FC. Enjeux internationaux, 30e anniversaire !
Thierry Garcin met en perspective 30 années passionnantes

Par Thierry GARCIN, le 21 juin 2014  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Thierry Garcin est producteur délégué à France-Culture, docteur en science politique, habilité à diriger des recherches, chercheur associé à Paris-Descartes (École doctorale), maître de conférences à HEC, conférencier à l’ENA.

L’émission quotidienne de France Culture "Les enjeux internationaux" existe depuis 30 ans ! Dans un document exceptionnel, T. Garcin nous fait l’honneur de revenir sur ce parcours marqué à la fois par les évolutions du monde et de la radio. Il pointe en conclusion combien la radio tire bénéfice de l’Internet, via les posdcasts.

TRENTE ans d’actualité internationale, c’est d’abord trente ans de bouleversements internationaux ou d’évolutions déterminantes, tragiques ou heureuses. C’est aussi trente ans de radio.

Tant d’événements majeurs ! Qu’on se rappelle l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985, les bouleversements internationaux de 1989-1991, l’essor économique inopiné et remarquable de la Chine, les grandes guerres de coalition avec l’accord de l’ONU (guerre du Golfe en 1991, guerre d’Afghanistan en 2011, guerre de Libye en 2011), ou sans l’accord de l’ONU (guerre du Kosovo en 1999, guerre d’Irak en 2003), les soulèvements arabes, et tant d’autres secousses imprévisibles et passionnantes à analyser. La presse en est le reflet : elle témoigne, de plus en plus dans la bousculade.


Le programme du 23 au 27 juin pour le 30 anniversaire

Pour marquer le 30e anniversaire des « Enjeux internationaux », la semaine du 23 juin 2014 sera consacrée à quelques regards génériques sur les trente années passées mais aussi sur l’avenir des relations internationales.

Lundi 23 : « Les États-Unis, unique superpuissance mais durablement affaiblie ». Invité : Simon Serfaty, Center for Strategic and International Studies (CSIS), Washington.

Mardi 24 : « « Les grandes interrogations sur la Chine ». Invité : nom à préciser.

Mercredi 25 : « De l’URSS à la Russie, quelle puissance ? ». Invité : Yuri Rubinski, Conseil russe des affaires internationales (RIAC), Moscou.

Jeudi 26 : « Les énergies, moteur de la puissance internationale ». Invité : nom à préciser.

Vendredi 27 : « Quel avenir pour les pays émergents ? ». Invité : Paulo-Roberto de Almeida, diplomate et universitaire, Brasilia.

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Beaucoup d’évolutions, qu’on n’identifiait pas forcément sur le moment, ont modifié le métier. Les transformations géopolitiques de cette période, l’évolution des techniques de transmission (avec surtout la généralisation du téléphone automatique international, déterminante), les diverses réorientations de la chaîne France-Culture en fonction des directions successives, l’arrivée massive du « tout-information » qui tourne en boucle avec une régularité remarquable (la plupart des organes de presse voulant d’abord rebondir sur l’actualité [1]), etc., tout cela a modifié aussi, peu à peu, la façon de faire.

FC. Enjeux internationaux, 30e anniversaire !
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Le présent témoignage (il y aura tant d’autres choses à dire le moment venu, sous une autre forme) se veut volontairement subjectif et mariera, selon les sujets traités, les relations internationales et le traitement de l’actualité internationale à la radio. On rappellera aussi que « Les Enjeux internationaux » sont en partenariat avec Arte (« Le dessous des cartes », hebdomadaire), la revue bimestrielle Questions internationales (La Documentation française) et l’hebdomadaire Courrier international.

Souvenirs, souvenirs…

L’idée de départ venait du directeur de France-Culture, Yves Jaigu, hélas récemment disparu (2012).

Yves Jaigu était un homme profondément éclairé et ouvert s’il en fût, bienveillant et chaleureux en tête à tête, mais souvent granitique au premier abord. Sa confiance était à ce prix. Sa « tolérance » (bien que ce mot soit galvaudé) était globale et totale. Un exemple, qui m’avait frappé moi-même (on l’aurait été à moins) : un producteur de la chaîne prenait-il à l’antenne la défense de l’invasion soviétique en Afghanistan qu’Yves Jaigu répliquait en privé : « C’est le prix à payer pour que toutes les opinions s’expriment… ».

Bref, il s’agissait, avec « Les Enjeux internationaux », de bâtir un programme quotidien qui se voulait de référence, proposant analyse et synthèse, dans la pluralité des points de vue, en se distanciant de l’actualité la plus chaude ou en la mettant en perspective. Nous étions dans une station de radio thématique (personne n’en aurait eu honte à l’époque), qui répondait clairement à son nom, avec les contraintes mais aussi la vertu du service public.

