Hubert Védrine, « Continuer l’Histoire », Flammarion, 2008

Par Vincent SATGE, le 6 septembre 2013  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Co-président du site Les Yeux du Monde.fr, site de géopolitique pour les étudiants, Vincent Satgé est en Master 2 de Sciences Politiques à l’Institut d’études politiques de Bordeaux.

Présentation d’un classique de géopolitique : Hubert Védrine, "Continuer l’histoire", Paris, Flammarion, 2008, 149 p.

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"SI LES Occidentaux (environ un milliard d’hommes seulement sur six milliards et demi) refusent de voir, depuis l’Olympe où ils pensent se situer, qu’ils ont perdu le monopole de l’Histoire du monde, ils vont rencontrer des difficultés croissantes à faire valoir leurs idées, et même à défendre leurs intérêts." Dans son bref essai Continuer l’histoire, Hubert Védrine adopte des propos directs qui peuvent surprendre de la part de ce diplomate. Initialement publié chez Fayard en 2007, ce livre a été réédité chez Flammarion en 2008 dans la collection Champs actuel, version dans laquelle il est plus aisé à trouver.

Hubert Védrine, « Continuer l'Histoire », Flammarion, 2008

Est-il véritablement besoin de rappeler le parcours de cet énarque devenu conseiller de la cellule diplomatique auprès du président François Mitterrand en 1981 ? En 1988, il devient porte-parole de l’Elysée avant d’en être le secrétaire général de 1991 à 1995. Il est cependant connu du grand public comme le ministre des Affaires étrangères de la "longue cohabitation". Outre sa riche vie professionnelle, il publia en 1996 Les Mondes de François Mitterrand, ouvrage sur la politique étrangère du président de la République avant de regrouper plusieurs recueils de ses articles et discours : Face à l’hyperpuissance en 2003, Le temps des chimères en 2009 enfin Dans la mêlée mondiale en 2011. Dernièrement, il a remis au président François Hollande un rapport sur les conséquences du retour de la France dans l’OTAN, sur la relation transatlantique et sur l’Europe de la défense.

Dans cet essai, Hubert Védrine organise son propos autour de quatre sujets : les obstacles rencontrés par l’Occident dans la gestion des affaires du monde, les pistes de réflexion qu’il nous soumet, ses propositions pour une "Europe-puissance" et ses conseils pour aider la France à tenir son rang dans la mondialisation.

Hubert Védrine commence par énoncer les défis globaux qui attendent l’Occident

Avec la fin de la guerre froide (1990), les Occidentaux ont cru à la "fin de l’histoire" et au règlement des défis mondiaux par une communauté internationale désormais unifiée. Le multilatéralisme "intégral" via l’ONU apparut, lors de la décennie 1990, comme la solution aux problèmes internationaux. Se sont ainsi succédés plusieurs rendez-vous d’importance : le sommet de Rio en 1992 relatif à l’environnement, le sommet de Copenhague traitant du développement social en 1995 et enfin celui de Pékin la même année concernant la place de la femme dans la société. Le comportement de "l’hyperpuissance" encourageait d’ailleurs ce recours au multilatéralisme : ainsi, dans les années 1990, entre Bush senior et Bill Clinton, l’Amérique apparut comme un gendarme du monde réticent (le "reluctant Sheriff").

Plusieurs événements vont vite mettre à mal cette représentation du monde. L’arrivée au pouvoir des néoconservateurs aux Etats-Unis en 2000 permet à l’essayiste Robert Kagan d’écrire son célèbre article « Americans Are From Mars, Europeans From Venus ». Il désigne ainsi le rapport différent que le Vieux monde et l’Oncle Sam entretiennent face au recours à la force dans les affaires internationales. Néanmoins, les Occidentaux se retrouvent sur leurs valeurs qu’ils assimilent trop souvent aux droits humains. Si ces derniers sont pour la plupart universels et reconnus comme tels par le monde entier, il ne saurait en être de tous ceux que l’Occident souhaite imposer au reste du monde. Hubert Védrine convoque à ce titre le philosophe iranien Ramin Jahanbegloo et l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne, tous deux appelant à un universalisme qui se démarque des valeurs occidentales.

La société civile internationale déçoit elle aussi nombre d’espoirs. Elle est en effet infiltrée par des puissances étatiques via les GONGOs (government operated non-governmental organizations), peu établie dans le monde (près de 130 pays au monde en 2006 n’accueillent pas d’ONG) et peu légitime dans le sens où les ONG sont pour les plus puissantes généralement anglo-saxonnes.

Quant au dialogue des civilisations, il mériterait mieux que le dédain auquel il est quasi-systématiquement exposé. Il s’incarne notamment dans les relations qui opposent l’Islam et la Chine, l’Islam et l’Hindouisme, la Chine et l’Inde et, bien entendu, l’Occident et l’Islam. Ce dernier reste pour Hubert Védrine principalement un "choc d’incultures " qui gagne en audience dans le monde musulman. Au-delà des déclarations, des actes forts concernant le conflit Israélo-Palestinien qui "empoisonne depuis des décennies les rapports entre l’Occident et le monde arabo-musulman" sont aussi nécessaires qu’urgents.

