Roumanie

"L’exécution des Ceausescu", R. Portocala, éd. Larousse

Par Pierre VERLUISE, le 20 décembre 2009  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Directeur du diploweb.com, chercheur à l’IRIS et chercheur associé à la Chaire Raoul Dandurand (Montréal, Canada)

Un ouvrage qui invite à une relecture des années 1989 à nos jours. En effet, ce livre brosse non seulement un tableau riche en révélations au sujet du « cas roumain » mais il pourrait conduire des chercheurs à se remettre au travail. L’histoire de la désatellisation des pays d’Europe de l’Est puis de leur intégration à l’OTAN et à l’Union européenne reste en partie à écrire.

Présentation du livre de Radu Portocala, L’exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l’œil. Coll. A rebours, Paris, Larousse, 2009, 156 p. ISBN 9782035848307

DANS L’ÉTRANGE partie de billard qui conduit à la désatellisation de l’Europe de l’Est entre mai et décembre 1989, la Roumanie marque en apparence l’ultime coup. A la lecture de cet ouvrage, la « révolution » roumaine de la seconde moitié du mois de décembre 1989 est à la fois un coup d’Etat et un coup de maître.

Né à Bucarest, Radu Portacala a été le premier à pointer du doigt les zones troubles de cette quinzaine, en publiant dès 1990 Autopsie du coup d’Etat roumain (Calmann-Lévy). Ce nouvel ouvrage s’appuie sur les découvertes réalisées depuis. Rédigé dans un style alerte, il se lit facilement.

Illusions

Le prologue retrace l’ascension de Nicolae Ceausescu. Après avoir dirigé brutalement les opérations de collectivisation forcée des campagnes, ce personnage falot se trouve propulsé après la disparition du dictateur Gheorghe Gheorghiu-Dej - en 1965 - à la tête du Parti communiste roumain. Contrairement aux calculs de ceux qui l’ont désigné dans l’espoir de le manipuler, cet admirateur de la doctrine marxiste-léniniste reste au sommet jusqu’en 1989. Il impose à partir de 1971 une « révolution culturelle » à sa manière, contraignant le pays à une existence absurde. Il bénéficie pourtant d’une aura certaine sur la scène internationale. Le général de Gaulle lui octroie en mai 1968 son premier certificat de « fréquentabilité », suivi par Richard Nixon, la reine Elizabeth II et Valéry Giscard d’Estaing. Les Occidentaux veulent voir en lui un esprit indépendant face à l’Union soviétique. Radu Portocala considère que « ce sont les Soviétiques eux-mêmes, lancé depuis peu dans de vastes campagnes de désinformation internationale, qui avaient laissé croire à la réalité de ces aspirations roumaines d’indépendance […] . » Ce qui permettait aux agents roumains de travailler plus aisément pour le Pacte de Varsovie. Pendant que Paris et Washington s’illusionnaient sur Bucarest, la police politique, la tristement célèbre Securitate, faisait régner la terreur en Roumanie.

Double jeu

Le chapitre 1, « Une fin annoncé », avance que l’URSS joue un rôle actif dans la décomposition de son empire, à compter du 2 mai 1989 lorsque la Hongrie ouvre une brèche dans le rideau de fer. L’auteur voit dans l’ouverture du mur de Berlin « une incitation, voire un ordre soviétique. » (p. 23) Dans ce contexte, N. Ceausescu irrite le Secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique – M. Gorbatchev – parce qu’il refuse de « jouer le jeu ». Le dirigeant roumain devant gênant, ses jours sont comptés. « Une fraction de la Securitate et probablement l’ensemble de la Direction du renseignement militaire non seulement étaient au courant de l’imminence [des] évènements, mais participaient à leur préparation, se livrant ainsi, qui sait depuis combien de temps ? , à un double jeu : soumises à la volonté de Ceausescu, d’une part, et acceptant les règles du jeu de la dictature, elles complotaient contre lui, d’autre part, non pas animées par des considérations de morale politique, mais dans l’espoir de récupérer une partie du pouvoir qu’il allait perdre. » (p. 34)

Le chapitre 2, « Jeu de miroirs », présente les acteurs du coup de théâtre de décembre 1989. Il s’agit de cadres roumains du deuxième cercle pressentis pour assurer la relève : Ion Iliescu, Silviu Brucan, Dumitru Mazilu, Nicolae Militaru – un agent du service soviétique d’espionnage militaire (GRU) – Virgil Magureanu, Petre Roman, Gheorghe Radulescu… Ce dernier, grand cacique du pouvoir, proche de Moscou, assure la protection des autres. « Ils sont, en somme, la partie visible, ostentatoire même, de ce qu’on peut appeler le complot. » (p. 45) La mise à feu débute le 15 décembre 1989 à Timisoara, une ville située à l’Ouest de la Roumanie, près des frontières de la Hongrie et de la Yougoslavie. Chacun lira dans l’ouvrage les détails de l’opération.