Durant les premiers mois, le format de l’émission était même d’une demi-heure, ce qui était confortable, mais à une heure de diffusion volontairement ingrate : 20 h ! Il ne faut pas oublier que la concurrence des journaux télévisés était écrasante. Curieusement, à l’époque, nous reçûmes aussitôt des centaines de longues lettres d’approbation : à notre plus grande surprise, nous avions l’impression de combler un vide ! Yves souhaitait néanmoins placer à terme ce programme au meilleur moment, c’est-à-dire en ces temps entre 7h et 8h 30 du matin (aujourd’hui, ce serait 7h-8h). Précision qui n’est pas un détail, pour comprendre le contexte : l’équipe de direction était très soudée et je savais pouvoir m’appuyer sur ses conseillers (l’expérience l’a prouvé), Michel Cazenave, Alain Trutat, Alain Veinstein.

Itinéraire


De fait, en 1984, la formule des « Après-midi de France-Culture » était arrivée à son terme. Yves Jaigu l’avait abandonnée, sans doute parce que « Les Après-Midi » étaient devenus (un peu ou beaucoup) un État dans l’État. La verticalité de la direction de France-Culture n’était vraiment pas étouffante, et c’était heureux. Ce que j’ai dû, durant dix ans, aux responsables des « Après-Midi », Jacques Floran puis Pierre Descargues, est considérable.

Les liaisons téléphoniques n’étant pas aussi bonnes qu’aujourd’hui, on multipliait les duplex, ce qui supposait une organisation d’enfer.

De 1978 à 1984, j’y avais été en charge du « Magazine international » hebdomadaire : jusqu’à 2h 10 de durée, cinq rubriques d’affilée dont une revue de presse internationale de vingt minutes comportant des liaisons avec l’étranger. Ces précisions peuvent paraître anecdotiques, mais ce rythme hebdomadaire était épuisant : les liaisons téléphoniques n’étant pas aussi bonnes qu’aujourd’hui, on multipliait les duplex (invités en studio à l’étranger), ce qui supposait une organisation d’enfer, les débats en direct étaient complétés par des analyses complémentaires courtes auprès d’experts qualifiés (ce qui s’est perdu, tout le monde parle à la radio, jusqu’au café du commerce institutionnalisé sur certaines chaînes), dont l’enregistrement était chronophage. Il est vrai qu’il valait mieux « monter » les propos des chercheurs non-enseignants, propriétaires ad vitam aeternam de leur domaine : à l’époque, c’était tout juste s’ils ne parlaient pas avec des notes infrapaginales.

Régulièrement, le « Magazine international » était diffusé de l’étranger : il fallait voir l’effarement des femmes de chambre d’hôtel, devant ces amoncellements sur le tapis d’hectomètres de bandes magnétiques entortillées, car on était souvent obligé de pratiquer le montage sur le magnétophone lui-même (les historiques et indétrônables Nagra). Chaque mois, on partait en reportage pour une huitaine de jours ; je me souviens même d’une mission de trois semaines aux États-Unis en 1983, dépendante d’une série annuelle consacrée à l’esprit de défense (un ouvrage en avait été tiré [2]).

Le rappel de cette connaissance du terrain et de cette constante recherche d’interlocuteurs à l’étranger lors des reportages (sans doute, largement plus d’une centaine à ce jour) n’est pas anodin. Ces plongées (brutales finalement), ces enquêtes dans les pays en guerre (Liban, Irak…) où tout interlocuteur était immédiatement disponible pour l’enregistrement (« Venez tout de suite », caractéristique des guerres urbaines), ces « carottages » diraient les pétroliers, tout cela a permis par la suite de structurer plus facilement le travail, de bénéficier d’un copieux carnet d’adresses à l’étranger et, avec le recul, s’est révélé irremplaçable. On parle différemment d’un pays qu’on a connu.

Le jour de la diffusion du reportage, quel plaisir, mais quel plaisir éphémère !

Et, à l’époque, ces reportages étaient particulièrement travaillés au montage et au mixage, notamment les reportages de guerre - hélas - les plus passionnants. Car nous pouvions bénéficier alors de moyens importants. On appelait cela pompeusement des « grands reportages », sur le modèle de la télévision. Le jour de la diffusion, quel plaisir, mais quel plaisir éphémère ! C’était d’ailleurs la même chose pour la télévision, où j’avais travaillé durant deux ans, dont un an au journal télévisé : un reportage (grande aventure) n’existait que dans l’instant, il disparaissait aussitôt dans l’éther. Pour nous, à la radio, des semaines et des semaines de travail, dont le résultat radiophonique s’évaporait…, à mesure que l’émission était diffusée. Sur ce plan, on y reviendra, l’écoute sur Internet a tout changé.

