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CSFRS Profondeurs stratégiques : l’Europe face aux défis du temps, des mutations, des populations

Par CSFRS, le 8 décembre 2012  Imprimer l'article  Information sur l'article Télécharger l'article au format PDF

Le CSFRS a pour objet le soutien, la coordination et l’animation des efforts développés en matière de recherche et de formation stratégiques dans les domaines de la sécurité et de la défense de façon à permettre l’élaboration et l’actualisation d’instruments de référence de niveau international.

Le 11 décembre 2012, les troisièmes Assises nationales de la recherche stratégique déclinent le thème de l’Europe. Afin d’associer la communauté géopolitique à cette réflexion, le Diploweb.com est heureux de vous présenter ce propos introductif. Il articule sa réflexion autour de trois concepts : le temps, les mutations et les populations.

NOUS savons depuis Héraclite que « rien n’est constant sauf le changement ». L’interrogation de l’avenir est de ce fait primordiale pour le stratège. Or, interroger l’avenir au nom de l’Europe et de sa place dans le monde s’apparente à un défi [1], tant l’exercice d’un raisonnement stratégique proprement européen, conscient et fédérateur, semble hors de portée dans l’immédiat.

Pour aborder cette question, un prospectiviste [2] invite à une méthode d’analyse préalable qui distingue trois paramètres fondamentaux :

. les durées, en particulier les annualités, les modes, les cycles et les permanences,

. les processus, comme les croissances, les vagues, les évolutions et les transformations,

. les singularités, tels les événements et les ruptures.

Cette approche peut intéresser l’Europe. La crise économique mondiale a particulièrement touché le Vieux continent. Les conséquences nombreuses et diverses de cette crise ne sont peut-être pas encore toutes mesurables, mais l’actualité médiatique transpire la nécessité que l’Europe se ressaisisse. A cet effet, les trois paramètres évoqués ci-dessus nous semblent de nature à donner au raisonnement stratégique une véritable profondeur, à savoir pertinence, densité, vision et pourquoi pas sérénité, si l’on veut bien conjuguer ces paramètres avec trois lignes de force saillantes en 2012. Ces lignes de force constituent au premier abord autant de contraintes à subir. Elles peuvent aussi, à condition de le vouloir, représenter des opportunités d’évolution maîtrisée, voire de repositionnements stratégiques favorables.

Le temps

L’Europe doit considérer le temps stratégique. C’est un temps parfois contradictoire et toujours incertain. Faire le tri entre l’événement médiatique, la singularité passagère et le germe annonciateur d’évolutions profondes, là se situe l’enjeu. Il faut donc distinguer, discriminer, choisir entre le banal fugace et le singulier persistant. Il faut savoir reconnaître le signe avant-coureur d’un processus long d’un simple bruit de fond médiatique. Mais cela ne suffit pas toujours : les systèmes d’information nous imposent de toute façon une dépendance souvent superficielle, parfois agitée, voire plus ou moins dramatique. Le Trading haute fréquence aux effets fulgurants, ou la criminalité financière globalisée, l’attestent depuis ces toutes dernières années. De même dans l’urgence, mais à une autre échelle de référence, les questions écologiques et énergétiques interrogent notre capacité à préserver au plus vite l’environnement des générations futures face aux intérêts à court terme des sociétés présentes, en quête de développement économique.

