de l’Audiencia (1527 à Mexico, 1535 à Panama, 1542 à Lima...), tribunal exerçant pouvoirs administratifs et judiciaires tout en surveillant étroitement tous les fonctionnaires, et du vice-roi, choisi parmi les familles les plus illustres d’Espagne. Les audiencias qui couvrent en moyenne plusieurs fois la superficie de la métropole, se divisent elles-mêmes en Corregemientos, à la tête desquelles les corregidores et leurs alcaldes exercent la réalité de l’administration quotidienne. Au Brésil, l’administration portugaise est très proche de celle des Indes de Castille (le Conslho da India tient lieu de Consejo de Indias, les villes sont gouvernées par les senados da Camâra, analogues aux cabildos espagnols etc). En plus de ce système administratif complexe, l’Espagne transporte en Amérique son système d’impôts tracassiers et lourds. Outre les droits pesant sur son commerce, des donativos -dons qui n’ont rapidement plus rien de gratuit- l’Amérique Espagnole doit payer le droit très lourd du quinto, qui correspond au cinquième de sa production minière.

L’Amérique latine demeure très inégalitaire durant toute son histoire coloniale.

Dans son organisation sociale, l’Amérique latine demeure très inégalitaire durant toute son histoire coloniale. Au sommet se trouve une poignée d’Espagnols, qui seuls contrôlent toute l’Administration. Les créoles, qui constituent l’élite indigène riche (trois millions environ), se trouvent juste au-dessous, suivis de la masse des sangs mêlés (mestizos). Tout en bas se trouvent les dix millions d’Indiens, « bétail » où l’on puise pour les travaux des champs et des mines, suivis, s’il est possible de descendre encore plus bas dans l’échelle sociale, des esclaves noirs (près 800 000 dans les Indes de Castille).

De son côté, l’Église, et en particulier l’Église jésuite des XVIIe et XVIIIe siècles, joue un rôle de premier plan en parvenant à la conversion des Indiens à un christianisme sommaire, premier pas décisif vers l’européanisation. Certains œuvrent même pour la protection des indiens : Bartolomé de Las Casas obtient ainsi en 1545 un code des Nouvelles Lois, mais qui ne sera jamais intégralement appliqué.

II. L’effondrement du système d’indépendance de l’Amérique latine

De 1808 à 1823, l’édifice colonial bâti par l’Espagne et le Portugal s’effondre. Cette indépendance suit de prêt la révolte des Treize colonies anglaises, et le phénomène est du même ordre : les deux Amériques sont entraînés contre leur métropole par le grand courant libéral du XVIIe siècle. Mais là s’arrête l’analogie.

À la fin du XVIIIe siècle, les Espagnols relâchent progressivement le carcan du Pacte colonial. Ils laissent fleurir la contrebande, s’ils ne l’organisent pas eux-même (comme dans le port d’Acapulco), pour permettre à leur colonies de subvenir à leurs besoins. En 1778, Charles III met fin au monopole andalou : alors que Cádiz était le seul port qui échangeait directement avec l’Amérique latine depuis 1680 (date à laquelle Cadiz détrônait Séville), le monopole est aboli au profit de neufs nouveaux ports espagnols. Le pas le plus décisif est franchi le 18 novembre 1797, lorsque l’Espagne décide d’ouvrir les ports américains aux navires neutres : c’est la mort du Pacte colonial.

Début XIXe, l’aristocratie créole, catégorie sociale qui souffre le plus du Pacte colonial (instruite et ouverte aux idées du XVIIIe siècle mais brimée par les 300 000 espagnols de la Métropole) fomente les premières tentatives de soulèvement. C’est un échec. Cependant, l’Angleterre, qui, en pleine révolution industrielle, ne peut laisser s’échapper ces nouveaux débouchés, ainsi que la jeune république nord-américaine, envoient alors armes et capitaux aux révolutionnaires. Napoléon lui-même, après avoir constaté son impuissance à dominer ces territoires, se fait alors le champion de l’Indépendance, envoyant de nombreux agents provocateurs pour affaiblir l’adversaire espagnol. Certaines nations parviennent à proclamer leur indépendance : c’est ce la cas du Venezuela (5 juillet 1811), puis de l’Équateur (décembre 1811), et également de La Plata, du Chili, de la Bolivie, du Paraguay et de l’Uruguay. Mais, en 1815, après un formidable sursaut espagnol, Ferdinand II parvient à reprendre le contrôle de la quasi-totalité de ses colonies, à l’exception de La Plata. Il faut alors attendre 1817 pour que la révolution commence véritablement à triompher.