Le projet initial des « Enjeux internationaux » avait été audacieux, compte tenu de la structure administrative de Radio-France.

En effet, il s’agissait de composer une équipe de cinq personnes. D’abord, trois producteurs : j’avais sollicité aussitôt Éric Laurent pour la politique étrangère et Dominique Rousset pour les questions de société internationales (laquelle a couvert ce domaine jusqu’en 1997), qui étaient clairement délaissées par la grande presse. Ensuite, plus original, deux journalistes de la rédaction de France-Culture. L’osmose n’était pas gagnée d’avance. J’avais d’emblée demandé à Yves Jaigu de ne relever que de lui-même, en cas de litiges qui n’auraient pas manqué d’arriver, car le « journal » et la « production » vivaient chacun en vase clos. On ne se tutoyait même pas. Aujourd’hui, par comparaison, c’est l’extrême inverse. Tout est, hélas, étiqueté « actualité ». Au reste, ce schéma de base - apparier des producteurs et des journalistes - devint vite périmé, puisque Yves Jaigu quitta la direction de France-Culture peu après, en mésentente frontale avec la présidence de Radio-France. Son idée (producteurs + journalistes) a fait fortune par la suite, pour le meilleur et pour le pire. Le direct, permanent, était une exigence. Aujourd’hui, le direct est souvent du bavardage organisé, auto-justificateur.

Quand l’émission passa aux horaires matinaux, ce fut avec des fortunes variables et des horaires erratiques, en fonction des choix (souvent capricieux) du moment. Tout le monde sait que, balloter une émission d’un horaire à l’autre, c’est la pire manière de fidéliser des auditeurs. Dans les années 1980, le vieux sage et président de RTL, Jacques Rigaud, disait au directeur de France-Culture qu’il dépensait des trésors d’ingéniosité pour que les auditeurs de RTL ne s’aperçoivent pas que l’animateur de 11h venait de passer à la tranche de 16h.

Les invités, cœur de métier

Une émission de radio de ce type n’est rien sans les invités, qui en sont le sel. De ce côté, unique en son genre, France-Culture est une véritable table d’hôtes, on ne le répétera jamais assez.

... Pascal Chaigneau, Gérard Chaliand, Daniel Colard, Dominique David, Alain Dieckhoff, Jean-Luc Domenach, Feriel Fates, Christian Girault ....

La diversité des invités est la règle, et il faut rendre hommage au concours et à la disponibilité des « habitués ». Une telle émission, avec les contraintes propres au rythme quotidien, ne peut se préparer sans des experts de toutes tendances qui ont leur rond de serviette, et mille mercis à eux. Pour ne citer que les amis français : Didier Billion, Jean-Marie Bouissou, Pascal Chaigneau, Gérard Chaliand, Daniel Colard, Dominique David, Alain Dieckhoff, Jean-Luc Domenach, Feriel Fates, Christian Girault, Yves Lacoste, Jean-François Legrain, Christian Lequesne, Christian Lochon, Pierre Melandri, Georges Mink, Philippe Moreau Defarges, l’ambassadeur Michel Raimbaud, Jean-Luc Racine, Jean-Christophe Romer, le général Philippe Rondot, Philippe Ryfman, Thomas Schreiber, Hervé Théry, et tant d’autres. Combien sont sollicités au dernier moment et répondent toutes affaires cessantes ! Durant la guerre du Golfe ou la guerre d’Irak de 2003, si médiatisées et d’une façon si complaisante (si servile aussi), il n’était pas rare de téléphoner à tel invité à 5h du matin pour qu’il vienne en studio le matin-même. Les auditeurs ne le savent pas forcément.

Il faut aussi et surtout rendre hommage à tant de personnalités disparues, fort regrettées, qui ont tant apporté et dont les analyses manquent cruellement, à l’heure où la presse ressemble souvent à une immense photocopieuse : Atsutsé Kokouvi Agbobli, l’ambassadeur Marc Bonnefous, Hervé Coutau-Bégarie, le général Pierre-Marie Gallois, Pierre Gentelle, René Girault, Pierre Mayer, Jean-Claude Sergeant.

De l’actualité immédiate à la polémique permanente


L’émission a toujours veillé à maintenir un équilibre entre la prise en compte de l’actualité immédiate et la distanciation, entre les sujets chauds et les pays méconnus - service public oblige. Pour cela, la recette est simple, souvent fatigante à mettre en œuvre mais jamais fastidieuse : faire appel à des experts de disciplines différentes (avec une faiblesse reconnue pour les géographes, toujours à l’affût des interactions), d’opinions différentes (surtout dans une chaîne comme France-Culture…), français ou étrangers.

