« Londres et le monde. Stratèges et stratégies britanniques », J. Leruez (dir.)

Par Pierre VERLUISE, le 1er février 2006  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Paris : Autrement, novembre 2005, 150 p. Voici un ouvrage subtil pour comprendre les intentions et les manières britanniques. Jacques Leruez démontre comment la Grande-Bretagne est parvenue à façonner une Union européenne proche de ses intentions sur quatre points essentiels : la structure du budget communautaire, l’instauration d’un véritable marché, les élargissements et l’adaptation des institutions, la question de la défense et de la sécurité commune. Robert Boyce étudie les ambiguïtés et les fonctions de la "relation spéciale" avec les Etats-Unis.

DIRECTEUR de recherches honoraire au CNRS, Jacques Leruez propose ici un livre subtil pour comprendre comment Londres comprend son insertion dans le système monde, notamment par rapport aux Etats-Unis et à l’Union européenne.

Pour mener à bien ce projet, il s’est entouré d’Agnès Alexandre-Collier, professeur de civilisation britannique à l’université de Bourgogne, Robert Boyce, professeur d’histoire internationale à la London School of Economics and Political Science (LSE) et Sue Onslow, maître de conférence au département d’histoire internationale de la London School and Political Science (LSE).

Interdits et priorités

Dès son introduction, J. Leruez explique que Londres aspire à jouer un rôle de "pont" entre les Etats-Unis et le reste de l’Europe. Puis il précise que "pour les Britanniques, l’Europe est avant tout un ensemble géographique d’Etats aux peuples divers, qui se sont affrontés souvent par le passé et que l’on peut chercher à réconcilier et rapprocher, mais sans imaginer les fédérer ; c’est pourquoi, pour eux, l’idée d’une fédération, à la manière de celle des Etats-Unis, et totalement irréaliste, donc à exclure. Aussi mettent-ils l’accent sur le grand marché - les élargissements en étant la suite logique - et sur la coopération intergouvernementale dans les domaines sensibles : la défense et la sécurité, par exemple. Pour autant, la plupart ne sont pas hostiles à une intégration politique lâche et se satisfont du statu quo institutionnel actuel, tout en déplorant la lourdeur de la machine institutionnelle bruxelloise." (p. 12)

Dans sa contribution intitulée "L’axe Est-Ouest de la politique intérieure britannique, Agnès Alexandre-Collier présente notamment le rôle incontournable des think tanks et des médias (p. 27). Puis elle étudie les réticences de l’opinion publique. "Si l’adhésion à l’Union européenne est acquise et approuvée par 50% des personnes interrogées, les réticences envers la nouvelle Constitution européenne et la monnaie unique sont flagrantes puisque seules 31% des personnes interrogées soutiennent l’adoption du traité constitutionnel contre 50% qui s’y opposent." (p. 34) Voici pourquoi le Non français et néerlandais ne fut pas une mauvaise nouvelle pour T. Blair.

Une "relation spéciale"... et inégale

L’intitulé du chapitre rédigé par Robert Boyce pose une question douloureuse pour Londres : "Grande-Bretagne/Etats-Unis, une "relation spéciale" à sens unique ?" Cette "relation spéciale" avec l’Amérique est un des mythes les plus puissants de la politique britannique depuis la Seconde Guerre mondiale. W. Churchill en a été l’initiateur, M. Thatcher et T. Blair y ont fait référence. Depuis le 11 septembre 2001, T. Blair ne cesse de réaffirmer le rôle de la Grande-Bretagne en tant que pont entre les Etats-Unis et l’Europe. "Pour la plupart des gouvernements britanniques, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont en commun un point de vue régional européen qui les rapproche. En tant que puissance mondiale, la Grande-Bretagne partage avec les Etats-Unis un point de vue global qui l’empêche de s’associer complètement avec les pays européens tout en lui permettant de servir de truchement entre l’Amérique et l’Europe". (p.42)

Cependant, "la "relation spéciale" reste essentiellement une aspiration britannique qui ne prend corps que lorsque les Etats-Unis choisissent de l’activer". (p.46) Par ailleurs, cette posture est inégale. T. Blair "fait preuve de moins d’empressement à expliquer l’Europe à l’Amérique qu’à persuader ses partenaires européens de renoncer à leur modèle social distinctif et à toute prétention de défier le leadership américain sur les affaires mondiales." (p.50) "Officiellement et officieusement, Washington fait clairement savoir qu’il considère l’Union européenne comme une menace potentielle à l’autorité de l’Amérique dans le monde. Si Tony Blair veut maintenir la "relation spéciale", on attend de lui qu’il s’oppose à la position franco-allemande en faveur d’une Europe politique et d’une capacité militaire indépendante. On trouve là une exigence officieuse mais insistante des cercles néo conservateurs." (p. 58) Compte tenu des difficultés traversées par les relations franco-allemandes, Washington a-t-elle vraiment des raisons d’être inquiète ?

L’auteur termine son propos par d’intéressantes réflexions sur l’avenir de la "relation spéciale".

Chaque jour, Londres marque des points

Le titre du chapitre rédigé par Jacques Leruez pose une question délicate : "Vers une Europe anglo-saxonne ?" D’emblée, il écrit : "Cessons de penser trop simplement que la Grande-Bretagne n’a jamais fait le choix entre les Etats-Unis et l’Europe car elle met tout en oeuvre pour fabriquer une Union européenne à son image." (p. 81)

L’auteur détaille pour commencer l’adaptation de la Grande-Bretagne à l’ordre juridique et institutionnel européen. Il analyse notamment l’adaptation du gouvernement central et de l’administration au défi communautaire. Il explique comment fonctionne la représentation permanente à Bruxelles et constate que "Le système de coordination britannique a la réputation d’être le meilleur de tous. Cette réputation est justifiée. On le mesure aux résultats obtenus." (p. 88) J. Leruez démontre en effet que la Grande-Bretagne est parvenue à façonner une Union européenne proche de ses intentions sur quatre points essentiels : la structure du budget communautaire, l’instauration d’un véritable marché, les élargissements et l’adaptation des institutions, la question de la défense et de la sécurité commune.

Enfin, Sue Onslow présente "La Grande-Bretagne et le reste du monde". L’auteur démontre que la décolonisation britannique s’est passée dans un relatif bon ordre et étudie le passage du Commonwealth des dominions au Commonwealth multiracial. Le propos s’achève par une réflexion sur le rôle mondial de la Grande-Bretagne au XXI e siècle.

Voici donc un ouvrage utile pour comprendre les intentions et les manières britanniques.

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