Italie - Et pourtant, elle tourne…

Par Madeleine ROSSI , le 6 juin 2010  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Madeleine Rossi est une journaliste free-lance suisse d’origine italienne. Outre la photographie, elle combine de multiples talents. (Cf. son portrait en cliquant sur son nom)

Au delà de S. Berlusconi, comment se présente l’Italie en 2010 ? Combinant avec intelligence et sensibilité texte et photographies, Madeleine Rossi nous apporte sa réponse.

LE POUVOIR d’achat des Italiens est l’un des plus élevés d’Europe, si l’on considère la quantité de biens achetés, la progression des revenus et les heures effectivement travaillées. Et pourtant, l’Italie est un pays rongé par le chômage et l’évasion fiscale, gagné par le populisme et dont le gouvernement mène grand train, alors que les Italiens sont de plus en plus nombreux à peiner pour simplement s’en sortir. Comme partout, la pauvreté gagne du terrain et, refrain connu, l’écart entre riches et pauvres se creuse. La globalisation a balayé en une décennie le produit du “miracle économique“ des années 1990, lorsque le pays pouvait compter sur son industrie florissante au Nord et sur son point fort, le tout petit commerce.

Nouveau cadre

Parlons-en, du petit commerce, des botteghe traditionnelles, des petits ateliers, des petits garages et des petites entreprises. Tout est petit en Italie, car la PME tourne souvent autour d’une famille, de ce fait en mesure de subvenir à ses besoins, parfois même assez riche pour être à l’aise, comme l’on dit. Ce tissu économique très particulier n’a pas résisté aux changements de modes de vie à la fois naturels et conditionnés par le savoir-faire des grandes enseignes : dès lors que les zones industrielles ou artisanales se sont développées en périphérie urbaine, personne n’a résisté à la commodité des hypermarchés et des centres commerciaux. Ceci est tout à fait normal : lorsque, souvent, l’on cumule deux emplois mal payés (le moonlighting anglo-saxon), on n’a guère le temps à passer d’un magasin à l’autre pour se nourrir.
Le système compartimenté - frisant le corporatisme – des petits magasins a eu ses avantages, dans le sens que personne ne faisait de l’ombre à personne. Tous les commerçants de quartier pouvaient compter sur une clientèle bien obligée de passer chez eux… mais cette clientèle possède l’objet le plus sacré en Italie : la voiture. Et elle s’en sert pour aller se fournir, plus rapidement et moins cher, au supermarché.

Etre jeune en Italie

Mais revenons au discours purement économique, cruel et réaliste : partout, les jeunes encaissent un salaire minable (quand on ne les exploite pas, comme en France, dans de longs stages non-rémunérés) et vivent chez leurs parents. Or, cet amortisseur social qu’est la Sainte Famille italienne commence à exploser. La génération des 60-70 ans parvient encore à maintenir chez elle un ou deux enfants dans la trentaine (ou plus). Mais qu’adviendra-t-il des actuels jeunes parents, entre 30 et 40 ans ? Le niveau des salaires est si bas (900 € en moyenne, avec parfois des aides, difficiles à obtenir) qu’une famille de la classe moyenne a du mal à joindre les deux bouts. Comment feront ces gens, dans une dizaine d’années ? La cellule familiale au sens large commence, même en Italie, à disparaître. Le chômage se résume à 6 mois d’indemnités d’environ 500 €. Les indépendants qui ferment boutique n’ont droit à presque rien, une misère.

Signe des temps, voici que l’on commence à louer les bijoux de famille, soit les propriétés dans les immeubles classés des centres historiques. Cela paraît anecdotique, mais c’est en réalité très révélateur.

L’économie souterraine

L’Italie ne pourrait pas tourner sans son économie souterraine (economia sommersa), qui représentait 17% du PIB en 2006. Ce taux illustre la distorsion entre les statistiques et la vie réelle et indique la réalité de ce déséquilibre périlleux. Quant au travail au noir des clandestins, il fait “perdre“ à l’Etat quelques 2 milliards d’euros par an. Le parti de la Ligue du Nord a beau jeu de vouloir pourfendre l’immigré. Sans lui, la situation économique serait encore pire. En fin de compte et brutalement dit, les deux entreprises florissantes de l’économie italienne sont l’Etat et l’Eglise. Cette dernière dispose d’un patrimoine immobilier colossal, en plus de sa capacité à s’immiscer – via la politique et une forme de chantage financier et électoral - dans toutes les strates de la vie du pays. Omniprésence de l’Eglise, train de vie excessif du gouvernement ( le palais présidentiel du Quirinale coûte quatre fois plus cher au contribuable italien que Buckingham Palace au contribuable britannique) et économie grise de l’industrie mafieuse : un destin à la grecque attend l’Italie.

