"20 ans après la chute du Mur. L’Europe recomposée", un livre de P. Verluise présenté par C. Durandin

Par Catherine DURANDIN, le 5 avril 2009  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Ecrivain, historienne. Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, Agrégée d’Histoire, Docteur es Lettres. Diplômée de roumain, INALCO. Auditrice IHEDN, 37 éme session.

Cet ouvrage se lit d’une traite, en un tracé/suspens. L’auteur s’exprime en direct. Il sait faire parler, au bon moment pour le suivi très serré de sa propre démarche, des acteurs et des témoins dont les propos sont souvent neufs, tirés d’entretiens récents qu’il a conduits.

C’est à la fois un essai pour grand public éclairé et un instrument de travail précieux pour tout historien ou analyste, confronté aux réflexions que le texte suggère.

Catherine Durandin présente le livre de Pierre Verluise, "20 ans après la chute du Mur. L’Europe recomposée", Paris : Choiseul, 2009.

Pierre Verluise offre, avec « 20 ans après la Chute du Mur, l’Europe recomposée », (Choiseul, 2009) un ouvrage qui présente trois qualités majeures : le savoir de l’expert, la rigueur de l’écriture et une relation affective de sympathie tant avec l’objet d’études qu’avec le lecteur. Portant sur soixante ans d’histoire récente où il s’attache aux deux Europes comme aux Etats-Unis et à la Russie, P. Verluise propose une saga. L’avant propos donne le ton : l’auteur évoque, au fil des temps de pleine guerre froide puis de 1989, puis de post guerre froide en 2004 et en 2006, au fil d’un parcours qui va de l’URSS, à la république socialiste d’Arménie puis à Cracovie pour revenir à l’URSS, en Sibérie, des jalons de mémoire qui éclairent des ambiances de mutation radicale. De l’URSS verrouillée et sous contrôle en 1985 à un entretien à Cracovie avec un intellectuel libéral qui croit à l’avenir européen de l’Ukraine, quel grand écart ! Un tel parcours débouche sur les questions suivantes : quelles ont été les stratégies, quels sont les « gagnants » et les « perdants » ? L’auteur entend répondre en trois temps : les jeux des deux Grands, les interventions des grands acteurs européens traditionnels France et Allemagne, pour s’interroger enfin sur les nouveaux défis auxquels l’Europe est confrontée.

Convaincant

Nous suivons tout à fait Pierre Verluise sur son premier thème : le moment américain, époque de fin de guerre froide. Il est vrai, écrit-il, qu’il ne fut pas « aisé d’en saisir toute l’ampleur sur le moment ». Sans doute, pourrait-on ajouter que vu de Paris, ce moment américain fut quelque peu redouté sinon nié. Il suffit de relire les notes de Jacques Attali dans son Verbatim pour saisir le vertige inquiet et frileux de la présidence française face à la connivence entre Bonn et Washington dans les dernières semaines de 1989 : François Mitterrand croit savoir que jamais M. Gorbatchev ne s’inclinera devant la réunification de l’Allemagne dans l’OTAN. P. Verluise ne rentre pas dans le rappel quotidien des dénégations françaises et choisit de suivre les étapes en domino de l’échec russe qui, en dépit des tentatives de redressement, ont marqué une victoire américaine. Les pages consacrées à « L’Amérique asphyxie la Russie » sont très convaincantes. Les propos du général Walters, lors d’une entrevue avec l’auteur, les rappels des mémoires de Colin Powell, ébloui par l’augmentation des budgets militaires voulue par R. Reagan, viennent étayer cette démonstration de la volonté reaganienne d’aller au-delà du « containment » de 1947. A juste titre, l’auteur affirme, rappelant les objectifs énoncés par Bush en mai 1989, que « l’administration américaine était bien préparée aux évènements qui allaient survenir ». Fait essentiel à rappeler : lorsque G. Bush (père) soutient la réunification de l’Allemagne, c’est en évitant, absolument sa neutralisation qu’espérait Gorbatchev. Pierre Verluise ne prétend pas - qui pourrait aujourd’hui avancer une telle démonstration ? - que Washington maîtrisait tous les processus des mutations de Prague à Bucarest ; mais il laisse entendre, et les cas hongrois, polonais, tchèque et roumain, en ont été la preuve que Washington n’était pas loin de la scène, dans les coulisses, armé de ce « soft power » que fut la pêche aux élites futures pour le temps de l’immédiate post transition. A Budapest, dès 1988, l’ambassade des Etats-Unis avait soutenu la création d’un institut de management préparant à la gestion libérale de l’économie. De Bucarest, ils ont eu le flair d’inviter au Kennan Center ou à l’Institut d’études Est / Ouest à New York, de futurs cadres dirigeants. L’auteur poursuit sur la plus longue durée en inscrivant dans ce chapitre consacré à la victoire américaine, l’extension de l’OTAN : à posteriori, cette extension peut être lue comme une consécration de la puissance américaine. Mais sans doute, faudrait-il montrer ici que manque aujourd’hui un concept stratégique pour cette OTAN élargie, que certains partenaires est européens profondément atlantistes mais confrontés à des opinions pacifistes tel que la République tchèque et la Roumanie se manifestent plutôt comme plus des éléments de distorsion que de cohésion au sein de l’Alliance. Le « tout OTAN » est-il à terme équivalent à « un tout expansion » de la puissance pour les Etats-Unis ? Le débat pourrait être ouvert.