Les mutations

Des phénomènes d’ampleur stratégique s’offrent ou mettent l’Europe au défi. Le monde est saisi d’une dynamique d’évolutions collectives sans pareille dans l’histoire des nations. Les rapports de force internationaux s’exercent désormais sous les yeux de tous les citoyens du monde, dans un contexte d’instabilité permanente et, ce qui est tout à fait caractéristique des temps actuels, sur tous les champs à la fois : économiques, énergétiques, démographiques, sécuritaires, etc. Les acteurs de règlement des crises sont divers et s’imbriquent les uns avec les autres : nations, instances internationales ou supranationales diverses, groupes d’intérêts institutionnels ou régionaux, organisations non-gouvernementales ayant pignon sur rue ou jaillissant de la cyber-sphère. Autrefois maîtres de leur destin, les Etat-nations montrent, pour des raisons d’échelle, des fragilités ou des impuissances de fond. L’Europe présente à cet égard une dimension géostratégique intéressante. Pour rester dans la course à l’influence, au rayonnement, et à la maîtrise de leur intégrité, les Etats doivent plus que jamais mettre en cohérence leur ambition et leurs moyens correspondants sur la totalité du spectre défense-sécurité-diplomatie. Le succès des actions internationales (pacifiques ou armées) est à ce prix. L’Europe peut-elle s’offrir ce savoir-faire, éminemment régalien ? La fonction renseignement-surveillance-anticipation est devenue tout aussi exigeante, en étendant son domaine d’action du militaire au criminel, en passant par l’économique, le financier, la sphère cyber, etc. La coordination de cette fonction est devenue d’un niveau de complexité étonnant et seulement à la portée des nations de classe mondiale. La question d’une approche européenne se pose.

Les populations

« Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». Si cette affirmation de Jean Monnet est toujours valable aujourd’hui, la population européenne doit être considérée dans ses qualités et capacités comme un des fondements préalables au développement d’une Europe consciente d’elle-même, cohérente et performante. On ne peut nier la richesse de l’héritage sociétal des pays européens dont les citoyens forment (depuis des périodes variables selon les pays), des sociétés relativement équilibrées avec des classes moyennes nombreuses, éduquées, instruites et travailleuses. Pour autant, et sans parler de mutation, des tendances amorcées à la fin du XXe siècle se confirment. L’Europe affronte un vieillissement démographique significatif qui impacte les systèmes de retraite et la vision collective de l’avenir. Ce phénomène favorise une forte immigration extra-européenne à la fois recours nécessaire et génératrice de tensions. Crise oblige, ce contexte s’accompagne d’un chômage structurel élevé. Au plan sanitaire, la situation des populations européennes s’avère globalement très bonne malgré quelques disparités et des systèmes couverture souvent déficitaires. Mais on observe une montée de la contrefaçon des médicaments, avec des conséquences possibles sur la santé de la population et la crédibilité des industries pharmaceutiques. Il reste que l’identité européenne ne fait pas recette : si la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux, ainsi que l’unité monétaire sont certes des réalités tangibles, des sondages récents font apparaître une perte de confiance des populations à l’égard de l’Europe qui n’incarne pas des valeurs aussi charnelles que celles des nations.

I. TEMPS

« Gouverner c’est prévoir » : il n’y a donc pas de stratégie sans maîtrise du temps. Or la mondialisation des activités et des échanges ramène la réflexion au « temps réel », c’est-à-dire à l’immédiateté. Les citoyens voient les nouvelles technologies aliéner leur rapport au temps qui s’est rétracté à l’extrême, pour le meilleur et pour le pire. L’interdépendance des grands acteurs politiques ou économiques est concomitante avec une accélération subie du rythme de leurs interactions, à un niveau jamais atteint dans l’histoire des civilisations. Alors que la construction européenne s’inscrit historiquement et démocratiquement dans la durée, la nouvelle conjoncture oblige les Européens à maîtriser en commun leur tempo décisionnel et stratégique, en tirant parti des contraintes et opportunités ouvertes par des évolutions cruciales.

11. Trading haute fréquence et criminalité financière

L’Europe qui constitue une puissance économique et financière mondiale de premier rang, est sensible aux crises financières. Le contexte est celui une dérive chaotique de la mondialisation dans une exacerbation des failles de pratiques ultra libérales, dont le recul de l’Etat dans la régulation économique et financière est un des symptômes. Les Etats ont-ils abdiqué en faveur du système financier ? Car les marchés dérégulés depuis plus d’une génération sont le théâtre, pour partie, d’opérations prédatrices au détriment des États et des populations. La criminalité financière est une réalité massive à laquelle l’Europe dans son ensemble n’échappe pas. Des risques ont été, ou sont encore sous-estimés : paradis fiscaux, nombreux sur le territoire européen, système bancaire parallèle alimenté par le crime organisé... Des opérations autrefois et même parfois encore aujourd’hui légalement et socialement acceptées, sont désormais ressenties comme illégales et de fait qualifiables comme telles. Devant les impuissances étatiques nationales, on sent bien que les solutions efficaces pour combattre ces fléaux nécessitent des solutions politiques et fonctionnelles permanentes de mise en cohérence en temps réel, au niveau européen. Est-ce possible et comment y parvenir ?

