"La Roumanie post 1989", par C. Durandin et Z. Petre

Par Antonella CAPELLE-POGACEAN, le 22 août 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Chargée de recherche, SciencesPo-CERI

Paris : L’Harmattan, 2008. Cet ouvrage présente les conditions de la chute du régime Ceausescu et les processus politiques et socio-économiques enclenchées à partir de décembre 1989. L’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne étant un des faits importants de la géopolitique récente de l’Europe communautaire, cette lecture sera très utile. Parce que ce livre rend compte de la complexité sans jamais abandonner la clarté de l’exposé.

PARU un peu plus d’un an après l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne le 1er janvier 2007, le livre de Catherine Durandin et de Zoe Petre propose une lecture nuancée de l’histoire récente d’un pays mal connu en France. Ecrit dans un style accessible qui mêle avec doigté le registre analytique et les échos des expériences individuelles, l’ouvrage revient sur les conditions de la chute du régime Ceausescu et les processus politiques et socio-économiques enclenchées à partir de décembre 1989. L’une de ses qualités réside dans le croisement de ces deux regards suffisamment proches et en même temps suffisamment éloignés pour nourrir un dialogue. Par ses nombreux travaux, Catherine Durandin a en effet enrichi l’historiographie de la Roumanie, pays qu’elle a suivi, comme le rappelle avec justesse son co-auteur, avec « intelligence et passion, avec un discernement critique souvent amer, jamais indifférent » (p.199). Pour sa part, Zoe Petre est non seulement une historienne réputée de l’Antiquité grecque, mais aussi un acteur politique. Engagée dans l’opposition contre les « ex-communistes » et Ion Iliescu entre 1990 et 1996, elle fut la conseillère du président Emil Constantinescu, en charge des questions de politique interne et externe, entre 1996 et 2000.

Le poids des vécus et des mémoires

Les quatre premiers chapitres examinent « la difficile libération » (titre du chapitre introductif signé par Catherine Durandin) et mettent en exergue le poids des vécus et des mémoires contrastés du communisme dans ce processus. Conçu sous une forme dialogique, le cinquième chapitre offre des éclairages sur l’état actuel de la société roumaine, et notamment sur la crise de la représentation politique, sur le statut ambigu des femmes, sur les rêves d’avenir des jeunes générations à l’heure de l’engouement consumériste et de l’émergence d’une classe moyenne désormais visible. La place de la Roumanie dans l’Union européenne et le rôle qu’elle pourrait jouer et qu’elle ne joue pas, en absence d’une vision stratégique, dans les Balkans occidentaux, font également l’objet de ce dialogue.

Pas de déterminisme historique

Faute de pouvoir résumer l’ouvrage, on aimerait insister ici sur l’approche qui guide l’examen de la « difficile libération ». Celle-ci ne saurait en effet se réduire à une histoire linéaire qui commencerait en décembre 1989, à la chute du régime Ceausescu, et mènerait en ligne droite au 1er janvier 2007, jour de l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne. Cette interprétation téléologique est implicite dans le paradigme de la « transition » qui a nourri maintes analyses des changements post-communistes. « Comme si le point de départ et le point d’arrivée était parfaitement connus » (p. 13), rappelle Catherine Durandin au début de l’ouvrage. Les deux historiennes prennent leur distance à l’égard de ce paradigme. Pour comprendre la trajectoire heurtée du postcommunisme roumain, elles mobilisent d’une manière féconde le jeu des échelles temporelles. Sans céder au déterminisme historique, elles invoquent d’une part la durée de la construction de l’Etat-nation moderne depuis le XIXe siècle qui a contribué à façonner les imaginaires de l’Etat et des rapports à l’Occident. Elles reviennent d’autres part sur le temps du communisme et de ses recompositions politiques et sociales.

L’ancrage sociologique du régime communiste

Zoe Petre qui signe trois de ces quatre chapitres met en exergue, outre la dimension répressive du communisme, son ancrage sociologique. Elle souligne à juste titre « qu’une histoire du régime communiste qui ne retiendrait que l’histoire de la répression – si dure et si généralisée fut-elle – serait unilatérale » (p.65). Le régime communiste a en effet offert à divers groupes sociaux des opportunités de mobilité sociale à travers des processus d’urbanisation et d’industrialisation. Il a en même temps modelé « une société nouvelle, avec ses propres valeurs, son éducation, sa vision du Bien et du Mal » (p.15), observe Catherine Durandin. Une « société nouvelle » qu’il ne faudrait néanmoins pas confondre avec l’image de l’« Homme nouveau » proposé par l’idéologie communiste. Car, souligne l’historienne, « le communisme post 1956, et plus encore post 1968, n’était plus cru : la sphère privée, le marché noir, le bricolage pour un minimum de bien-être, puis la débrouille pour un peu mieux que la survie, la sphère économique privée en quelque sorte retenait déjà attention et passion » (p.192).

"Ces temps et leurs significations ont été pluriels"

Au terme du voyage, nulle conclusion définitive n’est proposée. Le sens de plus de quinze ans d’histoire post-communiste n’est guère univoque ; « ces temps et leurs significations ont été pluriels, mélangés et le sont encore » (p.189), note Catherine Durandin, dans son chapitre conclusif, suggestive ment intitulé « conclure, sans conclusion ». Certes, la scène politique roumaine donne à voir dans les années 2000 un fonctionnement clientéliste du politique et une méfiance largement partagée au sein de la société à l’égard du personnel politique. Ce désinvestissement citoyen qui prolonge et renforce jusqu’à un certain point l’individualisme de la société d’avant 1989 jette un ombre sur le processus de démocratisation. Mais comme le rappelle à juste titre Zoe Petre, la crise de la représentation politique n’est pas propre à la Roumanie, ni même aux Etats post-communistes, le « populisme post-moderne » (p. 176) étant plus largement partagé au temps de la globalisation accélérée.

L’un des mérites de cet ouvrage est ainsi de dé-singulariser la trajectoire roumaine, d’en restituer à la fois les spécificités et les traits partagés avec d’autres sociétés contemporaines ; bref, de rendre compte de la complexité sans jamais abandonner la clarté de l’exposé.

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