La puissance n’est plus ce qu’elle était

Par Francis GUTMANN , le 23 mai 2012  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Ambassadeur de France. F. Gutmann a été Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, directeur de Péchiney, de la Croix Rouge, PDG de PC Ugine Kuhlmann, de Gaz de France et de l’Institut Français du Pétrole

RDN. C’est en balayant avec l’Ambassadeur de France Francis Gutmann l’ensemble des modes d’exercice de la puissance que l’on prend conscience de la relativité de chacun d’eux et de l’incapacité de leur combinaison à établir un pouvoir incontestable et à garantir une sécurité imparable. L’ère de la puissance relative a commencé.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com est heureux de vous présenter cet article publié en mai 2012 dans le n°750 de la Revue Défense nationale, pp. 11-14.

POUR Le Larousse et Le Robert, la puissance est le pouvoir de commander, de dominer, d’imposer son autorité. Ainsi définie, elle est tout ce qui permet d’instaurer avec autrui un rapport de forces déséquilibré, en faveur de ses intérêts, ses valeurs, ses opinions. Mais il existe aussi une acception négative de la puissance, selon laquelle elle est tout ce qui empêche un rapport de forces à son détriment. Au total, comme le disait Raymond Aron, elle est le pouvoir de dissuader quiconque de vous faire disparaître ou celui de donner une certaine capacité de faire prévaloir votre volonté.

Or la puissance, à présent, ne se confond plus, comme elle le fit longtemps, avec la seule force. Ses éléments se diversifient, en même temps ses effets deviennent plus incertains. Au reste, les plus forts ne sont plus toujours les plus puissants. La violence des faibles peut les rendre plus forts que les plus puissants.

Puissance militaire


Longtemps, la puissance s’est entendue essentiellement du point de vue militaire. Mais les menaces se situent désormais dans un espace géographique de plus en plus étendu et leur temporalité devient imprévisible. L’adversaire de surcroît peut être sans visage clairement identifiable.

Le militaire doit continûment s’adapter. En même temps, il tend à n’être plus qu’un élément, certes encore fort important, mais un élément seulement de la puissance. C’est dans le paroxysme des crises qu’il reste le plus déterminant. Il ne suffit plus à restaurer la paix. La situation est en général trop complexe pour qu’il puisse seul permettre de la dénouer.

D’une part, il ne saurait prendre en compte tous les éléments, de plus en plus nombreux et divers, dont dépend la réalité d’un conflit. D’autre part, il n’y a plus guère de cas que l’on puisse, comme en 1945 avec l’Allemagne et le Japon, escompter régler par la défaite, voire la destruction de l’adversaire. Après l’intervention militaire, il reste le plus souvent à rétablir la paix par la restructuration d’un espace politique stable. Il faut beaucoup de temps pour que soient réunies les conditions d’une paix durable et cela ne dépend pas que du militaire. Au demeurant, il n’est pas d’autre solution qui vaille que celle qui provient finalement des protagonistes eux-mêmes.

Ainsi la puissance militaire apparaît comme ne pouvant plus désormais seule permettre d’imposer une volonté. Elle ne procure pas non plus une assurance entière contre des menaces de plus en plus diverses.

La coexistence entre les bouleversements politiques et les évolutions technologiques majeures font que de plus en plus d’États, y compris parmi les moins développés, sont devenus en mesure de s’attaquer à de plus puissants qu’eux. Qu’il soit le fait d’États ou d’organisations non étatiques, le terrorisme d’autre part permet de gravement atteindre ceux-ci à défaut de les détruire.

Plus un pays est avancé, plus en effet il devient vulnérable, à la fois par les réactions d’une opinion de plus en plus sollicitée, et parce qu’il est possible de désorganiser avec peu de moyens les systèmes complexes qui caractérisent une société évoluée.

Ces moyens sont notamment informatiques. Mais la puissance cybernétique – qui n’est d’ailleurs pas l’apanage du militaire – peut désorganiser l’adversaire, elle ne suffira pas à l’annihiler, et elle est elle-même limitée par le risque de réciprocité.

Ainsi, il n’y a plus de forts absolus, ni de faibles totalement désarmés. La puissance militaire, pour importante qu’elle demeure, est devenue relative.

Puissance économique


Il existe d’autres formes de puissance, en particulier la puissance économique. Elle s’exerce entre des entreprises, l’une d’entre elles pouvant contraindre une autre à l’acceptation de ses conditions, voire la mener à sa satellisation ou même à sa disparition. C’est ici peut-être que la puissance demeure la plus déterminante. Mais les réglementations, nationales ou internationales, tendent à en restreindre la portée.