Précis

Avec la seconde partie de ce livre, Pierre Verluise en revient au difficile sujet des relations franco- allemandes au cœur de l’Europe. Difficile sujet car toucher au couple France Allemagne est devenu comme un tabou, toute approche dubitative quant à son fonctionnement étant quasiment suspectée d’introduire un déficit de croyance en la construction européenne. Avec raison, Pierre Verluise écrit : « Avant même la chute du Mur de Berlin, les relations entre Paris Bonn ne sont donc pas aussi simples que les commémorations du traité de l’Elysée veulent le faire croire ». P. Verluise revient avec précision sur les décalages franco allemands au moment même de la signature du traité de 1963, un traité contrarié au regard de Paris par le préambule atlantiste imposé par le Bundestag… En longue durée, les ambiguïtés vont demeurer, Paris tout comme Bonn conservant chacune la spécificité souveraine de leur relation avec Washington et avec Moscou. La chute du Mur, la crainte de Paris de voir l’Allemagne puissance étendre une Europe à sa mesure vers l’Est, n’arrangent rien. Peut–on penser que la relance d’une réconciliation fondée sur le double refus de la politique de l’administration Bush vis-à-vis de l’Irak, qui débouche en 2003 sur un bel anniversaire des 40 ans du traité de 1963, sera de longue durée ? P. Verluise ne le croit pas : en effet, c’est lorsqu’ils sont en porte à faux par rapport aux autres partenaires européens que Paris et Bonn se rapprochent… Serait- on fondé à parler avec l’auteur de la fin d’une illusion ?

"20 ans après la chute du Mur. L'Europe recomposée", un livre de P. Verluise présenté par C. Durandin

Stimulant

C’est sur cette posture dubitative que s’ouvrent les pages consacrées aux défis européens. La revue des candidats nouvellement intégrés, Roumanie et Bulgarie, des candidats potentiels, (l’auteur établit ici en quelques pages un état des lieux de la Turquie et de l’Ukraine par exemple), amène inéluctablement la question : jusqu’où ? Jusqu’où les frontières de l’Europe ? Pierre Verluise propose une réflexion stimulante autour de deux pays/puissances, la Turquie et la Russie. La mise en comparaison est intéressante : elle permet de revenir sur la déclinaison des facteurs/composantes de l’identité européenne. L’auteur ici ne tranche pas, il fait appel à des expertises, il nourrit le débat.

Très fortement construit dès les premières pages autour des deux Grands, avant de plonger au centre franco-allemand pour aller vers les périphéries, l’ouvrage s’achève en boucle et en perspective autour de l’Europe face aux « Grands ». En boucle car il s’agit de reposer les éléments positifs et ceux qui fâchent dans la relation avec Washington comme avec Moscou, en perspective car tombe une nouvelle et bien réelle question : quelles relations avec la Chine ?

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Entretien de P. Verluise pour le Labo des Clionautes

Cet ouvrage se lit d’une traite, en un tracé/suspens. L’auteur s’exprime en direct. Il sait, en outre, faire parler, au bon moment pour le suivi très serré de sa propre démarche, des acteurs et des témoins dont les propos sont souvent neufs, tirés d’entretiens récents qu’il a conduits. C’est à la fois un essai pour grand public éclairé et un instrument de travail précieux pour tout historien ou analyste, confronté aux réflexions que le texte suggère.

Traduit en italien, cet article a été publié sur le site de la revue eurasia le 14 avril 2009 Voir


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Affiche en couleur
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Le dossier de présentation du livre Voir



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