Brésil : nouvel acteur global

Par Alain NONJON, le 14 décembre 2011  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Professeur à Intégrale et au lycée Michelet

Illustré d’une carte, cet article d’A. Nonjon présente la géopolitique du Brésil. Indépendant depuis 1822, premier pays lusophone de l’Amérique latine (195 millions d’habitants), le Brésil suit une trajectoire qui passe de l’émergence à la puissance régionale jusqu’aux prétentions mondiales en n’oubliant pas qu’un autre monde est possible ! Le Brésil serait-il devenu autre chose que « ce pays chauve-souris qui souffre d’une incongruence de son statut ? Serait-il ni plus ni moins qu’une puissance mondiale, acteur indépendant de son destin ? », comme le célèbre Alain Rouquié dans son ouvrage « Le Brésil au XXIe siècle » ?

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com vous présente un article d’Alain Nonjon publié sous le titre "Le Brésil : nouvel acteur global" dans le n°136 d’Espace prépas, mars-avril 2011.

L’avenir tracé du Brésil : un avenir de pays émergent

Difficile de ne pas accoler au Brésil la définition de marché émergent dans toutes ses acceptions et particulièrement celle de la Banque mondiale avec des critères d’évaluation multiples : le PIB par habitant, un environnement macroéconomique sain, un marché intérieur qui se développe, une bonne gouvernance.

Le Brésil depuis Cardoso (1995-2002), et surtout Lula (2003-2010), a acquis une stature de pays émergent ainsi caractérisée :

. sa croissance moins erratique (5,9 % en 2008, stimulée par un PAC — plan d’accélération de la croissance — efficace au cœur d’une décennie de croissance que la crise n’a pas stoppée) ;

. la pauvreté qui connaît un recul historique : le pourcentage de personnes dans l’extrême pauvreté (moins de 2 dollars par jour) est passé de 30 % à 15 % en quinze ans ;

. le fait que, sur le continent des extrêmes, le Brésil est le seul pays où l’écart des richesses s’est réduit en dix ans ;

. la création d’emplois qui passe par la résorption de l’économie informelle (elle ne représente plus que 13 % des emplois) ;

. la « moyennisation de la société » qui est une réalité que les entreprises brésiliennes négocient au quotidien : 51 % de la population appartient désormais aux classes moyennes. Le Brésil est touché par le virus de la consommation : 2,5 millions d’ordinateurs vendus en 2007 ; la même année le marché automobile a progressé de 28 % alors qu’il y a douze constructeurs automobiles !

Plus encore, le Brésil a consolidé ses positions macroéconomiques en devenant créditeur net après deux siècles d’endettement. En février 2008, le Brésil a même prêté au FMI. Il est devenu non seulement un « pays sérieux » (selon le FMI), mais aussi un « global trader » en diversifiant ses exportations. Le réal est moins volatil et le crédit interbancaire est consolidé grâce à des fusions comme celle d’Itau et Unibanco devenue la plus grande banque du cône Sud avec 260 milliards de dollars d’actifs ;

Des firmes multinationales brésiliennes partent à la conquête du monde : CVRD ou Vale (dans les minerais), Petrobras SABO (équipementier automobile), Camargo Corea (cimentier), ou bien encore le groupe d’Eike Batista, l’homme le plus riche du Brésil.

Brésil : nouvel acteur global
Planisphère : Le Brésil nouvel acteur global (grand format)

L’affirmation d’un statut de puissance du Sud « défenseur des intérêts des nations du tiers-monde »

Dès 1985, le Brésil a tissé des liens avec ses voisins malgré les méfiances liées à la taille de cet État continent (8 547 000 km2) dont l’unité a toujours été sauvegardée et à son expansionnisme (notamment agricole) ou justement à son rôle pendant les dictatures. Il a initié le Mercosur en 1991 et s’est donné les attributs d’un marché intégré avec un parlement élu au suffrage universel et un projet de monnaie commune. Sans ostraciser le Venezuela (membre depuis 2006), mais aussi sans renoncer à un projet d’intégration militaire au travers de l’Unasur (2008) qui naturellement débouche sur un conseil de sécurité de la région (le Conseil de défense sud-américain).