Le multilatéralisme n’est donc pas la panacée, comme on avait pu le croire vingt ans auparavant, et nombre d’exemple en témoignent. En termes de (non) gouvernance économique, l’ "économie-casino" fait la part-belle aux hauts revenus (2% de l’humanité possède 50% du patrimoine des ménages). Le "fanatisme des marchés" dénoncé par Joseph Stiglitz amène à une économie financière complètement déconnectée de l’économie réelle. Même si globalement la pauvreté recule dans le monde, on dénombrait en 2006, 854 millions d’individus sous-alimentés. Le même modèle économique amène à des ravages sur l’environnement, que le rapport Stern estime à 1% du PIB mondial par an si rien n’est fait d’ici 2020.

L’Etat doit donc conserver son rôle, avoir une politique étrangère cohérente et inscrite dans la durée (chose de plus en plus difficile dans nos sociétés ultra-médiatisées où les enjeux extérieurs sont bien souvent phagocytés par les enjeux domestiques) pour affronter ces divers défis. L’Occident qui a une part essentielle à jouer dans le règlement de ces défis ne doit pas l’oublier.

Quelles propositions pour ce "monde meilleur" ?

Au sujet de l’économie, Hubert Védrine pose le problème de la gouvernance. Tout d’abord il décrit les forces en présence. Ainsi une majorité de pays était en 2006 favorable à l’économie de marché tandis que les altermondialistes, eux, étaient divisés quant aux alternatives à adopter. Les promoteurs de la régulation se frottaient aux problèmes de la souveraineté, laissant au final au marché une grande latitude.

Sur la question environnementale, Hubert Védrine reprend une proposition lancée depuis la conférence de Rio en 1992 et reprise au sommet de la terre de Johannesburg en 2002. Il envisage ainsi la création d’une Organisation Mondiale pour l’Environnement, sorte de "forum de négociations permanentes [...] disposant des ressources et de l’expertise suffisantes pour surveiller l’application des différents accords multilatéraux".

L’obsolescence du traité de non-prolifération des armes nucléaires appelle à une refonte. Quelle réponse apporter aux pays se retirant du traité (Corée du Nord), ceux à la limite de le quitter (Iran) et ceux ne l’ayant pas rejoint car détenteurs de l’arme nucléaire (Israël, Inde et Pakistan) ? Comment préciser les conditions de transferts de technologie et celles de mise en œuvre de programmes de nucléaire civil ?

Vient enfin l’ONU. Hubert Védrine commence par préciser les pistes sans intérêts, telle que la suppression du statut de membre permanent et du veto (tous deux introduits dans la Charte de l’ONU suite au constat d’échec de la SDN). Il repousse également l’idée de la création d’un siège permanent pour l’Union européenne, qui ferait perdre un siège à l’Angleterre et à la France tandis que le représentant unique des pays membres, du fait de la difficulté d’aboutir à un accord entre les divers Etats-membres, serait la plupart du temps obligé de s’abstenir. Venant à des propositions, Hubert Védrine reprend l’idée de créer de nouveaux membres permanents (Japon, Inde, Allemagne, ainsi qu’un représentant Latino-Américain, un Africain et un Arabe, chacun de ces derniers étant renouvelé au sein de sa zone). Enfin l’encadrement du droit de veto circonscrit à l’humanitaire lui paraît envisageable. La création d’un organisme indépendant décrétant une situation humanitaire d’urgence pourrait par exemple déclencher la suspension des vetos pour une période de trois à six mois.

Hubert Védrine, on le voit, appelle à s’en remettre aux organisations multilatérales, même si, in fine, ce sont les Etats qui doivent assurer la réalisation : "il est question ici d’Etats capables et modernes, réformés, concentrés sur leurs vraies tâches, tous engagés dans un processus de démocratisation. L’essentiel est de comprendre que nous ne pouvons nous défausser sur la "communauté internationale", l’ONU ou tout autre Providence."

"Une Europe qui saurait qui elle est et ce qu’elle veut"

Trois axes organisent les propositions d’Hubert Védrine sur cet ambitieux programme : les limites de l’élargissement, la question des compétences et enfin le rôle de l’Union sur la scène internationale.

La guerre froide a permis de retarder la fixation des limites de l’Union européenne. Les critères de Copenhague de 1993 (Etat démocratique, avec une économie de marché viable et reprenant l’acquis communautaire) ne permettent pas non plus de trancher ce point. Est-ce un " espace méditerranéo-eurasiatique de paix, de stabilité, de commerce et de droit, assorti de quelques politiques communes " que les Européens souhaitent créer, ou bien une véritable "Europe-puissance" ? Dans le second cas, une liste de pays devrait être établie, parmi lesquels figureront inévitablement les Balkans et, à leur discrétion, la Suisse, la Norvège et l’Islande. Pour le reste, la coopération oui mais l’adhésion non, au nom des principes d’identité et de cohérence.