Entre des États, la puissance économique peut créer des situations de dépendance ou bien être à la base d’une politique de sanctions. Mais ces dernières sont rarement efficaces, en ce qu’elles atteignent davantage les populations que leurs dirigeants.

Avec la mondialisation et les interdépendances qu’elle engendre, tous les pays voient leur puissance limitée et leur vulnérabilité accrue par le fait d’autrui. Aussi la croissance renaissante aux États-Unis peut-elle être compromise par la persistance de la crise en Europe, tandis que la Chine n’échappe pas entièrement à la situation dans le reste du monde.

La puissance économique est elle-même devenue également relative.

Puissance culturelle


Avec la puissance culturelle, on touche à des éléments incorporels de la puissance. D’aucuns en déduiront qu’il s’agit davantage d’influence que de puissance véritable. La culture, selon eux, peut contribuer à créer un contexte favorable à l’exercice de sa volonté mais pas à l’imposer. D’autre part, elle ne permet pas de se protéger d’un monde de plus en plus sans ordre et, d’une manière générale, de la montée des périls.

Mais l’influence, par la culture, est ici entendue comme un simple pouvoir moral. Il est sans doute possible, en termes de puissances, d’entendre la culture comme faisant partie d’un ensemble plus vaste et diversifié.

Une combinaison de puissances


Aucune forme de puissance ne paraît à elle seule susceptible d’imposer une volonté ou de garantir la sécurité. Cela tient à la complexité accrue des affaires dans la multiplication des acteurs et des facteurs, à la pluralité des places et des rôles de chacun dans un nouveau décor international en gestation, au foisonnement des interdépendances.

Mais on peut se demander dans quelle mesure une combinaison de toutes les formes possibles de puissance ne pourrait pas pallier l’insuffisance de chacune d’entre elles. L’idée s’est même faite jour de renforcer une telle combinaison en l’étendant à un ensemble d’autres éléments que ceux de la puissance traditionnelle, afin de mieux correspondre à un monde complexe et multiforme. Cet ensemble constitué de ce qu’on a appelé le soft power, pouvoir sans la force, pouvoir d’attraction, pouvoir sur les esprits, comprend notamment, outre la culture, des valeurs, l’image, l’information, la formation, ainsi que la façon de vivre, les performances scientifiques, techniques et économiques, les méthodes d’organisation, de fonctionnement et de gestion, les institutions, etc.

Semblable combinaison, ainsi élargie, est sans doute plus efficace que chacune de ses composantes considérées séparément. Mais son efficacité ne saurait être totale pour autant. Rien ne permet d’y voir une panacée, soit pour imposer sa volonté, soit pour garantir sa sécurité.

Puissance relative


Elle ne pourrait l’être en effet que dans un monde stable, aux acteurs et facteurs, aux modes de fonctionnement bien définis. Or il est changeant, incertain et indéterminé.

La mondialisation n’est pas un ordre stable. Elle favorise l’échange mais elle est à la source de déséquilibres de plus en plus difficiles à réguler. À l’universalisme, ambitionné longtemps par l’Occident, succède un monde pluriel, divers et fragmenté. On assiste à l’affaissement des États, de ce qu’on appelle parfois la puissance publique et de son pouvoir, dans l’exacerbation de l’individualisme et une crise quasi générale des sociétés. Tout se transforme et de plus en plus vite. Les rapports de forces ne peuvent qu’être instables, la puissance sous toutes ses formes ne peut plus être que d’une portée relative.

La notion de domination a pris elle-même – et pas seulement en économie – une signification d’entraînement plus que de commandement. L’autorité – au reste souvent contestée – n’est plus ce qu’elle était. Toutes les sociétés humaines s’en trouvent profondément affectées. L’ensemble du monde également.

Il n’y a plus, il n’y aura plus sans doute à l’avenir de pays, de puissances véritablement dominants. On peut moralement s’en réjouir. Il est permis de se demander si la paix ne viendra pas à en pâtir. Mais il est vrai qu’au temps du régime des blocs, le monde, partagé entre seulement deux grandes puissances, n’était certes pas lui-même sans danger.

La question des effets de la puissance en général appelle donc une réponse relative. Pour qu’elle soit vraiment efficace, il faut ajouter, davantage qu’auparavant, d’autres éléments devenus sans doute aussi importants, comme notamment une intelligence accrue des situations, la connaissance et la compréhension de l’adversaire, de ses motivations et de ses modes de fonctionnement, une capacité d’anticipation.

La puissance n’est plus ce qu’elle était, car aujourd’hui, dès à présent, est un autre monde.

Copyright Mai 2012-Gutmann/Revue Défense Nationale


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