Le Brésil, qui se pense comme périphérie d’un système international inégalitaire et de nature hégémonique, a d’ailleurs relancé la coopération Sud-Sud avec une participation active au calendrier de l’OMC. Cette dernière prend plusieurs formes : le refus des subventions agricoles des États-Unis comme de l’Union européenne (en 2020, le Brésil sera la première ferme du monde), la promotion des revendications contre le monopole des pays industrialisés, l’investissement dans des brevets pharmaceutiques vitaux pour les PED, notamment sur les médicaments génériques contre le Sida. Fort de ses performances de bon élève du FMI ayant su concilier orthodoxie financière (« Ranger la maison : un petit pas chaque jour plutôt qu’un grand saut », devise de Lula) et « le rêve d’un autre monde possible » (acte de foi de Lula), le Brésil est un des leaders de la promotion des PED au sein de la régulation internationale financière. Le FMI a déjà augmenté ses parts dans les votes (le fait que la Belgique et le Brésil disposaient du même nombre de voix avait en effet interpellé la communauté internationale). Lula a pris des positions très critiques vis-à-vis des responsa-bilités américaines dans la crise des subprimes et défendu les aides compensatrices aux pays de l’Afrique subsaharienne à Copenhague pour la réactualisation du protocole de Kyoto.

La puissance maritime devient l’outil de la puissance régionale brésilienne et, à la suite de la découverte de pétrole au large des côtes de l’État de Rio, le Brésil a lancé un plan « Amazonie bleue » qui mobilise d’importants moyens pour sécuriser sa présence en Atlantique. Sans faire la rupture, le Brésil a su tenir à distance les États-Unis, faire échouer aussi bien la Zlea en 2005 que l’installation du dollar comme monnaie commune du Mercosur, animer le Forum social de Porto Alegre en 2002. « C’est la réalisation la plus extraordinaire de la société civile. Le Brésil en sera le porte-parole. Nous ferons du xxie siècle le siècle du Brésil. » (Lula)

Vers une puissance globale ? le Brésil n’est pas « l’Empire du Milieu » omphalomane dénoncé par ses voisins

Même autocentré sur son Far-West intérieur, pionnier plus qu’extraverti, le Brésil s’inscrit dans le combat pour la multipolarité et s’ouvre à une politique globale.

Il faut dépasser le simple retour aux sources en analysant le rapprochement du Brésil avec une communauté lusophone africaine dans le prolongement de ce qui avait expliqué les interventions brésiliennes en Angola. Il faut y voir un vrai catéchisme Sud-Sud que le Brésil récite à toutes occasions, comme lors des nombreux voyages de Lula et de Celso Amorim (commis voyageur des relations extérieures) en Afrique. Des actes symboliques, comme la repentance exprimée au Sénégal sur l’esclavage en 2005, sont hautement significatifs quand, dans le même temps, le Brésil anime un G3 avec l’Afrique du Sud et l’Inde qui parvient à aller au-delà d’un simple discours fédérateur (échanges commerciaux, positions sur le nucléaire civil, partenariats technologiques, etc.).

Le regard porté sur le Moyen-Orient n’a pas pour seule explication la prise en compte des origines libano-syro-palestiniennes de quelque 10 millions de Brésiliens, mais il est aussi l’expression du souhait du Brésil d’être au balcon d’une région si stratégique : c’est en ce sens que la diplomatie brésilienne a proposé un plan de sortie de la crise du nucléaire iranien avec la Turquie. Subtil dosage de réalisme, pour contourner les sanctions, et d’injonctions, pour permettre des échanges d’uranium enrichi à des fins civiles. Fondateur de la SDN et de l’ONU, le Brésil ne s’est pas dérobé pour assumer le commandement des forces de l’ONU à Haïti.

L’organisation des J.O. de 2012 et de la coupe du monde de 2014 sur son territoire représente, pour Kenichi Ohmae, l’aboutissement de l’émergence de celle qui deviendra la 4e puissance mondiale en 2050, comme cela avait été le cas de la Corée du Sud, désormais admise dans « la cour des grands » (OCDE). Membre non permanent (qui se révèle très permanent par rotation…) au Conseil de sécurité, le Brésil courtise aujourd’hui la Chine (même si elle est prédatrice et concourt à « reprimariser » ses échanges avec une augmentation des importations en matières premières à destination du Brésil) et il est l’un des postulants crédibles à un élargissement du conseil de sécurité auquel il apportera tout l’héritage d’une diplomatie active du baron de Rio Branco, ministre des Affaires étrangères de Pedro II (1902-1912) et père d’une formule que tous les géo-politiciens font désormais leur : « Territorio é poder » « Le territoire c’est le pouvoir ».

Copyright avril 2011-Nonjon/Espace prépas, n°136, mars-avril 2011


Plus :

Sur le Diploweb.com, un article d’Hervé Théry, "Brésil dans la mondialisation : commerce extérieur, flux aériens et exportations de joueurs de football", illustré de plusieurs cartes Voir


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