A-C Larroque, "Géopolitique des islamismes", Puf

Par Capucine JOUSSE, Marion DESHORS, le 23 décembre 2014  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Etudiantes en Master 1 Etudes Européennes et Relations Internationales (EERI) avec spécialité Relations Internationales et Actions à l’Etranger (RIAE) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ce Master, fondamentalement pluridisciplinaire, a pour objectif de former des généralistes de compétence, ayant acquis une large connaissance de l’étranger, une bonne maîtrise de deux langues au moins et une spécialisation dans une aire régionale.

Dans son ouvrage "Géopolitique des islamismes", Anne-Clémentine Larroque, historienne de formation et maître de conférences à Sciences Po, nous offre une terminologie précise.

Présentation de l’ouvrage d’Anne-Clémentine Larroque, "Géopolitique des islamismes", Collection Que sais-je ? , Paris, Presse Universitaire de France, 2014, 128 p. ISBN 978-2130632122

MÉDIATISÈS depuis les Printemps Arabes, les mouvements islamistes sont en fait connus depuis les années 1970 avec la révolution iranienne et la guerre sovieto-afghane. Mais beaucoup d’amalgames sont souvent faits. Il faut par exemple distinguer l’Islam, l’ensemble des pays dominés par un pouvoir se réclamant de la Loi musulmane de l’islam, religion prêchée par Muhammad et de l’islamisme, une idéologie politico-sociale à caractère total.

Polymorphe, le mot lui-même désigne plusieurs réalités.

En tant qu’idéologie politique, l’islamisme est un mouvement plutôt contemporain et en constante évolution. Aussi, il se divise en différents courants. Par exemple les « réformistes » prônent une transformation par le bas, menant à la constitution d’un Etat islamique ; tandis que les « révolutionnaires » prônent une révolution par le haut en imposant cet Etat.

Dans son ouvrage Géopolitique des Islamismes,Anne-Clémentine Larroque, historienne de formation et maître de conférences à Sciences Po, nous offre une terminologie détaillée permettant de comprendre ce sujet très complexe que l’on essaye trop souvent et à tort de rendre "simple".

Malgré une connotation souvent négative dans les mentalités occidentales, l’islamisme n’est pourtant pas toujours porteur de craintes. Avant tout polymorphe, le mot lui-même désigne plusieurs réalités. C’est la révolution iranienne de 1979 qui a permis l’internationalisation de ce concept. Notons que l’émergence de la pensée islamiste s’est effectuée en réaction à un contexte d’hégémonie occidentale. Mais « s’il est commun de voir présenter la naissance des islamismes comme réaction à la Modernité, il est déterminant de rappeler que ceux-ci, sunnites comme chiites, ont incarné un souffle de Modernité au Moyen Orient, ayant des effets sur les islamismes actuels  » (p. 20). La Modernité est peut-être un concept trop « européo-centré ». Lors de leur naissance, les mouvements salafistes et wahhabistes étaient très novateurs.

L’islamisme est une idéologie politique émanant du message religieux issu du Coran et de la Sunna. Il se divise en trois branches : l’activisme politique, l’activisme missionnaire et l’activisme violent et terroriste (le djihâdisme).

L’auteure insiste aussi sur les divisions existantes entre les sunnites majoritaires et les chiites. Ces divisions remontent à la mort du prophète en 632. S’est alors posée la question de son digne successeur. Les futurs chiites désignent Ali, fils spirituel de Muhammad tandis que les futurs sunnites désignent Abou Bakr, compagnon de toujours de Muhammad. Chaque courant de pensée a donné lieu à des mouvement fondamentalistes : par exemple le wahhabisme ou le salafisme pour les sunnites. Mais quel ancrage politique pour l’islamisme ?

Les FM s’implantent en Occident à partir des années 1950.

