Obama : le rebond américain ?

Par Pierre VERLUISE, le 18 janvier 2009  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Géopolitique. Chercheur à l’IRIS. Directeur du site géopolitique www.diploweb.com

Géopolitique des Etats-Unis. La fin de la Guerre froide ouvre un "moment américain" que G. W. Bush fragilise par des stratégies souvent inadéquates. Barack Obama devient président des États-Unis, presque vingt ans après la chute du Mur, alors que son pays a d’immenses défis à relever. Il lui faut, en effet, contribuer à réinventer les bases de la puissance américaine dans le monde qui émerge de la crise.

ALORS QUE Barack Obama devient président des États-Unis, il importe de faire un point de situation pour saisir l’ampleur du défi qu’il affronte.

Que les États-Unis soient les vainqueurs de la Guerre froide (1947-1990) et de l’après-guerre froide ne fait pas de doute. Les élargissements de l’OTAN à des pays issus du bloc de l’Est, en 1999 puis en 2004, en portent témoignage. Ainsi, l’OTAN augmente sa superficie de 1 078 037 km2, ce qui représente presque deux fois celle de la France métropolitaine. Avec 21 pays membres de l’Union européenne également – voire d’abord - membres de l’OTAN, jamais les États-Unis n’ont été si puissants en Europe. À bien des égards, il s’agit pourtant d’une impression liée à un effet d’inertie de nos représentations mentales, parce que des forces contraires sont déjà à l’œuvre. En effet, chacun sent intuitivement que Washington « perd la main » au début du XXIe siècle. Comment s’achève progressivement le « moment américain » ?

Quand les Etats-Unis "se tirent une balle dans le pied"

Le 11 septembre 2001, des attentats terroristes frappent New-York et Washington. Ils marquent les esprits, ce qui était leur principal objectif. Plus que le bilan humain, 2 843 morts, ce sont les mesures prises par le président G. W. Bush qui marquent une rupture. En lançant tous azimuts une « guerre contre le terrorisme », il enclenche une mécanique guerrière et renforce des dynamiques qui lui échappent progressivement. De façon imagée, les États-Unis « se tirent une balle dans le pied ».

Le 7 octobre 2001 débutent les frappes aériennes américaines et britanniques en Afghanistan, sur les camps d’entrainement d’Al Qaida, l’organisation d’Oussama Ben Laden à l’origine des attentats. Le 20 décembre 2001, l’Organisation des Nations unies autorise le déploiement d’une force multinationale en Afghanistan. Hors d’Europe, l’OTAN se trouve bientôt engagée dans une opération particulièrement difficile. Certains experts, comme Gérard Chaliand, considèrent une victoire militaire consolidée comme improbable, voire impossible. [1]

L’administration de G. W. Bush accuse ensuite l’Irak de Saddam Hussein d’abriter des armes de destruction massive. Ce que conteste notamment les services de renseignement français. G. W. Bush et Tony Blair lancent pourtant le 20 mars 2003 l’opération « Liberté de l’Irak ». Si les premiers jours ressemblent à une démonstration de force, les États-Unis et leurs alliés peinent à contrôler l’ensemble du pays et plus encore les esprits. Sans parler des cœurs. La contestation politique progresse outre-Atlantique lorsque l’opinion constate l’absence d’armes de destruction massive. En outre, les morts et les blessés américains sont plus nombreux que prévu. La démonstration de force vire au cauchemar.

Obama : le rebond américain ?

2005, sortie aux Etats-Unis du film de guerre consacré à l’Irak : "Over there". Crédits : P. Verluise

L’Irak se transformera-t-il pour Washington en un nouveau Vietnam ? À Bagdad, la lutte pour le pouvoir est ouverte et nul ne peut envisager à quoi ressemblera le pays dans quelques années.

La base de la puissance américaine se délite

Alors que les troupes américaines sont engagées sur deux fronts, la base de la puissance américaine – l’économie – se fragilise.

Au mois d’août 2007, la crise des subprimes touche le rêve américain en son cœur : la maison individuelle. L’internationalisation de la crise des crédits immobiliers américains à risque provoque une forte baisse des principales bourses mondiales. Les banques centrales des pays de la Triade injectent plusieurs centaines de milliards d’euros. Cela ne suffit pas à enrayer une crise dont les origines remontent pour partie aux années Reagan.

Le 15 septembre 2008, la crise des subprimes contribue à la faillite de la banque d’affaire américaine Lehman Brothers, fondée en 1850. La banque d’investissement Merrill Lynch se voit rachetée par la Bank of America. Puis la première caisse d’épargne américaine – Washington Mutual – disparaît. Les bourses du monde entier s’effondrent. Les banques hésitent à accorder des crédits aux entreprises, ce qui amorce une crise économique de grande ampleur. En effet, l’activité risque d’être comprimée par les deux bouts : en amont, moins de crédit pour financer la production et les projets ; en aval moins de demande pour acheter les produits et les services.

Dans la tourmente

Le 4 novembre 2008, l’élection du démocrate Barack Obama à la présidence des États-Unis fait date. Avec un taux de participation élevé, il est le premier Noir à accéder à ce poste. Il s’agit très probablement d’un évènement important, mais suffira-t-il à estomper les responsabilités des États-Unis dans la crise mondiale ? Quels seront les effets du ralentissement de l’activité économique et du développement du chômage dans de nombreux pays sur les représentations des États-Unis ? Non seulement les piliers de l’hyperpuissance semblent effondrés, mais Washington emporte dans la tourmente les deux autres pôles de la Triade, le Japon et l’Union européenne. C’est dans ce contexte qu’Alain Bauer écrit : « […] tout ce qui semblait durablement stable depuis la chute du mur de Berlin, il y a presque vingt ans, est en passe d’être emporté ». [2]

Quand le 20 janvier 2009, Barack Obama devient président des États-Unis, presque vingt ans après la chute du Mur, son pays a d’immenses défis à relever. Il lui faut, notamment, renouer le dialogue américano-iranien, parce que Téhéran est devenu le centre de gravité des crises du Moyen-Orient. Il lui faut encore savoir que faire avec le Pakistan. Sans parler de la crise économique...

Saura-t-il rompre avec l’autisme de G. W. Bush, notamment à l’égard de ses alliés ? L’Irak devrait lui rappeler durant quelque temps que la vieille pratique – diviser pour régner – ne correspond pas nécessairement aux intérêts supérieurs des États-Unis dans le monde qui émerge de la crise. Il lui faut, en effet, contribuer à réinventer les bases de la puissance américaine.

Pas plus que la chute du Mur le 9 novembre 1989, le 11 septembre 2001 ou le 15 septembre 2008 ne marquent « la fin de l’histoire ». Elle continue, par nature tragique et imprévisible.


Plus à ce sujet : Pierre Verluise, 20 ans après la chute de Mur. L’Europe recomposée, Paris : Choiseul, 2009. Voir

[1Gérard Chaliand, Après l’année de la crise, l’année de la guerre ? Le Monde, 10 janvier 2009. Il écrit au sujet de l’Afghanistan : « La solution est surtout politique. La victoire, pour les Occidentaux, est hors de question. »

[2Alain Bauer, Surprise, désordre et stratégie, Défense nationale et sécurité collective, décembre 2008, p. 6.


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