Découvrir l’Allemagne

Par Edouard HUSSON, le 1er juin 2000  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Chercheur.
Entretien avec Pierre VERLUISE

La France prétend former un couple avec l’Allemagne, mais les Français connaissent-ils ce pays frontalier ?

Historien, Edouard Husson révèle les dessous d’une méconnaissance réciproque.

APRES 1945, les élites françaises ont voulu construire la réconciliation avec l’Allemagne. Ce qui était une démarche d’une certaine façon trop tardive mais nécessaire. Ceux qui tendaient la main aux Allemands dans les années 1950 étaient des gens courtois. Quand ils étaient confrontés - dans 90 % des cas - à des Allemands qui avaient eu au moins un rôle ambigu pendant la période nazie, ils se sont gardés de faire des allusions, ne voulant pas embarrasser leurs interlocuteurs. Ce qui peut très bien se comprendre.

L’histoire à la trappe

Cependant, il y a façon et façon de passer sous silence cette question. Il est possible de faire en sorte que l’interlocuteur sache qu’on n’est pas dupe. Or, beaucoup de membres des élites françaises ont accepté avec enthousiasme un discours allemand consistant à dire : "nous nous sommes fourvoyés, mais finalement tout le monde s’est fourvoyé". Discours qui revient à gommer l’histoire, ce que les Français ont peut être trop facilement accepté. Probablement parce qu’ils s’intéressent plus à l’universel qu’à autre chose. Ils ont trop aisément accepté une vision de l’Europe où il n’y aurait plus de tradition nationale, plus d’histoires différentes, où on réussirait à mettre tout le monde dans une même marmite. Peut être cette acceptation française est-elle également liée au fait qu’une partie des élites françaises, notamment dans l’administration, n’a pas eu elle-même un comportement irréprochable durant la Seconde Guerre mondiale. Chacun ressentant une "gêne", autant ne pas en parler. Finalement, l’idéologie fédéraliste européenne arrangeait toutes ces composantes. Le discours fédéraliste européen a été accepté par beaucoup de gens parce qu’il évitait de faire un bilan, un examen de conscience respectif. Si le 7 mars 1936 le gouvernement français avait envoyé des troupes en Rhénanie, Hitler aurait été liquéfié et il n’y aurait peut-être pas eu les événements tragiques qu’il y a eu par la suite. Il y a certes eu ceux qui ont péché par collaboration à partir de 1940 mais auparavant il y a eu tous ceux qui ont péché par lâcheté.

Au contraire, puisqu’il était au clair avec lui-même, le général de Gaulle n’a pas hésité lors de sa première entrevue en septembre 1958 avec le chancelier Adenauer à poser franchement des questions gênantes, sur le thème : l’Allemagne est-elle vraiment dénazifiée ?

Complexes et contradictions

Au-delà de ce cas particulier, il existe encore en France chez les élites un complexe d’infériorité vis-à-vis des Allemands en général et particulièrement vis à vis des dirigeants allemands au sens large. Peut être y a t’il le poids du passé et tout particulièrement de la présence des Allemands en France entre 1940 et 1944. D’ailleurs, quand vous parlez avec des gens qui ont négocié avec des Allemands dans les années 1950 sur le plan industriel, ils vous disent qu’ils sentaient chez leurs interlocuteurs une certaine arrogance, leur disant implicitement "il y a quinze ans vous ne faisiez pas les fiérots".

Il est à noter que ce complexe d’infériorité se trouve, paradoxalement, doublé de l’idée que les élites françaises sont "tellement plus malines" qu’elles vont arriver à manipuler ces "gros lourdauds" d’Allemands. Ces deux idées - contradictoires - sont entremêlées dans l’esprit des élites françaises.

C’est le complexe d’Astérix et il s’agit à terme d’un mauvais calcul. Parce que si les Français s’en sortent au bout du compte, ce sera au prix de beaucoup de casse et avec une brouille avec les Allemands qu’ils n’auront pas souhaitée.

L’enseignement français sur l’Allemagne

Pour commencer, comment se connaître sans se parler ? Il y a une grande incohérence à parler du " couple franco-allemand " tout en ne soutenant pas en France l’enseignement de l’allemand. Il n’y a pas suffisamment d’effort en faveur de la connaissance de l’autre culture dans ce qu’elle a de singulier et d’irréductible. L’enseignement de l’allemand n’est pas assez soutenu en France par les pouvoirs publics. Il n’y a pas de cohérence. Si vraiment on veut faire une Union économique et monétaire qui pourrait déboucher sur une Union politique avec l’Allemagne, il faudrait qu’au moins 30 % des écoliers français apprennent l’allemand, or on n’est même pas au tiers de ces chiffres là pour les premières langues et la proportion de l’allemand pris comme seconde langue par des lycéens français a baissé de moitié depuis 1980.

D’autre part l’enseignement universitaire français sur l’Allemagne est majoritairement acquis au fédéralisme européen. C’est sans doute la raison pour laquelle la recherche sur le nazisme est si peu développée en France. Comme si l’on voulait empêcher que soient enseignées les questions qui font mal. Ce discours fédéraliste européen refusant la réalité des faits de 1871 à 1945 - c’est-à-dire le fait que le nazisme sort d’abord de l’histoire allemande - a conduit à une attitude : on va réconcilier la France et l’Allemagne, mais en évitant de parler du passé.