12. Ressources et énergie

La colossale activité mondiale des sociétés humaines se heurte à l’effet conjoint et inédit de la raréfaction des ressources naturelles et du réchauffement climatique, partout sur la planète, à des échéances si rapprochées que les experts savent les estimer en fonction des régions et des types de ressource concernés. La production d’énergie entre dans une phase transitoire d’une ou deux générations probablement, vers un développement durable. Il y a là des enjeux de puissance d’ordre économique, environnemental, sociétal, qui dépassent les cadres nationaux en ambition et en investissements. Ces enjeux font penser au charbon et à l’acier en Europe après la Seconde guerre mondiale, dont la mise en commun franco-allemande avait permis de jeter les bases du Marché Commun issu de la CECA. Le temps ne presse-t-il pas pour les Européens de saisir l’occasion de réaliser concrètement la nouvelle cohérence énergétique de leur continent ?

II. MUTATIONS

Au début du XXIe siècle, le monde est saisi d’une dynamique de mutations sans pareille dans l’histoire des nations. Les rapports de force internationaux s’exercent désormais à grande échelle et, ce qui est caractéristique des temps actuels, sur tous les champs à la fois :

. économiques avec la quasi-universalité des marchés,

. financiers via le Trading haute fréquence et les grandes zones monétaires régionales et leur interdépendance systémique,

. énergétiques à travers le stress des ressources naturelles, le réchauffement climatique et les énergies durables,

. démographiques (flux migratoires, santé),

. informatifs par médias interposés et pénétrations dans le cyberespace,

. criminels sous l’effet du terrorisme, de la piraterie maritime et des trafics organisés de toutes sortes,

. militaires à travers des conflits plus ou moins limités mais incessants depuis 1995.

21 . Rôle des Etats

Dans ce contexte hybride et fragmenté, toute crise a un retentissement international, et le plus souvent son règlement concerne d’emblée le niveau stratégique mondial, avec une implication multi-acteurs, via des instances internationales ou supranationales plus ou moins formalisées, qui s’imbriquent entre elles : ONU, OTAN, les groupes G, UE, UA, FMI, OMC, Ligue Arabe, groupes régionaux divers, etc. Les Etats-nations étaient le cadre le plus stable et le plus accompli pour développer des approches stratégiques d’ensemble. Ils ont maintenant tendance à perdre de leur autonomie de décision et d’action : « trop petits pour les grands problèmes, trop grands pour les petits problèmes [3] ». L’Europe ne présente-t-elle pas une dimension géostratégique plus en rapport avec ces évolutions ?

22. Continuum défense-sécurité-diplomatie

D’une certaine façon, compte tenu de l’occurrence toujours croissantes des crises de portée internationale dans tous les domaines des activités humaines, les Etats de rang mondial sont obligés de se mettre dans une posture stratégique permanente leur permettant d’anticiper et de participer avec d’autres au règlement international de ces crises. Dans cet esprit, le continuum politique et stratégique diplomatie-sécurité-défense exige une mise en cohérence permanente des actions et des moyens. Des exemples récents comme la gestion du « printemps arabe » montrent que cette exigence est difficile à remplir au niveau européen, notamment lorsque la crise a éclaté, et certainement parce que les fonctions régaliennes, et les prises de décisions qui y sont attachées, sont impliquées. Une évolution vers une meilleure approche européenne commune est-elle possible, dans quelles situations et à quelles conditions ?

