Géopolitique des frontières de l’Union européenne

La Géorgie parie sur l’UE

Par Pierre VERLUISE, Tornike GORDADZE, le 6 février 2011  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Entretien avec Tornike Gordadze, Ministre adjoint au ministère des Affaires étrangères de Géorgie, négociateur en chef pour l’Accord d’Association Géorgie-Union européenne. Propos recueillis à Tbilissi par Pierre Verluise, Directeur du site géopolitique Diploweb.com.

Quels sont les objectifs de la Géorgie par rapport à l’Union européenne ?

L’objectif stratégique de la Géorgie est de se rapprocher le plus possible de l’Union européenne (UE) pour bénéficier des « quatre libertés » : la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux. Nous visons d’abord un Accord d’Association (AA) [1] UE-Géorgie pour fin 2012. À plus long terme, la Géorgie espère devenir membre de l’UE.

Comment s’organise la négociation avec l’UE ?

Il me revient de chapeauter une équipe géorgienne interministérielle autour des thèmes politique et sécurité, justice et libertés, secteurs économiques, libre échange. Ces groupes de travail rencontrent régulièrement des représentants des ministères géorgiens concernés et du Parlement comme du Conseil national de sécurité afin de faire circuler l’information et de débattre des termes des négociations.

La Géorgie parie sur l'UE

Tornike Gordadze, Ministre adjoint au ministère des Affaires étrangères de Géorgie. © Pierre Verluise, 2010

Nous faisons une vidéo-conférence par semaine avec les équipes de Bruxelles et une conférence plénière toutes les 6 semaines, une fois à Bruxelles, une fois à Tbilissi. En juillet 2010, le Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’UE, Catherine Ashton, est venu à Tbilissi pour lancer les négociations. Les fonctionnaires de l’Union européenne font aussi venir des experts et nous ajustons les textes de travail. Dans la perspective de l’AA, quarante cinq chapitres sont à négocier. Début 2011, six chapitres sont provisoirement clos, mais nous avons conclu un accord de principe avec l’UE qui nous interdit de dire à la presse quels sont ces chapitres provisoirement clos. Par ailleurs, huit chapitres sont en cours. La partie sur le libre échange n’a pas encore été ouverte.

Dans cette dynamique nous rapprochons notre politique étrangère des grandes lignes de la diplomatie de l’UE.

Quels sont vos soutiens ?

Certains pays membres de l’UE conseillent la Géorgie dans ses relations avec l’UE, pas les États-Unis. Washington est peu impliquée dans les relations Tbilissi-Bruxelles. Avec l’UE nous ne parlons pas de l’OTAN. Ce sont des dossiers différents, bien qu’ils soient évidemment en relation indirecte.

Les États-Unis cherchent d’abord à relancer leurs relations avec la Russie. Certains redoutaient que la Géorgie puisse devenir une « victime collatérale » du « reset » engagé par B. Obama, mais de nombreuses visites de haut niveau – dont celles de Hillary Clinton et Joseph Biden - nous ont démontré que la Géorgie ne serait pas sacrifiée sur l’autel du « reset ». Au contraire, Tbilissi espère en bénéficier.

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Tornike Gordadze, Ministre adjoint au ministère des Affaires étrangères de Géorgie. © Pierre Verluise, 2010

Le moment est-il favorable pour la Géorgie ?

Par rapport aux trois États Baltes – qui sont comme nous d’anciennes Républiques soviétiques – la Géorgie a perdu une décennie. Notre sortie de l’URSS fut plus violente et à l’époque l’Ouest ne s’intéressait pas à notre région. Tacitement les Occidentaux considéraient que le Caucase était l’affaire de la Russie. L’intérêt des Occidentaux pour le Caucase s’est développé à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Le problème de la Géorgie, c’est qu’entre temps la Russie est revenue clairement dans une quête de puissance alors que l’Union européenne – voire l’OTAN - vit une forme de « fatigue des élargissements », après ceux de 2004 et 2007. Résultat, les conditions de négociation avec l’Union européenne se sont resserrées. Les Baltes nous confient qu’ils n’avaient pas des conditions aussi draconiennes pour obtenir un Accord d’association (AA) et un accord de libre échange appelé Deep and Comprehensive Free Trade Area (DCFTA).

Nous avons donc une difficulté de tempo entre nos aspirations et le contexte. Pour des raisons compréhensibles, Bruxelles a tendance à fonctionner par regroupement de pays. Or nous préférerions une approche individuelle, fondée sur le mérite de chacun, puisque chaque pays a sa propre trajectoire (par exemple l’Ukraine et la Moldavie), et nous ne voudrions pas que leurs difficultés viennent s’ajouter aux nôtres. De la même façon, Bruxelles a tendance à concevoir de concert ses relations avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La Biélorussie est un cas à part. Nous pensons encore comme certains membres de l’UE qu’il faut engager un dialogue avec la Biélorussie de A. Loukachenko pour ne pas la laisser seule face à la Russie de Poutine-Medvedev.

Notons que l’UE n’est pas la seule à regrouper Ukraine et Géorgie dans son approche. L’OTAN a fait de même jusqu’aux élections présidentielles de janvier-février 2010. La Géorgie est cependant mentionnée différemment de l’Ukraine dans les documents de l’OTAN adoptés à Lisbonne en novembre 2010 : le Concept Stratégique et le Communiqué Final.

Nos partenaires doivent arriver à constater que la Géorgie se différencie positivement pour le climat des affaires et la lutte contre la corruption.

Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Les négociations au sujet de l’AA se passent bien en général, nous sommes satisfaits du rythme actuel de l’avancement du processus. De façon générale nous ne prenons d’engagements en matière de rapprochement avec l’UE que si nous pensons que nous pourrons les honorer.

Pour l’instant la difficulté majeure a trait à l’ouverture des négociations à propos de la zone de libre échange (DCFTA). L’UE temporise, alors que nous estimons que nous avons rempli les préconditions qui nous ont été demandées fin 2008. En cours de route, les recommandations de l’UE ont évoluées et nous faisons face à de véritables cibles mouvantes. Ainsi les recommandations nécessaires pour l’ouverture des négociations à propos du DCFTA sont désormais aussi sévères que celles qui étaient annoncées en 2008 pour la clôture des négociations.

La Commission européenne et notamment la DG Commerce expliquent cette lenteur par leur expérience négative avec l’Ukraine, qui a commencé ces négociations depuis bientôt trois ans mais avec laquelle le processus n’avance pas. Nous nous demandons dans quelle mesure la comparaison est justifiée, car notre économie est davantage libérale et réformée. Elle est également beaucoup plus petite et ne contient pas des secteurs problématiques tels que l’industrie lourde, l’industrie minière, etc… Certains craignent en Géorgie que l’UE ne lie implicitement le problème du DCFTA de la Géorgie avec la question de l’adhésion de la Russie à l’OMC. Nous espérons que ces doutes sont infondés, car ces deux dossiers n’ont rien en commun et le lien serait uniquement politique.

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Tornike Gordadze, Ministre adjoint au ministère des Affaires étrangères de Géorgie. © Pierre Verluise, 2010


Quelles sont vos craintes ?

L’ouverture des négociations UE-Géorgie à travers un AA aurait de nombreuses conséquences positives mais il faut aussi considérer les difficultés potentielles. Nous sommes notamment inquiets pour notre droit du travail mais aussi pour notre agriculture, déjà sérieusement concurrencée par les produits turcs. Si nous ne prenons pas garde, notre économie risque de s’effondrer. Dans ce cas, comment promouvoir l’idée européenne auprès des Géorgiens ?

Nous serions prêts à prendre davantage de risques par rapport à l’Union européenne si nous avions une promesse claire d’adhésion, fut-ce à longue échéance. Pour l’instant, on nous dit : « Prenez le plus possible d’acquis communautaire, mais cela ne vous donne aucune garantie d’adhésion. » En attendant le gouvernement géorgien prend des risques sociaux, donc politiques. Nos efforts auront un coût politique aux prochaines élections, prévues début 2013. Les Baltes ont eu des dérogations pour conserver durant un temps des espaces d’inspiration plus libérale mais aurons-nous les mêmes facilités ? Nous marchons sur des œufs.

Par ailleurs, il faut bien admettre que la Géorgie pèse peu : 0,04% du PIB de l’UE et 0,06% de son commerce. Bruxelles est tentée de privilégier ses négociations commerciales… avec les pays plus importants.

Quid des relations avec la Russie ?

La Géorgie souhaite dialoguer avec la Russie, n’importe où, n’importe quand et à n’importe quel niveau. La Géorgie a dit et répété qu’elle est prête à discuter avec les Russes de leur occupation de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Moscou présente les évènements de 2008 comme une victoire mais la Russie n’a obtenu pratiquement aucun soutien à sa reconnaissance des indépendances Ossète et Abkhaze, mis à part le Venezuela, le Nicaragua et Nauru. Même dans ces trois cas, la procédure de reconnaissance n’est pas juridiquement complète fin 2010. En novembre 2010 le président Géorgien a fait une promesse solennelle de renonciation unilatérale à l’usage de la force pour réunifier le pays. Cette promesse fut annoncée de la tribune du Parlement européen. Nous attendons un engagement semblable de la part de la Russie. Or, il n’en est rien. La Géorgie n’est pas belliqueuse, son budget de défense est le plus faible en termes absolus de tout le Caucase Sud.

Pourquoi avoir engagé vos soldats en Afghanistan ?

À la date du 1er janvier 2011, la Géorgie a 937 soldats en Afghanistan, par exemple dans la province du Helmand. Nous avons également des médecins, notamment à l’hôpital de Chaldiran, dans la province de Ghor. Il faut également ajouter que nous nous engageons à envoyer des formateurs qui entraineront les policiers et militaires de l’armée afghane.

Après l’Australie, la Géorgie est le deuxième pays non membre de l’OTAN en nombre absolu de soldats envoyés en Afghanistan. Après les États-Unis, la Géorgie est deuxième pour le ratio population totale/soldats engagés. Nous espérons que cela deviendra ultérieurement un gage de bonne volonté, notamment par rapport à l’OTAN. Nous prouvons ainsi que la Géorgie n’est pas seulement demandeuse de sécurité, mais aussi peut en fournir et peut activement participer dans les opérations collectives.

Propos recueillis par P. Verluise à Tbilissi en novembre 2010. Cet entretien a été relu et validé par T. Gordadze en janvier 2011.
Copyright Février 2011-Gordadze-Verluise/Diploweb.com


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[1NB : Dans le cas de la Géorgie, il s’agit d’un Accord d’Association (AA), et non d’un Accord de stabilisation et d’association (ASA), une formulation utilisée pour les pays des Balkans Occidentaux.


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