Où s’arrête l’Europe ?

Par Bernard DORIN, le 1er août 2000  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Ambassadeur de France. Entretien avec Pierre VERLUISE

La chute du rideau de fer, en 1989, pose à l’Union européenne un redoutable défi. Quels pays d’Europe centrale et orientale intégrer à la construction communautaire ? Le général de Gaulle évoquait l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, mais cette formule est-elle envisageable ? Dans cet entretien accordé en 1996, le diplomate français fait preuve d’une rare capacité d’anticipation.

AUJOURD’HUI, la grande affaire de l’Europe occidentale est d’assimiler l’Europe centrale et orientale. Celle-ci fait partie de notre Europe mais nous l’avons beaucoup négligée du temps de la domination soviétique (1945 - 1989). Pour l’heure, nous n’avons pas encore réussi à intégrer l’Europe centrale et orientale parce que nous ne nous y intéressons pas assez. C’est un exemple de la myopie des diplomaties. Il fallait avoir, au début des années 1990, des visions pour l’Europe centrale et orientale.
Pour autant, nous ne pouvons pas échapper à la question suivante : où s’arrête l’Europe ? S’étend elle de Brest, en Bretagne, à Brest Litovsk ? C’est à dire s’arrête t-elle à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, sur le fleuve Bug ? Ou l’Europe s’arrête t’elle à Narodka, sur la mer du Japon ou à Vladivostok ?

Certes, le général de Gaulle parlait de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, mais il s’agit d’une expression qui n’a pas beaucoup de sens. Géographiquement et politiquement, la Russie d’Europe d’aujourd’hui - pas plus que celle d’hier - n’est séparable de celle d’Asie, c’est à dire essentiellement la Sibérie, depuis l’émancipation des Républiques musulmanes.

Quid de la Russie ?

Il faut considérer le proverbe français Qui trop embrasse mal étreint et s’arrêter au Bug, en y incluant les Baltes, qui sont profondément européens.

En effet, la Russie est une puissance européenne, un grand peuple, mais c’est déjà un monde différent, moins par sa culture que par sa dimension. La dimension eurasiatique fait qu’il s’agit d’un monde à part. Un monde, certes, accolable à notre Europe. J’imagine très bien une dyarchie en Europe, avec d’un côté une Europe occidentale, centrale et un peu orientale et de l’autre côté une Europe à cheval sur la Russie d’Europe et l’Asie. Ces deux blocs ayant d’ailleurs de très grands liens. F.Mitterrand allait, lui, jusqu’à inclure dans l’Europe non seulement la Russie mais aussi les Républiques d’Asie centrale, qui n’ont pourtant rien à y faire.

Si on prend en considération la culture et les traditions, on est tenté d’inclure la Russie et la Sibérie à l’Europe, mais la frontière passe à ce moment là entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Ce qui instaure alors une frontière entre le monde chrétien et le monde musulman. De même qu’elle passe aux Dardanelles, disons à Andrinople. La Turquie n’est pas européenne, même dans sa partie dite européenne. Il y a donc une question de définition.

Certes, il y a des zones de transition : l’Ukraine occidentale est une zone très européenne. De même l’Ukraine subcarpatique. En revanche, l’Ukraine du centre et de l’Est n’est guère séparable de la Russie sur le plan humain et économique. Il ne faut pas oublier que la première Russie était la Russie de Kiev. Depuis des siècles, le destin historique lie l’Ukraine et la Russie.

Quels pays en lice ?

Si on prend l’Europe stricto sensu, que peut on ajouter à l’Europe occidentale ? Les pays en lice sont les suivants : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie. Il faut également considérer l’ancienne Yougoslavie depuis scindée en Slovénie, Croatie, Bosnie Herzégovine, République Fédérale de Yougoslavie composée de la Serbie et du Monténégro, Macédoine. Enfin, l’Albanie.