Simón Bolívar, héros de l’indépendance, réussit à enrôler par l’attrait de fortes payes six mille Anglais et Irlandais. Une grande partie de sa fortune y passe. Il délivre alors la Nouvelle-Grenade et à l’été 1819, avec son armée, il se jette par surprise à travers les Andes, où des sympathies actives l’attendent. Le 17 décembre 1819, les États-Unis de Colombie voient le jour, la Constitution est votée, S. Bolivar est élu président et devient dictateur militaire. Il parvient ensuite à reprendre le Venezuela : le 30 août 1921, la troisième République vénézuélienne est née, avec Bolivar à la présidence. Pendant ce temps, José de San Martin y Matorras libère l’Argentine : le 9 juillet 1816, la déclaration d’indépendance est établie. Les Argentins, derrière San Martin, se jettent à travers les Andes : en 1817, le Chili est délivré. Face au bastion tenace du Pérou, les deux libérateurs de l’Amérique Latine s’unissent. Ils parviennent finalement à en chasser le vice-roi et proclament l’indépendance en 1821. La Métropole décide de réoccuper Lima, mais le 18 janvier 1826, la dernière garnison espagnole se rend à son tour. La Nouvelle Espagne est également libérée. En 1926, à l’exception de Cuba et de Puerto Rico, l’Amérique espagnole est libre. Le Brésil, quant à lui, proclame son indépendance le 7 septembre 1822.

Quelques temps plus tard, la déclaration de Monroe (1823) feint une solidarité inter-américaine. C’est en réalité un coup d’épée dans l’eau. Une tentative plus sérieuse par Bolivar d’établissement d’une solidarité inter-américaine est concrétisée en 1826 lors du congrès de Panama. C’est finalement un échec : les nouveaux États ne sont pas prêts.

III. L’Amérique latine libre (?) : de la colonisation ibérique à la colonisation « yankee »

L’indépendance de l’Amérique latine laisse la place à une ère de difficultés politiques intérieures, d’effondrement démographique, mais avant tout de retard économique et technique. En effet, à l’heure des grandes transformations techniques de la Première Révolution industrielle, l’aristocratie sud-américaine, qui avait gaspillé ses revenus au jour le jour, au gré de ses désirs de luxe, se retrouve fort dépourvue lorsqu’il s’agit de réunir des capitaux. Seuls le Brésil, le Chili, l’Argentine et, dans une moindre mesure, l’Uruguay, sont favorisés : après moins de cinquante années de crise, le temps des convulsions politiques y est révolu. En dehors de cette zone de prospérité tournée vers l’Europe, il en est tout autrement des Républiques de l’Amérique tropicale, de l’Amérique des plateaux- Paraguay, Bolivie, Venezuela, Equateur etc. Les Indiens, 90%, et plus parfois, de la population totale, y constituent un élément d’instabilité politique. Incapables de promouvoir leurs intérêts économiques, ces pays connaissent des périodes de troubles et de dictatures qui se prolongent bien au delà des années 1960. De plus, le trouble intérieure de ces républiques se double rapidement de guerres inter-américaine. Frontières mal fixées, intrigues de réfugiés politiques, intérêts de nations extérieures... telles sont, en partie, les causes des six guerre qui ont opposèrent les États ibéro-américains depuis leur indépendance.

La Première révolution industrielle contraint l’Amérique latine à faire face à une deuxième conquête européenne : entre 1820 et 1832, quelque 6 000 000 d’Européens rejoignent l’Amérique Latine. La complémentarité des économies latino-américaine et européenne s’affirme alors. Les capitaux européens investis en Amérique latine explosent. Cependant, la montée en puissance de l’Axe et la Seconde guerre mondiale font prendre conscience aux États-Unis de la nécessité d’un rapprochement avec les pays de l’Amérique latine pour la défense de l’hémisphère occidental. La good neighbor policy du président Roosevelt est appliquée, les États-Unis multiplient leurs investissent (déjà 4 050 000 000 de dollars investis à la veille de la Grande dépression) et étendent leur influence sur l’ensemble de la Méditerranée américaine (politique du big stick).

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Voici un ouvrage complet et clairement structuré qui permet de saisir les lignes directrices de l’histoire latino-américaine. De la colonisation espagnole à l’organisation sociale des colonies, en passant par les révoltes indépendantistes, tantôt écrasées, tantôt triomphantes, et l’impact de la Première révolution industrielle sur les jeunes républiques latino-américaines, les cinq siècles retracés ici par Pierre Chaunu se révèlent fondamentaux pour comprendre les réels enjeux de cette partie du monde, si souvent prise au piège par les intérêts nord-américains et européens.

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