Le charme et l’absurde

Pourtant, il reste dans ce sombre tableau le charme de l’absurde, de tout ce qui ne marche pas mais qui marche tout de même, le joyeux désordre et l’optimisme brandi à bout de bras. Il reste des gens intègres qui luttent contre la criminalité, des journalistes courageux et non-soumis à l’Etat, et des écrivains qui osent dire, au détour d’un roman : “l’Etat, c’est la mafia avec un passeport“.

Les photographies présentées ci-dessous sont des fragments de Péninsule, illustrant ce qui est depuis toujours, ce qui change, ce que l’on peut voir si l’on va – un peu - sur le terrain.

Italie - Et pourtant, elle tourne…

Remorqueur – Livourne, un remorqueur en cale sèche. Etrange beauté de cette unité qui semble flotter dans la brume, mais surtout, un signe rassurant : les chantiers navals tournent et l’industrie portuaire, même limitée, tient bon face à la crise.

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Homme et chien – Catane, dans une ruelle discrète. Cet homme est un mécanicien, il prend la pose avec son chien à côté de son petit garage. Un homme tranquille, réservé et méfiant. Tout a tourné autour du chien. Et c’est ainsi qu’il a confié sa tendresse à la photographe.

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Madonna – Quelque part à Rome, détail d’un oratoire dédié à la Madonna del Divino Amore. Les petites flammes qui résistent au vent témoignent du soin apporté à ces lieux de recueillement. Ils sont à tous les coins de rue en Italie, de la simple plaque votive aux églises miniatures. Ici, l’oratoire est un petit édifice de briques au bord d’une grande artère ultra-polluée et impraticable à pied…

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Pretoria – À Palerme, comme souvent, le délicat se mêle au chantier brut, définitivement provisoire. Les sculptures de marbre blanc de la Fontana Pretoria attendent, sur cette place négligée, que le palazzo voisin soit enfin restauré. Palerme, colorée et baroque, superbe et pauvre, ne vit que de contrastes. Faut d’argent public, les cicatrices des bombardements de 1943 sont largement visibles. Ailleurs, ce sont des fonds privés qui redonnent sa lumière à un palais du XVIe siècle.

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DIGOS – Un graffiti à Florence, dans une rue qui perd de son prestige. Autrefois fief des antiquaires et des galeries de luxe, la Via Maggio voit ses galeries d’art fermer l’une après l’autre. Moins de police et plus de tango, dit le graffiti... la DIGOS est une unité antiterroriste de la police italienne, mais accusée par les milieux “contestataires“ d’être une police politique plutôt violente (impliquée dans les événements du G8 à Gênes en 2001).

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Carabinieri – Palerme encore, un escalier absurde, ne menant à rien et ne partant de nulle part. Le fourgon des carabiniers, stationnant dans la rue, était entouré de militaires en armes. Surveillance très peu discrète dans un quartier très pauvre, très populaire, à 500 mètres du grand tribunal-bunker. Ici, jamais de questions : observer et humer, lire entre les lignes.

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Drugs – Comme en Amérique du Sud, on suspend des chaussures aux fils électriques pour indiquer qu’ici, on vend de la drogue. Peu de gens - y compris la police - le savent, ce qui rend d’autant plus savoureux les commentaires et les questions…

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Forme – Dans l’atelier d’un orfèvre, les formes pour créer les fruits en argent martelé et ciselé. La tradition de l’orfèvrerie toscane n’a pas disparu, mais se fait rare et discrète. La globalisation chasse les artisans, comme partout. Florence en souffre d’autant plus qu’elle vit orgueilleusement sur ses acquis historiques. Peuple de boutiquiers (11 000 toutes petites PME environ), les Florentins sont incapables de suivre la marche du temps, ce qui leur permettrait de retourner la globalisation à leur avantage. Horaires des années 1950 et habitudes poussiéreuses, étranglement économique, aucune aide de l’état : le petit commerce subit la crise de plein fouet.

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Teatro – Vittorio Gassman, monstre sacré du cinéma italien, a enseigné dans ce cinéma-théâtre, abandonné depuis plus de 20 ans. L’endroit sert de dépôt à un centre artisanal du quartier Oltrarno. Pour un théâtre fermé, des ateliers de marqueterie de marbre, de restauration d’art et d’orfèvres. Particularité très italienne, ce centre appartient à la Curie de Florence, qui permet ainsi à tous ces artisans de survivre et de travailler. L’Eglise, encore l’Eglise.

Copyright texte et photographies 2010-Rossi/Diploweb.com

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