"L’empire au miroir. Stratégies de puissance aux Etats-Unis et en Russie" Par D. Chaudet, F. Parmentier et B. Pélopidas

Par Philippe CONDE , le 1er mai 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Economie Internationale, ROSES/Faculté de sciences économiques Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Genève-Paris : Librairie Droz, 2007, 245 p. Les néoconservateurs considèrent tout désaccord politique comme une offense à l’identité américaine, et les néo-eurasistes demeurent nostalgiques de la puissance soviétique. Pour toute personne désireuse de mieux comprendre le monde actuel, nous recommandons la lecture attentive de ce très bon ouvrage.

LA PUBLICATION de l’Empire au Miroir apporte un éclairage original sur la genèse intellectuelle de l’idée d’empire et son impact actuel aux États-Unis et en Russie à travers l’analyse de l’influence du groupe néoconservateur à Washington et du groupe néo-eurasiste à Moscou.

Les auteurs, Didier Chaudet, Florent Parmentier et Benoit Pélopidas, doctorants à Sciences- Po, rattachés au CERI, nous livrent une analyse très intéressante, un travail très bien documenté, et de lecture souvent facile.

Un ouvrage utile pour mettre l’actualité en perspective

Ce travail est d’autant plus intéressant qu’il est publié au moment où la Russie retrouve, en grande partie, sa puissance internationale qu’elle avait perdue pendant les années 1990, et où les États-Unis semblent dans une impasse stratégique en Irak et en Afghanistan.

Les néoconservateurs américains ont emprunté leurs principales idées (nationalisme politique, changement de régime) et valeurs (religieuse et morale) au corpus idéologique du philosophe politique Léo-Strauss (1899-1973). Ce dernier leur permet de légitimer leur idée implicite de nationalisme politique.

A partir des années 1990, ils ont diffusé leurs principales idées dans l’ensemble de la sphère politique grâce à la mise en place d’un réseau de think tanks, et au contrôle de certains médias (Fox News grâce à Ruppert Murdoch, et Weekly Standard grâce à Robert Kagan et William Kristol).

Ayant trouvé un écho chez les chrétiens de droite et les néolibéraux de gauche, les idées néoconservatrices se sont diffusées dans l’ensemble du spectre politique : des républicains conservateurs aux démocrates de gauche.

Les eurasistes originels des années 1920 se sont fortement inspirés du panslavisme, auxquels ils ont emprunté les idées d’histoire cyclique, d’aire de civilisation close, et d’identité slave. Ils ont aussi emprunté à l’école slavophile ses réflexions sur la communauté, la philosophie et la religion orthodoxe. A ce corpus originel, les néo-eurasistes (notamment Alexandre Douguine) suggèrent une troisième voie de développement entre Occident et Orient. Ils font le constat d’un affaiblissement majeur de la Russie consécutif à l’effondrement de l’Union Soviétique, et éprouvent la nostalgie de l’empire. Les Etats-Unis demeurent l’ennemi qu’il faut combattre. Pour cela, il est judicieux de constituer une coalition avec le monde arabo-musulman et non occidental. Les contacts séculaires avec le monde turco-mongol rendent viable une telle coalition. Les néo-eurasistes défendent une approche régionale qui s’oppose au courant mondialiste, à l’universalisation des modes de vie. La Russie doit renouveler ses canaux d’influence traditionnels et devenir un hegemon régional.

La notion d’empire

Dans une deuxième partie, les auteurs engagent une réflexion sur la notion d’empire, son caractère polysémique, et l’évolution de sa définition depuis l’imperium romain.

Cela les amène à proposer une nouvelle définition et à la confronter aux approches néoconservatrice et néo-eurasiste. L‘empire est une « actualisation permanente par une communauté politique du récit de sa vocation historique ; ladite communauté épouse la contrainte d’une expansion indéfinie de sa domination sur un territoire toujours plus vaste assimilé au tout du monde, auquel elle impose la paix et propose de s’associer au projet de transformation du monde qu’elle apporte » (p 96).

Pour les néoconservateurs, la vocation impériale a porté l’histoire des Etats-Unis. Toutefois, les principes d’intervention spécifique sur la scène internationale (actions préemptives, unilatéralisme, présence planétaire inégalée) sont fondés sur des stratégies défensives, et traduisent la vulnérabilité du pays. Les Etats-Unis sont finalement un empire de bases (725 installations militaires dans 130 pays), ce qui leur permet d’affirmer leur puissance au niveau international.