Les Frères musulmans (FM) sont l’un des rares mouvements ayant réussi à s’internationaliser. Cette internationalisation est nécessaire pour atteindre leur objectif : englober l’ensemble des courants idéologiques de l’islam sunnite, restaurer le califat dans le monde musulman et, à plus long terme, à l’échelle de la planète. Pour cela, l’organisation actuelle des FM s’incarne au travers des trois types d’islamismes cités précédemment : politique, missionnaire et violent. Née en Egypte, la nébuleuse des FM existe depuis 1928. A partir de 1950 et jusqu’aux années 1980, les FM constituent la référence idéologique et organisationnelle du monde arabo-musulman. Au début des années 1960, l’alliance de l’Arabie Saoudite et des FM consacre la naissance du « pétro-islam » : les revenus pétroliers des FM ont servi à financer la propagation des idées wahhabo-salafistes dans le monde arabe. Les FM étendent leur influence grâce à des groupes de résistance (Palestine, Lybie) ou en construisant des alliances avec les régimes (Jordanie, Soudan, Algérie, Maroc et Tunisie). A partir des années 1980, les FM ont deux objectifs : instaurer la charia comme source de législation au sein des Etats musulmans et obtenir une plus grande visibilité et représentativité politique. Les FM s’implantent en Occident à partir des années 1950, afin de fuir les répressions vécues dans le monde musulman et de se former dans les universités européennes. « Les FM sont parvenus à développer leurs idées et leurs modes d’action en terre non arabe – la Turquie – et même en Occident. L’intégration politique récente de leur modèle prouve que leur projet politique est exportable. » (p. 66).

Parmi les multiples groupes islamistes actuels, on peut également citer des groupes salafistes (comme le wahhabo-salafisme, la Ligue islamique mondiale et l’islamisme pakistanais), le mouvement de prédication de masse Tabligh et le chiisme révolutionnaire.

Quelles sont les relations existantes entre islamisme et pouvoir ? Les mouvements diffèrent les uns des autres, et ils n’embrassent pas les mêmes ambitions. Seuls les FM, les salafistes réformistes et les chiites khomeynistes incluent un projet politique. Dans les faits, le projet politique peut être mis en place « par le haut » en instaurant la charia et en permettant ainsi une islamisation du peuple. Mais il peut aussi être mis en place « par le bas », l’islamisation progressive du peuple générant l’Etat islamique. Dans tous les cas, l’Etat islamique se doit d’englober toute la société, ses lois, ses principes économiques… Il présente un aspect totalisant, à la fois politique et social.

L’auteure distingue quatre types d’intégration politique. La première est l’islamisme consacré par l’Etat, autrement dit les régimes théocratiques comme la République chiite iranienne ou la monarchie absolue d’Arabie Saoudite (où le roi n’est cependant pas le représentant direct de Dieu sur Terre, contrairement au Shah d’Iran). La deuxième est l’islamisme légitimé par les élections, comme les FM en Egypte ou Ennahda en Tunisie. La Turquie demeure toutefois l’exemple le plus durable, l’AKP d’Erdogan étant au pouvoir depuis 2002. Dans d’autres cas, les islamistes sont associés au pouvoir, comme au Liban où le Hezbollah chiite rejoint le gouvernement confessionnaliste en 2005. La troisième intégration politique est l’islamisme tenu en marge du pouvoir : les islamistes peuvent ainsi participer aux élections locales et influencer le scrutin. La quatrième est l’islamisme résistant et clandestin. Interdits, les partis ont alors le choix entre l’action clandestine ou l’exil. Souvent, le djihâd devient légitime à leurs yeux. En Egypte par exemple, depuis juin 2013, les FM se sont vus expulsés du pouvoir par un coup d’Etat militaire et pilotent depuis des attentats contre l’armée d’Al-Sissi.

Opportunisme politique

Au cours des récentes révolutions arabes, les mouvements islamistes ont fait preuve d’un opportunisme politique. Ils ne sont pas la cause de ces soulèvements, plutôt dus à des contextes socio-économiques tendus. Une question se pose alors : le but initial des islamistes (créer un Etat islamique) est-il compatible avec la démocratie ? Bien souvent, leur capacité à entrer dans le jeu politique a été nuancée par leur incapacité à garder le pouvoir, comme en Tunisie ou en Egypte, où les islamistes ont été évincés du pouvoir au bout de quelques mois. Aussi, un islamisme radical s’est développé à partir des frustrations nées en partie de ces échecs. La naissance d’Al-Qaïda s’explique par exemple par une réorientation de la logique du djihâd, qui a intégré la sphère mondiale depuis les attentats de 2001. Loin d’avoir été anéantis par la guerre contre le terrorisme, les mouvements radicaux se renforcent.