Nous sommes dans un système où l’Europe occidentale se trouve confrontée à un problème d’élargissement de l’Union européenne et de l’OTAN. Les trois derniers apports à l’Union européenne ont été la Suède, la Finlande et l’Autriche. L’Autriche apportait une solution de continuité entre l’Europe du Nord et du Sud. Cela fait sauter un blocage. La Suisse devient un isolat en Europe, complètement entouré par les pays de l’Union Européenne.

Qu’ont décidé les pays de l’U.E ? La Pologne fait partie des prochaines admissions décidées et il faut noter qu’elle a une frontière commune avec la Biélorussie, ce qui veut pratiquement dire avec la Russie, puisque cette dernière a déjà pratiquement récupéré cette République. Par la région (oblast) de Kaliningrad, cela signifie une frontière directement commune avec la Russie. Il s’agit d’un petit morceau de la Fédération de Russie, détaché mais important sur le plan militaire, avec ses installations de fusées stratégiques.

Il est également question d’inclure la République Tchèque, qui a fait sa révolution politique, mais qui marche moins bien actuellement sur le plan économique.

Il est encore prévu d’intégrer la Hongrie, bonne élève de l’Europe centrale. Il est envisagé d’y ajouter deux pays : la Slovénie, une sorte de petite Autriche qui faisait partie du domaine des Habsbourg, et, curieusement, l’Estonie. Pourquoi l’Estonie ? Parce que c’est le pays Balte qui a le mieux réussi et surtout parce que les Scandinaves voulaient absolument un pays Balte, étant entendu qu’on concevrait mal que l’Estonie soit intégrée à l’Europe sans que les deux autres baltes n’y soient, à terme, également.

On peut donc considérer que notre Europe tient la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie pour un monde à part. On peut lui faire prendre la ligne du Prout au lieu de la ligne du Dniestr. Je constate qu’il y a un grand blanc balkanique. Il y a aussi une faiblesse du côté de la Slovaquie, qui forme une sorte de rentrant.

La dimension stratégique

Pour l’Europe stratégique, c’est pire encore. Il faut écarter l’Autriche qui ne fait pas partie de l’OTAN, la Slovénie non plus. Les Américains ont limité l’extension de l’OTAN à la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie. Ce qui laisse de côté la Slovaquie et la Slovénie. N’appartenant pas à l’OTAN, l’Autriche va former dans l’OTAN un isolat. Ce qui signifie qu’il faudra automatiquement survoler un pays neutre pour arriver à défendre ou ravitailler la Hongrie. Il y a donc là une certaine incohérence entre les élargissements politiques et stratégiques.

Il serait sage de séparer le politique de l’économique. Au fond, ce que ces pays recherchent, c’est la sécurité. On ne sait pas ce que va devenir la Russie. Tout est possible, il peut se passer n’importe quoi. La Russie peut très bien reprendre sa politique de toujours, c’est à dire l’accès aux mers libres et la récupération des Slaves. A ce moment là, les trois Baltes se trouveront menacés et puis la Crimée et toute l’Ukraine. La Biélorussie est déjà, quant à elle, pratiquement récupérée.

Il est important de noter que la Russie - dont la politique millénaire est l’ouverture aux mers semi-libres que sont la Baltique et la mer Noire, voire la mer Méditerranée - est condamnée à être géographiquement bloquée. Aujourd’hui, la Russie n’a plus de débouché sur la mer, mis à part la région de Kaliningrad, une petite partie du golfe de Finlande - au fond de la Baltique - et un tout petit bout de mer d’Azov et de mer Noire. La Russie n’a plus que trois ports : Azov, qui est ensablé, Novorossirsk et Touapsé. L’immense Russie n’a donc plus qu’une façade maritime dérisoire, de quelques kilomètres de long.