Hostiles à la mondialisation et à l’uniformisation du monde, l’ambition des néo-eurasistes est principalement régionale : la sphère d‘extension maximale étant le monde de la steppe. La volonté des néo-eurasistes, nostalgiques de l’URSS, est de restaurer le pouvoir russe sur le territoire eurasien de l’ancien empire.

Cette limitation est importante car elle contredit l’idée d’empire qui se veut universel.

Ainsi, la forme politique portée par les néoconservateurs serait plus proche de la définition d’empire puisqu’elle exprime la volonté de transformer le monde. Cependant, en méprisant la réception de son discours à l‘extérieur, l’ambition impériale américaine revêt une dimension foncièrement nationaliste et idéologique.

L’influence des idées

Dans une troisième et dernière partie, les auteurs examinent l’influence des idées des groupes politiques étudiés sur la politique étrangère de leurs pays respectifs.

Les néoconservateurs opposent un Islam arabe (islamiste et impérialiste wahhabite, considéré comme une dérive sectaire) à un Islam non arabe (Turc et Européen) fréquentable. Le monde musulman est devenu un espace majeur à double titre : les ressources énergétiques et la démocratisation du monde musulman sont au centre des grands enjeux. Ils considèrent l’Islam comme un nouvel ennemi dont il faut anticiper les nuisances. Le bouleversement qu’il pourrait causer justifie l’intervention américaine dans le monde musulman.

A contrario, les néo-eurasistes envisagent l’Islam comme un élément essentiel de l’identité eurasienne. Les musulmans partagent une cohabitation multiséculaire avec la Russie (20 millions sont citoyens de la Fédération) au point de faire du monde musulman « un allié naturel ». Cela explique le resserrement des liens entre Moscou et l’Organisation de la Conférence Islamique, depuis 2003. Les néo-eurasistes opèrent une distinction cruciale entre les fondamentalistes, qui incarnent la tradition et la spiritualité (Iran), et les extrémistes musulmans qui reflètent une vision puritaine et anachronique de l’Histoire (wahhabisme d‘Arabie).Dans cette optique, ils considèrent l’Asie Centrale comme partie intégrante de la zone d’influence russe et proposent un jeu d’alliances, afin de conserver le contrôle de la région. Depuis 2005, la politique eurasiste de V. Poutine a permis d’accroître l’influence russe à toute l’Asie Centrale.

L’intérêt néoconservateur pour la région est récent puisqu‘il date du milieu des années 1990. L’Asie Centrale est considérée comme une alternative au golfe persique pour les livraisons énergétiques. A cette fin, le soutien à des régimes autocratiques (Kazakhstan, Ouzbékistan) l’emporte sur la volonté de changement de régime.

L’examen des politiques russe et américaine dans ces régions nous donne la mesure de a divergence des visions proposées sur le plan géostratégique.

L’objet des néoconservateurs est d’assurer l’ordre avec l’aval de la périphérie afin de lui concéder une forme de légitimité.

Pour les néo-eurasistes il s’agit de rechercher des alliés et de se libérer de l’influence atlantiste.

De ce fait, la collaboration russo-américaine à la suite du 11 septembre 2001, au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste, a été considérée selon eux comme une grave erreur, même si la réalité du terrorisme mondial n’a pas été remise en cause. La guerre contre l’Irak est vue comme « un complot impérialiste injuste », dont l’enjeu est la maîtrise des ressources énergétiques.

Finalement, les néoconservateurs adoptent, en Irak comme ailleurs, une posture défensive par la mise en œuvre d’une opération militaire préemptive, ce qui constitue une dynamique opposée à celle d’un authentique empire.

Le projet néo-eurasiste ne répond pas non plus à la dynamique impériale car il se limite à restaurer la grandeur russe sur le territoire ex-soviétique.

Mais les deux projets ont en partage le ressentiment : les néoconservateurs considèrent tout désaccord politique comme une offense à l’identité américaine, et les néo-eurasistes demeurent nostalgiques de la puissance soviétique.

Pour toute personne désireuse de mieux comprendre le monde actuel, nous recommandons la lecture attentive de ce très bon ouvrage.

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