Opération légitimation

Le chapitre 3, « Timisora, les vrais morts », met à jour le rôle plusieurs milliers de « touristes » soviétiques, athlétiques et armées. A Timisoara, leur mission est double : « servir de catalyseur, dans un premier temps, inciter les manifestants, les pousser à aller aussi loin que possible dans leur colère ; ensuite, donner à la manifestation un caractère agressif, produire des dégâts, déclencher la réaction brutale des forces de l’ordre. » (p. 53) Au bout de deux jours, on compte dans cette ville 73 morts et 296 blessés. Certains collaborateurs de la Securitate contribuent à enflammer les esprits. L’auteur présente en détail ces journées et s’interroge : « Il est sans doute indispensable de savoir qui a tiré. Mais il est tout aussi indispensable de se demander pourquoi a-t-on tiré – et de surcroît, avec l’intention manifeste de faire des morts. Fallait-il, quel qu’en soit le prix, qu’il y ait des martyrs pour que la ville entière, et finalement, le pays se soulèvent ? Les tirs visaient-ils un but, monstrueux, de catalyse ? Etant donné l’importance de l’enjeu, il est fort probable que ce soit le calcul qui a été fait. » (p. 61) « Parce que les tueries de Timisoara ont été utiles, parce qu’elles on justifié et légitimé tout ce qui a suivi, il est fort probable que les responsables ne seront jamais recherchés et, encore moins, châtiés. D’autant plus que certains d’entre eux doivent avoir, après les évènements, renoncé à leur statut de faux touristes pour rentrer, en toute impunité, chez eux. » (pp. 63-64)

Le chapitre 4, « Timisoara : le faux massacre » met en perspective l’affaire du faux « charnier de Timisoara » et analyse les méthodes de désinformation utilisées. Notons que celles-ci ont été optimisées par la « glasnost » mise en œuvre précédemment par M. Gorbatchev. Les journalistes Occidentaux avaient pour la plupart perdu depuis plusieurs années les réflexes professionnels de base à propos de toute information venue de l’Est. Les médias hongrois et yougoslaves travaillent alors en professionnels, eux.

Le chapitre 5, « Un dictateur sans pouvoir », montre comment le pouvoir a progressivement quitté son détenteur pour se concentrer en un point qui demeure dans l’ombre.

"La mise à mort du tyran"

Les deux derniers chapitres présentent la mise en scène de la « révolution en direct » dans les studios de la télévision où se retrouvent Ion Iliescu, Silviu Brucan, Petre Roman et quelques autres rassemblés par une solide connivence. On tire autour des membres de la nouvelle équipe dirigeante pour donner l’impression qu’ils sont en danger, mais on évite surtout de tirer dans leur direction. Le 26 décembre 1989, Petre Roman est nommé Premier ministre. « L’équipe gouvernementale formée ce jour-là comprend 14 agents de la Securitate et des services d’espionnage. » (p. 119) Enfin, l’auteur précise le scénario de la « mise à mort du tyran », jugée nécessaire par les organisateurs de cette pseudo-révolution.

Dans l’épilogue, Radu Portocala ramasse son analyse en quelques phrases fortes. « Révolution ? Le terme est impropre, même si les roumains s’y accrochent. Une définition plus correcte serait la suivante : révolte populaire stimulée et manipulée par des forces extérieures, dépourvue de chefs et de stratégie, ayant servi à porter et à justifier un coup d’Etat organisé à l’intérieur de l’appareil. La révolution suppose l’existence d’un projet. Rien de tel dans les évènements de décembre 1989. Du moins pas parmi ceux qui, écoutant leur seul désespoir, ont investi les rues sans trop savoir où aller ni que faire. Un projet a existé, certes, mais il a existé ailleurs, dans les bureaux des stratèges moscovites, qui pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la générosité, avaient décidé de se défaire des colonies européennes de l’empire soviétique. » (pp. 142-143)

Voilà qui invite à une relecture des années 1989 à nos jours. En effet, ce livre brosse non seulement un tableau riche en révélations au sujet du « cas roumain » mais il pourrait conduire des chercheurs à se remettre au travail. L’histoire de la désatellisation des pays d’Europe de l’Est puis de leur intégration à l’OTAN et à l’Union européenne reste en partie à écrire. Qu’il y ait eu une stratégie soviétique paraît avéré mais dans quelle mesure a-t-elle été retournée, contournée ou dépassée par celle des Etats-Unis ?

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Radu Portocala, L’exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l’œil. Coll. A rebours, Paris, Larousse, 2009, 156 p. ISBN 9782035848307

"L'exécution des Ceausescu", R. Portocala, éd. Larousse
R. Portocala, "L’exécution des Ceausescu". Paris, Larousse, 2009

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