L’islamisme est donc polymorphe, complexe et il évolue dans toutes les régions du monde. Depuis le XXème siècle, il est devenu une force politique et non plus seulement idéologique. L’auteure ajoute qu’ « il est formellement impossible d’évoquer aujourd’hui une « Internationale islamiste » homogénéisée  » (p. 118). Cependant, les islamismes se sont adaptés à la mondialisation. Bien que l’aspect politique n’ait pas toujours été une réussite, les sociétés du monde musulman vivent une islamisation profonde depuis 40 ans. « L’islamisme social aurait donc eu raison de l’islamisme politique » (p. 118).

Il n’existe pas une mais plusieurs formes d’islamismes, toutes issues d’un héritage historique complexe et singulier.

L’auteure nous explique très clairement qu’on ne peut parler d’islamisme de façon homogène. Il n’existe pas une mais bien plusieurs formes d’islamismes, toutes issues d’un héritage historique complexe et singulier. Le monde occidental est aujourd’hui marqué par la menace terroriste, la montée en puissance de l’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant, communément appelé Daesh) qui fait écho à celle d’Al-Qaïda….et conduit souvent à une confusion entre terrorisme et islamisme. Nous devons comprendre l’importance des médias dans cette vision réductrice de l’islamisme. Ils cherchent souvent à simplifier le concept afin de le rendre plus compréhensible, mais l’islamisme s’en trouve souvent dénaturé et dénigré. Il faut garder à l’esprit que trois types d’islamismes coexistent : islamisme politique, missionnaire et violent. Le dernier faisant l’objet d’un acharnement médiatique, il évince les deux autres formes de nos esprits.

L’islamisme est-il une forme de modernité ? Est-il compatible avec la démocratie ? Dans un premier temps, le lecteur pourrait être amené à penser que l’islamisme est contraire à la modernité. Mais ce concept même de modernité n’est-il pas européocentré ? Ne devrions-nous pas voir les mouvements islamistes missionnaires et politiques comme des alternatives à nos modèles politiques difficilement exportables ?

Toutefois nous nous devons de nuancer ces propos aux vues des crises récentes. En effet, l’échec des Frère Musulmans en Egypte, celui d’Ennahda en Tunisie, ou encore les soulèvements anti-AKP en Turquie nous montrent que l’islamisme, s’il parvient à s’inscrire dans le jeu démocratique, arrive difficilement à garder le pouvoir.

L’ouvrage Géopolitique des islamismes apporte certes une précision sémantique et une clarté nécessaires à l’appréhension de l’islamisme. Toutefois, les propos théoriques de l’auteure doivent être nuancés, aux vues de la radicalisation actuelle.

Copyright Décembre 2014-Deshors-Jousse/Diploweb.com
Mise en ligne initiale le 23 décembre 2014


. Anne-Clémentine Larroque, "Géopolitique des islamismes", Collection Que sais-je ? , Paris, Presse Universitaire de France, 2014, 128 p. ISBN 978-2130632122

A-C Larroque, "Géopolitique des islamismes", Puf

4e de couverture

Des Frères musulmans à l’EIIL, des Ouïghours indépendantistes de Chine aux islamistes d’Indonésie, mais aussi de France, d’Angleterre et des États-Unis, l’onde de choc islamiste fait parler d’elle dans le monde entier. Et si le terrorisme djihâdiste est au centre de toutes les préoccupations, l’islamisme ne saurait s’y réduire : depuis 2011, des groupes islamistes ont pris la direction d’États de manière démocratique (en Turquie, en Tunisie, au Maroc, brièvement en Égypte).

En somme, qu’il soit politique, terroriste ou missionnaire, l’islamisme grandit, mais l’idée d’une internationale islamiste est bien une illusion. Prendre en compte cette pluralité est indispensable à la compréhension de ce phénomène.

Cet ouvrage explicite les origines et fondements des doctrines islamistes sunnites comme chiites et donne les bases nécessaires à toute réflexion sur le sujet. Il montre surtout combien appréhender les islamismes d’aujourd’hui exige une étude géographiquement et politiquement ancrée de chaque mouvance.

Voir le livre "Géopolitique des islamismes" sur le site des éditions PUF


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