De 1984 à 1997, « Les Enjeux internationaux » avaient le mérite d’être complétés par une émission mensuelle d’une heure et demie intitulée « Géopolitique », invitant de nombreux invités, surtout étrangers. Je me rappelle quelques épisodes qu’il faudra d’ailleurs raconter, ils sont savoureux : nous étions avant 1991 en pleins rapports Est-Ouest et l’Union soviétique intimidait… Ce programme « Géopolitique », qui proposait des reportages également d’une heure et demie, serait inimaginable aujourd’hui. Le temps long n’est plus forcément de mise : il faut « réagir ». La dépêche triomphe ! La dépêche étant d’ailleurs de plus en détrônée par la confusion d’Internet. Sic transit

Autre évolution : depuis une vingtaine d’années, facilitées par l’envoi compulsif et immédiat de courriels, les réactions à telle prise de position se multiplient, les militants de telle ou telle cause s’ingéniant à soigneusement s’exclure. Le retour au communautarisme est bien palpable. Nous l’avions déjà vu lors des guerres de Yougoslavie et de post-Yougoslavie, où un point de vue serbe ne pouvait être entendu par un auditeur pro-croate ou pro-bosniaque musulman, et inversement.

Dans la société française, le refus de la contradiction est bien réel.

C’est toujours le cas pour le conflit israélo-palestinien, où un point de vue pro-palestinien subit souvent les pires foudres. C’est d’ailleurs, dans la presse, le sujet le plus tabou qui soit, ce qui prouve une forme d’immaturité profonde de notre société (cela changera) et une culture détestable du non-dit. Le cas est souvent le même pour l’Europe, même si les fédéralistes sont moins arrogants (« Il n’y a pas de plan B », assenaient-ils, assertion proprement idéologique). Dans les relations avec les uns et avec les autres, on s’aperçoit quotidiennement de cette dérive nationale du « J’ai raison, un point c’est tout ». Dans la société française, le refus de la contradiction est bien réel. Cela dit, les rapports avec les auditeurs sont très bénéfiques : ceux-ci savent être exigeants et avisés, argumentant au besoin à l’envi. Échanges parfois délicats à entretenir, puisque « Les Enjeux internationaux » sont devenus après le départ d’Yves Jaigu, en 1984, une émission à invité unique (ce que nous avons toujours regretté).

L’avenir est ouvert


La relation de la radio à ses auditeurs, sans lesquels nous ne serions rien, a été littéralement bouleversée par l’avènement d’Internet : les émissions deviennent permanentes, alors que c’était un fusil à un coup, après quoi il fallait recharger. Nous sommes devenus pérennes.

Les Enjeux internationaux : un éclairage quotidien sur les événements de l’actualité internationale, pour nous aider à identifier les tendances durables de la géopolitique, de la diplomatie, de l’économie ou de la démographie.

France-Culture, qui heureusement et légitimement représente… 9,7 millions de téléchargements mensuels (mai 2014), est consultable n’importe où, n’importe quand. « Les Enjeux internationaux » (comme quantité d’autres émissions) sont réécoutables durant trois ans et téléchargeables durant un an. En mai 2014, ils ont engrangé 327 000 téléchargements. Grâce à nos amis auditeurs, l’émission occupe régulièrement l’une des toutes premières places en la matière. On serait surpris de l’origine géographique de ces écoutes et de ces consultations (liens informatiques, bibliographies…), car il ne s’agit pas - loin de là - des seules aires francophones. En un mot, on n’imagine tout simplement pas la révolution qu’Internet représente pour des émissions et des chaînes de contenu. Depuis sa création, sans conteste et dans sa diversité, la radio est le médium qui a le plus profité des progrès techniques et s’y est toujours adapté avec facilité, souplesse et détermination.

Raison de plus pour croire en la radio et d’abord à France-Culture qui, par-delà la trajectoire particulière et particulièrement solitaire des « Enjeux internationaux », a heureusement bien d’autres aventures à vivre.

Copyright Juin 2014-Garcin/Diploweb.com


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[1Lire du même auteur « L’internationaliste et la médiatisation des RI », in Balzacq Thierry et Ramel Frédéric (dir.), Traité de relations internationales, SciencesPo Les Presses, 2013.

[2Thierry Garcin, Les impératifs de défense, Economica, 1984.


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| Dernière mise à jour le mercredi 28 septembre 2016 |
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