C’est un discours lénifiant et superficiel, assez inintéressant parce qu’il veut éviter de voir les différences et surtout d’en parler. Parce que, au fond, il y a peut être la crainte de réveiller le loup qui dort. Ce qui témoigne, finalement, d’un manque de confiance en l’Allemagne.

Verrouillage

Les historiens savent qu’il faut pourtant qu’il faut qu’un certain nombre de choses soient dites pour être dépassées. Résultat il n’y a en France aujourd’hui pratiquement aucun spécialiste français du nazisme et juste quelques personnes qui travaillent sur l’histoire d’avant 1933. Comme spécialiste du nazisme il y a un très grand historien, Pierre Ayçoberry, qui vient de publier une histoire de la société allemande sous le III e Reich (Editions du Seuil), après un ouvrage consacré, à la fin des années 1970, à la Question nazie, une synthèse magistrale des différentes tentatives d’analyser le nazisme depuis les années trente, dont il n’existe, à ma connaissance, pas d’équivalent dans le monde, mais cet auteur reste un peu isolé. Il y a très peu de Français qui se sont posé la question de savoir quand commence le processus qui conduit au nazisme, ce que c’est que le nazisme. Les études françaises sur l’Allemagne ont un retard sur ce sujet, parce qu’il y a eu un verrouillage.

Il importe de comprendre que si on veut vraiment avoir une amitié franco-allemande solide il faut qu’on puisse parler de tout. J’admets qu’un allemand me parle de Napoléon, de Vichy ou de la guerre d’Algérie mais il faut qu’en échange on puisse parler librement de ce qui peut poser problème dans l’histoire allemande. Ce n’est pas seulement la question des années 1933-1945, c’est surtout la question des origines du nazisme, parce qu’il ne peut pas être sorti de rien. Il y avait sans doute des comportements donnés qui faisaient que dans des circonstances de crise bien particulières, il y avait la potentialité que se développe un mouvement du type nazisme. Emmanuel Todd - peut-être le meilleur connaisseur français de l’Allemagne, bien que ce ne soit pas sa spécialité - dirait que les structures mentales et idéologiques plus ou moins conscientes qui ont rendu possible l’avènement du nazisme en Allemagne, existent toujours aujourd’hui - au moins sous une forme atténuée - et peuvent encore engendrer des crises d’un autre type. Je demande donc de pouvoir en parler avec un Allemand, de même qu’il a le droit de me dire ce qu’il veut sur l’histoire française.

Comment les Allemands travaillent-ils ?

Les relations de travail en Allemagne sont caractérisées par une conception différente : "le travail c’est le travail, le schnaps c’est le schnaps". Ce qui signifie qu’il n’y a pas de mélange entre le temps de travail et le temps de loisirs. Il y a une barrière très stricte entre les deux. Un allemand reste le moins possible au bureau parce qu’il veut avoir ensuite du temps chez lui pour ses loisirs - auxquels il se consacre avec le même sérieux et la même énergie qu’à son travail.

L’idée française d’inviter quelqu’un à un repas de travail entre 13 heures et 15 h, c’est insupportable pour un allemand. Il n’y pas cette idée de prendre son temps et qu’après tout si on sort à 20 h du bureau c’est qu’on y a eu des bons moments. Il y a une séparation entre les domaines travail et loisirs qui a une conséquence sur le contenu du travail. Mes collègues historiens allemands ont une tendance presque outrancière à la spécialisation et s’il est vrai qu’ils creusent un sillon jusqu’au bout celui-ci est souvent limité. En France, on ne finit pas toujours ce qu’on a commencé mais on est plus inventif et plus créatif parce que souvent plus interdisciplinaire. Le Français a plus d’idées pour marier des choses qu’un Allemand hésiterait à associer. C’est une qualité de la formation française qu’il faudrait faire valoir.

"D’accord, mais..."

Il est difficile de travailler en commun avec les Allemands. Si on vient proposer quelque chose aux Allemands, ils disent : "d’accord, mais dans ce cas vous adoptez notre système". Cela vient de ce qu’ils arrivent toujours avec des dossiers très préparés. Les Français sont plus dilettantes, au départ. Ils attendent plus de la négociation. Ce sont des manières de travailler différentes, comportant avantages et inconvénients des deux côtés. Il faut apprendre à les connaître si l’on veut faire progresser la concertation européenne.

L’Allemand a très peu de zèle missionnaire au sens de vouloir imposer à l’étranger la conviction que le modèle allemand est un modèle "universalisable". Si les Allemands ont tendance à aller à l’extérieur - comme en témoigne une tradition de la colonisation - ils établissent au contraire une barrière avec les gens qui sont à côté d’eux. C’est le droit du sang. Ne peut pas devenir Allemand quelqu’un qui n’est pas d’ascendance allemande.

En revanche, quand les Français viennent leur dire, "mais faisons quelque chose ensemble", à ce moment là les Allemands répondent : "Oui, d’accord, moi je fais comme cela et vous êtes d’accord". Il existe donc un côté missionnaire mais dans un sens réduit, dans le cadre d’une collaboration, parce qu’ils pensent non seulement que leur modèle est bon mais qu’il est le meilleur. C’est chez eux que cela fonctionne le mieux. Le luthéranisme n’a pas le côté missionnaire du calvinisme ou du catholicisme. On ne peut donc pas transférer la tendance universaliste de la France à l’Allemagne.

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| Dernière mise à jour le mercredi 28 septembre 2016 |
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