23. Renseignement global

La fonction renseignement-surveillance-anticipation des Etats s’exerce maintenant tous azimuts, avec des capacités d’action multidisciplinaires, du domaine criminel et sécuritaire au domaine militaire, en passant par l’économie, la finance, la sphère cyber, etc. Cela représente des moyens d’acquisition et de surveillance énormes dans tous les espaces naturels et d’activité humaine, des capacités d’analyse et de synthèse particulièrement sophistiqués, un niveau de commandement de niveau stratégique et unique. L’efficacité réelle et la crédibilité sont en outre une condition absolue pour prétendre coopérer avec les grands services de renseignements du monde. En Europe tout particulièrement, au regard des autres grandes puissances, l’échelle des préoccupations et des capacités requises dépasse le niveau des nations. Un effort est-il possible pour européaniser les approches par la mutualisation de moyens matériels (Galileo), de structures et de spécialistes ?

III. POPULATIONS

« Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». Si cette affirmation de Jean Monnet est toujours valable aujourd’hui, la population européenne doit être considérée dans ses qualités et capacités comme un des fondements préalables au développement d’une Europe consciente d’elle-même, cohérente et performante. Or cette population, pour autant qu’il soit possible de l’appréhender dans sa globalité, balance entre des évolutions objectives subies, et d’autres plus incertaines.

31. Démographie, migrations, éducation

Les pays d’Europe affrontent tous, à des niveaux variables, un vieillissement démographique significatif que les sociologues associent à différents facteurs liés au niveau de développement socio-économique et à l’évolution des référentiels culturels. Ce vieillissement a d’ores et déjà des répercussions sur les systèmes de retraite, l’emploi, la vision de l’avenir et le degré d’acceptation collective des risques et des défis. En conséquence de ce vieillissement et d’une qualité de vie parmi les meilleures du monde, les pays d’Europe ont affaire à une immigration extra-européenne importante. Elle est à la fois indispensable à l’activité économique, et génératrice de tensions sociales, politiques et culturelles, voire humanitaires. Pour autant, et même si l’ensemble de la population bénéficie de systèmes éducatifs de qualité, on constate une forte pénurie de main d’œuvre qualifiée pour les emplois de base, et un chômage structurel élevé depuis trois décennies. Cette situation est-elle satisfaisante ? Peut-on l’améliorer dans une approche européenne globale ?

32. Santé, contrefaçon de médicaments

Le niveau sanitaire des populations européennes est assez, voire très satisfaisant, avec de fortes disparités sur le continent (nombre de médecins, accès aux soins, couverture médicale). Assez récemment, la coopération et la solidarité interétatique ont contribué à améliorer le bilan de la santé publique : baisse de la consommation de stupéfiants ou encore diminution des infections par le VIH. On observe par ailleurs une montée de la contrefaçon des médicaments, avec des conséquences possibles sur la santé de la population et sur la crédibilité des industries pharmaceutiques : ce point devra être suivi.

33. Identité

Les classes sociales les plus éduquées ont conscience de valeurs et de modes de vie partagés, notamment la génération montante. La libre circulation des biens et services, des personnes, des capitaux, les spécifications et réglementations européennes, favorisent concrètement le rapprochement et l’harmonisation des modes de vie. Toutefois, des sondages récents font apparaître une perte de confiance des populations à l’égard de l’Europe comme référence, notamment sous l’effet des élargissements successifs et de la crise économique, qui tendent à diviser et catégoriser les pays. Au-delà des perceptions spécifiques nationales et des clichés réciproques, l’Europe n’incarne de toute façon pas des valeurs aussi charnelles que celles d’une nation. Existe-t-il une identité européenne ? Est-ce nécessaire pour favoriser le développement d’une stratégie proprement européenne ? Faut-il la susciter ?

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[1] Nicole Gnesotto s’en fait l’écho dans L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? Armand Colin, 2011.

[2] Jacques Lesourne, Le temps la prospective, Odile Jacob, 2012.

[3] Daniel Bell, sociologue américain, cité par Jacques Lesourne, Les temps de la prospective, O Jacob, p.258.



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Dernière mise à jour le jeudi 20 novembre 2014