Les PECO ont besoin de sécurité

Il fallait donc, pour l’Europe centrale, dissocier l’adhésion politique de l’adhésion économique. Car l’adhésion économique de ces pays ne peut se faire sans ruiner leurs industries qui ne se sont pas encore véritablement transformées. Ce serait aussi provoquer ici de grandes secousses dans le domaine agricole, puisque les pommes de terre, par exemple, sont beaucoup moins chères en Pologne que celles produites en Allemagne ou en France. L’intégration économique devrait donc se faire par étapes très lentes, éventuellement entre 10 et 15 ans. En revanche, ces pays ont un besoin fantastique de sécurité. Il y a deux moyens de leur donner la sécurité : soit l’OTAN qui n’est pas à mon avis le meilleur moyen, soit l’adhésion à l’Europe occidentale. Il est bien certain qu’un pays qui ferait partie de l’Europe occidentale aurait une garantie forte contre toute agression. Il faut donc se hâter d’agréger politiquement l’ensemble des pays Baltes, la Slovaquie, la Slovénie, et plus tard la Croatie, la Macédoine, la Bulgarie et la Roumanie. En les laissant attendre à la porte, nous prenons le risque de les laisser glisser dans la révolution, l’anarchie , le désordre économique ou d’autres attractions.

Durant les années 1990, l’Europe a manqué à sa vocation de solidarité, faute d’une sorte de Plan de solidarité avec l’Europe centrale et orientale. J’aurais tout à fait admis que les Etats Européens lèvent un impôt très fort pour financer l’intégration de l’Europe du centre et de l’Est avant que de nouvelles menaces ne se lèvent à l’Est.

L’OTAN, l’Allemagne, la France et les PECO

En ce qui concerne l’OTAN, il n’y en a qu’un qui décide, et je n’ai pas besoin de vous dire que ce n’est pas un pays européen. Il s’agit des Etats-Unis. La France qui n’a qu’un orteil dans l’OTAN n’y a aucune influence. L’Europe de la Défense a toujours été et reste dans les limbes. L’UEO n’est pas une force crédible ni sérieuse. Résultat, l’OTAN est la seule force réelle. Tant que l’Europe n’aura pas une véritable Politique Européenne de Défense, nous ne pourrons pas influer sur les choix de protection de l’Europe centrale et orientale. En revanche, nous pourrions parfaitement le faire dans le cadre de l’Union Européenne. Ici, la politique française est clairvoyante. Le fait de pousser à l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie, comme de la Slovénie, est une chose positive. Cependant, nous ne l’avons jusqu’à présent pas imposé. Il faut voir si la diplomatie française est capable de convaincre ses partenaires de leur ouvrir les portes. Ce n’est pas l’Allemagne qui traînera les pieds.

Jusqu’ici, l’Allemagne a su pousser ses pions en Europe centrale et orientale, mais il ne faut pas oublier qu’elle avait beaucoup plus de cartes à mettre sur la table que la France. D’abord la proximité géographique, ensuite l’Histoire - bien qu’elle ait été une puissance occupante pour la Pologne et la Bohème Moravie - enfin les capitaux disponibles ... et cela d’autant plus que beaucoup des élites de ces pays ont été formées en langue allemande. La Hongrie était de surcroît un allié de l’Allemagne nazie ... Il y avait mille raisons pour que l’Allemagne, après avoir récupéré sa partie orientale, s’intéresse beaucoup plus activement que la France à cette partie de l’Europe.

Pourtant, la France devrait jouer un rôle beaucoup plus actif en Europe centrale et orientale, car c’est aussi notre Europe. Cependant, j’ai l’impression qu’on est en train de louper le coche, si vous voulez bien me passer cette expression. Or nous n’avons pas l’éternité devant nous pour faire des opérations dans cette partie du monde, mais au contraire bien peu de temps. Dans quelques années, en effet, la Russie sera probablement à nouveau une très grande puissance politique et militaire … et la chance sera passée.


Plus à ce sujet : Pierre Verluise, 20 ans après la chute de Mur. L’Europe recomposée, Paris : Choiseul, 2009. Voir

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