Corée du Nord : calculs stratégiques de Kim Jong-un

Par Barthélémy COURMONT, le 7 avril 2013  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Professeur de science politique à Hallym University (Corée du Sud), chercheur associé à l’IRIS, directeur associé, sécurité et défense, à la Chaire Raoul-Dandurand (UQAM) et rédacteur en chef de Monde chinois, nouvelle Asie.

Spécialiste de l’Asie, B. Courmont éclaire la stratégie du dictateur nord-coréen. La mise en tension est ici un exercice de haute voltige pour tenter d’assurer la survie du régime. Personne ne peut prédire combien de temps le funambule peut encore tenir sur son fil.

EN menaçant Séoul et Washington de frappes nucléaires et en faisant usage d’une rhétorique d’une rare agressivité, la Corée du Nord s’est invitée une nouvelle fois dans l’actualité internationale au chapitre des grands perturbateurs. Mais que veut exactement le régime nord-coréen, et pourquoi s’est-il lancé dans ce que Henry Kissinger qualifiait en son temps de « stratégie du fou » pour parvenir à ses fins ? Derrière l’image presque caricaturale d’une dictature imprévisible et prête à tout, irrationnelle au point de se lancer dans une guerre nucléaire et niant les réalités de la géopolitique, le jeune dirigeant pourrait en fait avoir, comme son père et son grand-père avant lui, fait des calculs stratégiques précis.

Pyongyang n’en est pas à son coup d’essai


Tiraillé entre les mouvances réformatrices et les courants conservateurs qui composent le Parti des travailleurs à la tête duquel il siège, Kim Jong-un est un dictateur comme il en existe encore peu en ce début de XXIème siècle. L’aura de sa dynastie et la puissance de son clan en font un dirigeant à part, sans compter que sauf « catastrophe », il pourrait être à la tête de son pays pendant une période très longue, en raison de son jeune âge. Mais s’il veut pérenniser son régime, et répondre ainsi à l’impératif qui fut celui de son grand-père et, plus encore en raison d’un contexte très défavorable, son père, il doit s’assurer du soutien de l’élite politique et militaire. En clair, il doit s’assurer que tout le monde dans son entourage se satisfait du maintien du régime, et ne cherche pas à le déstabiliser. Cet impératif lui impose de grands écarts, notamment quand il plaide début janvier 2013 pour la signature d’un traité de paix avec la Corée du Sud, avant d’annoncer deux mois plus tard que son pays est en guerre avec le voisin du sud (ce qui, techniquement, est vrai depuis l’offensive de 1950 puisqu’aucun traité de paix n’a jamais été signé). Il plaide d’un côté en faveur de réformes économiques, aidé par son oncle Jiang Song-taek, et impressionné par les succès du modèle de son immense voisin, la Chine. Son rêve : voir la Corée du Nord reproduire le miracle chinois, la principale (et sans doute pour Kim la plus attrayante) caractéristique de ce miracle étant bien entendu de pouvoir se maintenir au pouvoir. En clair, tout changer pour que rien ne change, l’essentiel, à savoir le régime, en particulier. Il agite de l’autre côté la menace et rompt les quelques rares passerelles permettant un semblant de dialogue pour rappeler à ceux qui l’auraient oublié, et se disent que son allure presque juvénile cache un manque d’autorité manifeste qu’il est le chef suprême.

Rien de nouveau dans cet autre pays du matin calme. Kim Jong-il est passé par les mêmes phases d’ouverture et de fermeté, alternant selon ses besoins, mais aussi ses possibilités des messages rassurants et des rencontres historiques (notamment avec Madeleine Albright, alors Secrétaire d’Etat américain, sans oublier les dirigeants sud-coréens dans le cadre de la sunshine policy) d’un côté, des attaques contre son voisin et des essais nucléaires de l’autre. Ce qui ressemble de l’extérieur à de la schizophrénie est, pour les hommes forts de Pyongyang, de la realpolitik. Dans ce contexte, les agissements de Kim Jong-un n’ont pas lieu de surprendre, et répondent à une stratégie sur le fil, avec un objectif précis - la survie du régime - et pour y parvenir un exercice de haute voltige.

Un bon calcul stratégique ?


Le double problème avec une stratégie sur le fil consiste à s’assurer que le fil sera suffisamment solide, et que l’acrobate gardera l’équilibre de bout en bout. En d’autres termes, pour que sa stratégie s’avère efficace et payante, Pyongyang ne peut se permettre la moindre erreur, que ce soit les fondements sur lesquels elle s’appuie (sa force de frappe nucléaire supposée en particulier) ou les directions prises par le dirigeant, sachant que tout écart pourrait précipiter la chute du régime. On peut bien sûr s’interroger, dans la durée, sur la pertinence d’un tel calcul. Mais quelles sont les autres options qui se présentent aujourd’hui au régime nord-coréen ? L’ouverture lui serait fatale, et la guerre ne lui laisserait pas la moindre chance de succès. Ne reste donc qu’une zone grise entre les deux, sorte de dosage difficile et qui permet de retarder l’échéance de la chute. Jusqu’ici, force est de reconnaître que cette stratégie fonctionne à merveille. Le régime est toujours, deux décennies après la fin de la Guerre froide, en place, malgré les prophéties de ceux qui, après la chute de l’URSS, la mort de Kim Il-sung ou plus récemment de Kim Jong-il, annonçaient la fin très prochaine du « royaume ermite ». La chute peut arriver à tout moment, et le régime ne s’en relèvera pas, mais personne ne peut prédire combien de temps le funambule pourra encore tenir sur son fil. C’est une question d’équilibre.

Quelle réponse à la stratégie nord-coréenne ?


Face à ces calculs qui, si on y pense bien, sont très prévisibles et répondent à tout sauf à une supposée irrationalité du régime, quelle peut être la meilleure réponse ? Voilà une question que se posent, à Séoul comme à Washington, et dans d’autres grandes capitales, un grand nombre de stratèges depuis deux décennies. Des réponses sont formulées, et s’opposent. A ceux qui plaident en faveur d’une intégration progressive de la Corée du Nord dans un dialogue inter-coréen, voire régional et même international, répondent les partisans d’une ligne dure, faite de sanctions et, en certaines circonstances (pas les meilleures), de frappes préventives. Si on observe l’évolution du traitement fait à la Corée du Nord depuis vingt ans, on arrive à la conclusion que pratiquement toutes les options ont été, à divers moment, mises à l’épreuve. On relève aussi que toutes se sont soldées par des échecs, même si, et c’est là leur raison d’être, les stratèges se déchirent et se renvoient dos à dos, pour expliquer leurs mauvais choix. En attendant, le nœud nord-coréen n’est toujours pas dénoué, et le problème reste inchangé. Ou plus exactement il s’est renforcé, l’immense pauvreté du pays rendant les perspectives d’une réunification harmonieuse improbables, et le nucléaire imposant de nouvelles grilles de lecture. Bienvenue dans l’ère de la Corée compliquée !

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. Voir un article de Barthélémy Courmont, "La Corée du Sud m’inquiète"

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