Emergences : le basculement du monde ?

Par Axelle DEGANS, Claude CHANCEL, le 15 juillet 2011  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Axelle Degans, agrégée d’histoire, est auteur du livre Les pays émergents : de nouveaux acteurs, Ed. Ellipses, collection CQFD, 2011, et professeure d’histoire, de géographie et de géopolitique en classes préparatoires économiques et commerciales à Dunkerque. Claude Chancel, agrégé d’histoire, auteur d’ouvrages de référence sur l’Asie du nord-est (Japon, Corée et Chine), le plus souvent publiés aux Presses Universitaires de France (Le monde chinois, PUF, 1998 et 2008) est professeur de géopolitique à Grenoble Ecole de Management.

La crise économique, depuis 2007-2008, accélère la mutation, avec une croissance bien plus forte chez les pays émergents qui augmentent leurs réserves en or et se sont dotés de fonds souverains puissants. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique, la Chine et la Russie ont cependant encore un long chemin à parcourir, avec des handicaps et des freins faciles à repérer. Tandis que les pays industrialisés doivent se réinventer.

LE REGARD de l’historien et l’éclairage géopolitique permettent de comprendre que l’émergence n’est pas seulement un problème d’actualité. II faut, sans doute, étudier d’abord comment l’Angleterre, puis les Etats-Unis, ont construit leurs leaderships successifs dans le monde contemporain. Nous pouvons risquer la formule : « factory, navy, City », qui a le mérite d’insister sur la révolution industrielle, les échanges et la finance… Les premiers pays émergents, face à eux, ont été l’Allemagne et le Japon. Et cela ne s’est pas bien passé…

Secrets du décollage

Les pays émergents (Japon, puis « pays-ateliers » de l’Asie de l’est et du sud-est, Chine, Inde, Mexique, Brésil, Union sud-africaine, Maroc, Tunisie, Turquie, Pays du Golfe, Europe de l’est) se caractérisent le plus souvent par la priorité absolue donnée à l’industrie, puis aux cinq « E » (Etat, Education, Entreprise, Epargne, Exportation). En fait, la Chine post-1978 a recommencé les expériences, à son échelle, à son rythme et dans sa propre configuration impériale, du Japon (et, sans doute, des deux « ROC » (Corée du Sud et Taiwan) et des deux Cités-Etats (Singapour et Hongkong), ainsi que de la France des « trente glorieuses ». Objectif : la reconquête du leadership historique, forcément aux dépends des Etats-Unis et de l’Occident.

Pouvoir et gouvernance économique des puissances émergentes

Des conditions précises doivent souvent être réunies pour le « décollage » : un pouvoir stable, plutôt fort et autoritaire, parfois totalitaire, disposant de la durée ; une réforme agraire et nourricière, libérant des paysans qui deviennent des ouvriers ; une priorité absolue donnée à l’impératif industriel, avec de gros horaires et de petits salaires qui constituent un avantage comparatif, souvent décisif et associés à des capitaines d’industrie systématiquement encouragés.

S’ajoutent à ces premières conditions le choix de secteurs d’activité, moteurs et vecteurs d’exportation : textile, puis montage électronique, par exemple, une polarisation de ces activités autour de la mer, sous forme de ZIP (zones industrialo-portuaires) et de zones franches, en attendant une diffusion sur l’ensemble du territoire national, une monnaie de combat, sous-évaluée, d’attaque des marchés (du yen au yuan), une épargne de précaution et des excédents commerciaux qui procurent d’énormes réserves de change. Enfin, une scolarisation des filles et des garçons qui autorise, à terme, la remontée de filières, facilitée par la copie, voire l’espionnage industriel (investissements étrangers, étudiants expatriés et exigence de transferts de technologie), la dignité retrouvée, la confiance en l’avenir et la prospérité recouvrée offrent une revanche sur les anciens temps difficiles.

A chacun son émergence

La géographie des pays émergents se diversifie, et, même, s’universalise : Asie de l’est, Inde, Brésil, (désormais 7ème puissance économique du monde, devant l’Italie), Mexique, Russie, Afrique du sud, Maghreb, Moyen-Orient, Europe de l’est, Asie du sud-est… Quelle est la signification des révolutions arabes ? Il faut repérer le réveil de l’Afrique dont le taux de croissance risque de doubler celui de la Chine dans les prochaines décennies si, à l’abondance des matières premières et à une meilleure gestion, s’ajoutaient la stabilité et la paix d’une bonne gouvernance.

La crise économique, depuis 2007-2008, accélère la mutation, avec une croissance bien plus forte chez les pays émergents qui augmentent leurs réserves en or et se sont dotés de fonds souverains puissants. O’ Neill, inventeur, en 2001, du concept de BRIC, préfère, désormais, évoquer les « pays à marchés d’avenir ». C’est qu’ils possèdent débouchés, capitaux, hommes et même, nouvelles technologies, au sein d’un marché sud-sud d’avenir.

A la croisée des chemins

Comment atterrir en douceur dans une économie plus mature, à moindre taux de croissance, où les marchés de renouvellement sont plus rares et bien plus difficiles que les marchés d’équipement de naguère, et sans, désormais, « les atouts du retard et du rattrapage » ? Les accidents de tous ordres, restent possibles : surcapacités, surinvestissements, krachs immobiliers, inflation, révoltes sociales, catastrophes environnementales, course aux armements…Comment motiver de nouveau le monde du travail et ré-enchanter le pays face aux redoutables défis sociaux (inégalités), environnementaux (dégradations et pollutions) et géopolitiques (craintes et « containment » des partenaires), légués par cette rapide montée en puissance et en prospérité ?

Stocks, flux, mesures, productique et logistique, formation et information, guerre des monnaies, dynamiques territoriales, diasporas, évolution des mentalités des sociétés civiles, doivent faire l’objet d’études croisées associant, réellement, les trois dimensions de la démographie, de l’économie, et de l’écologie. A ces divers titres, le Brésil, l’Inde, l’Afrique, la Chine et la Russie ont encore un long chemin à parcourir, avec des handicaps et des freins faciles à repérer. Tandis que les pays industrialisés doivent, pour perdurer, se réinventer (sentiment d’abandon des classes populaires et moyennes). Cette croisée de dynamisme, lourde de menaces et d’inquiétudes (concurrence pour les ressources et les marchés, donc pour l’emploi, à laquelle s’ajoutent de fortes revendications identitaires) pourrait aussi bien enfanter de nouveaux conflits que ré-enchanter le monde à la peine… mais plus complémentaire et interdépendant que jamais…

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