La question des compétences appelle elle aussi à une clarification voire à un rééquilibrage. "Si cela constitue un progrès que 60% de la législation nationale soit d’origine communautaire [...] alors à quoi bon la démocratie nationale, la République française, toutes ces élections ? Au bout du processus : l’insurrection électorale contre tous ces détenteurs illégitimes d’un simulacre de pouvoir, gouvernements et politiciens, boucs émissaires tout trouvés pour cette intolérable dépossession démocratique." Responsabiliser les politiciens nationaux en établissant les compétences qu’ils détiennent voire qui leur sont restituées permettrait de donner un sens à la "fédération d’Etats-nations" de Jacques Delors.

Enfin, quelle Europe veut-on sur l’échiquier mondial ? Pour Hubert Védrine, les difficultés à l’édification d’une Europe-puissance ne sont ni juridiques ni institutionnelles mais bien mentales. Les Européens répugnent à l’esprit de puissance, refusant le hard pour mieux se jeter dans le soft power, laissant aux Etats-Unis et à l’OTAN le soin de les protéger. Face à cette situation, le peuple européen doit être convoqué lors d’un référendum ou d’élections européennes pour répondre à la question suivante : "Voulez-vous que l’Europe devienne une puissance mondiale avec ce que cela implique sur les plans diplomatiques et militaires ?" Voilà qui, en plus de défendre les intérêts de l’Europe, permettrait de mieux protéger ceux de l’Occident et du monde face aux aventureuses guerres menées lors des mandats de Bush junior.

La France et ses complexes

Hubert Védrine énumère dans un premier temps les avantages dont dispose l’Hexagone dans la mondialisation : économique, militaire, institutionnel, démographique, touristique, culturel... Il en vient finalement à la conclusion si fréquemment énoncée : malgré leurs multiples atouts, les Français se considèrent comme perdants d’avance dans la compétition mondiale. Manque de confiance renforcé par certains essayistes qui souhaitent en découdre avec les "archaïsmes" socio-économiques de la société française et avec une classe politique trop timorée face à l’urgence.

Dans le même esprit, le rapport français à l’Histoire tourne souvent de la repentance à la haine de soi : "ainsi de la Saint-Barthélemy, de l’esclavage, de la colonisation, des mutineries de 14-18, de Vichy, de la guerre d’Algérie. A chaque fois, il ne s’agit pas tant de mieux savoir, de tirer des leçons plus utiles et de mieux transmettre, que d’accuser pour mieux obtenir une expiation, une demande de pardon, des réparations." De même, les diverses lois mémorielles et en particulier celle sur le génocide arménien votée le 12 octobre 2006 montrent la fâcheuse tendance du législateur à vouloir graver dans le marbre sa vérité historique : "comme si le Parlement Turc se mêlait de légiférer sur les massacres commis par la France durant la conquête d’Algérie ! Et à quand un vote sur l’extermination des Indiens d’Amérique ?"

Enfin, revenant plus étroitement sur les questions internationales, Hubert Védrine propose que soit évacuée la lancinante question des droits de l’Homme. Si ceux-ci ne doivent en aucun cas être occultés des affaires étrangères, ils ne sauraient pour autant en fixer les priorités. Ainsi, la "synthèse" entre realpolitik et droits de l’Homme lui apparaît autant possible (car réalisée dans le passé) que souhaitable.

*

Cet ouvrage d’Hubert Védrine est pratique à deux titres. Il permet de saisir en peu de temps les principales évolutions du monde contemporain, les problématiques ainsi que les solutions dont il esquisse des pistes. Il s’agit ainsi d’une bonne entrée dans les affaires internationales présentes. De plus, il mobilise des références incontournables pour quiconque souhaite s’intéresser à la théorie des relations internationales : R. Kagan, F. Fukuyama, H. Kissinger, J. Nye...

Néanmoins Hubert Védrine n’échappe pas aux limites inhérentes à l’essai. Tout d’abord le texte manque quelquefois de précisions : la synthèse est parfois un peu rapide là où on attendrait des développements plus étayés. Enfin certains sujets abordés lors de la rédaction sont aujourd’hui caduques. Ainsi, lorsqu’Hubert Védrine parle de réformer tour à tour la PAC, le FMI, ou encore présente diverses alternatives à l’échec du traité constitutionnel de 2005, son propos est complètement dépassé. Chose heureuse pour le monde que des réformes aient été lancées six ans après la publication du présent essai et que l’on serait bien injuste de reprocher sérieusement à Hubert Védrine.

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. Voir d’autres présentations :

A. Beaufre, "Introduction à la stratégie", A. Colin, 1963, rééd . Fayard/Pluriel, 2012

Z. Brzezinski, "Le vrai choix", Ed. O. Jacob

J. Vaïsse, « Barack Obama et sa politique étrangère (2008-2012) », Éd. O. Jacob

P. Moreau Defarges, « Introduction à la géopolitique »

R. Kagan, « La puissance et la faiblesse », Hachette Littératures, 2006

G. Chaliand, « Le nouvel art de la guerre », L’Archipel, 2008

M. Foucher, "L’Europe et l’avenir du monde", Ed. Odile Jacob, 2009

F. Bozo, "La politique étrangère de la France depuis 1945", Flammarion, 2012.


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