1989, dernière rupture du système international
Bipolarité, « moment unipolaire » et processus multipolaire

Par Alexis BACONNET, le 1er novembre 2010  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Analyste spécialisé en géopolitique et en polémologie, chercheur associé au Centre de recherche et d’étude en droit et science politique (CREDESPO), Université de Bourgogne

Le 9 novembre marque l’anniversaire de la chute du mur de Berlin, en 1989. Contrairement aux idées reçues depuis les attentats du 11 septembre 2001, le 9 novembre 1989 reste l’événement ayant initié le mouvement du dernier bouleversement fondamental du système international, jusqu’alors figé par les cristallisations géopolitiques intervenues en 1945. Vingt ans après la fin de la bipolarité, un nouveau changement stratégique du système international se profile. Il s’agit de l’émergence d’un processus multipolaire.

Cet article invite à affiner l’interprétation de faits contemporains parfois présentés de manière peu nuancée.

IDEOLOGIQUEMENT, la Guerre froide trouve ses origines dans une opposition entre capitalisme et communisme. Elle conduit à la cristallisation de deux univers ennemis, l’Est communiste et l’Ouest capitaliste. Géopolitiquement, il s’agit de l’opposition entre deux centres de gravité, ayant ordonné deux ensembles spatiaux autour d’eux, les États-Unis et l’ensemble occidental d’une part, l’URSS et le monde communiste d’autre part. Bien que de profondes divergences existent au sein des deux ensembles, ceux-ci demeurent plus ou moins cohérents au point de façonner l’existence d’un monde bipolaire.

La Guerre froide et le monde bipolaire (1945-1989)

Cet ordonnancement est permis en premier lieu par les comptes de la Seconde Guerre mondiale, en second lieu par l’accroissement de la puissance par accumulation-émulation entre les deux supergrands américain et soviétique, lui-même permis par le déclin des anciennes puissances coloniales européennes.

Sous cette forme d’organisation du monde, l’ère stalinienne (deuxième moitié des années 1920-1953) fut sans doute la plus belligène. Un véritable risque de guerre mondiale plane sur le monde pendant la Guerre de Corée (1950-1953), où l’engagement des Nations unies face à une Corée du Nord soutenue humainement par la Chine populaire et matériellement par l’URSS, conduit le général américain Douglas MacArthur à envisager le bombardement nucléaire de la Mandchourie chinoise.

Plus tard, en 1962, la crise des missiles nucléaires soviétiques basés à Cuba, marque le deuxième paroxysme de la Guerre froide, où le risque de destruction mutuelle, conjugué à la nucléarisation du monde (États-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France, Chine) amène à l’adoption de doctrines stratégiques nucléaires facteurs de pacification du globe. La paix par la peur du feu nucléaire empêche le monde de connaître une nouvelle guerre mondiale.

Le monde est alors essentiellement régit à l’Ouest par le leadership américain et à l’Est par le leadership soviétique. En dépit de cette dichotomie, des États « perturbateurs », réfractaires à cet ordre, se distinguent. Il s’agit, pour les principaux, de la France et de la Chine. Toutes deux détentrices de l’arme atomique, celles-ci regardent en direction d’un monde multipolaire, la France étant consciente de la réduction de sa puissance, et la Chine s’étant fixée comme objectif de revenir à la puissance. Ce refus de la bipolarité conduit notamment la France du général De Gaulle (1958-1969) à être le premier État occidental à reconnaître l’existence de la République populaire de Chine en 1964 et à se rapprocher de Moscou en 1966.

La maîtrise de l’atome ayant eu pour conséquence d’empêcher les guerres conventionnelles frontales entre les États détenteurs du feu nucléaire ou leurs protégés, la Guerre de Corée passée, les affrontements Est-Ouest ont lieu par le truchement de conflits de dérivation qui sont pour la plupart des guerres d’indépendance ou des guerres civiles partisanes, c’est-à-dire à fondement politique et révolutionnaire. Le conflit emblématique de cette période est la Guerre du Vietnam, où les Américains, prenant la relève des Français ayant mené une guerre de maintien de la colonisation mais aussi de lutte contre l’expansion communiste, mènent une guerre d’endiguement du communisme.

Le monde entre ensuite dans la dernière séquence de la Guerre froide avec l’implosion du monde soviétique. Outre la faillite intrinsèque du système communiste, l’implosion soviétique a été causée par symétrie stratégique. Le programme d’armement américain ainsi que l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) lancée en 1983 et popularisée sous l’appellation de « guerre des étoiles » (défense antimissile), génère côté soviétique une course aux armements dont l’URSS n’avait pas les moyens en transportant la guerre sur le terrain de la technologie, afin d’épuiser et de couler l’économie. Il faut voir dans cette manœuvre, la cause essentielle de la Perestroïka qui, impulsée par Mikhaïl Gorbatchev, mit fin à la stratégie soviétique dans le tiers-monde et amorce en URSS une dynamique qui finit par être fatale à son instigateur. Enfin, la guerre de Moscou en Afghanistan (1979-1989) offre à l’Amérique l’opportunité de créer les conditions d’un « Vietnam » soviétique (soutien et développement de la résistance, approvisionnement en armes notamment en missiles sol-air portatifs stingers).

La redistribution de la puissance et le « moment unipolaire »

1989 marque donc la mise en branle d’un mouvement qui abouti à un bouleversement stratégique global par redistribution de la puissance. L’Est effondré, il y a abandon des soutiens exogènes aux guérillas du tiers-monde. Le système international sort de la guerre civile mondiale. L’Amérique centrale prend lentement les sentiers de la paix. La fin des soutiens exogènes en Afrique australe conduit à la disparition du glacis géopolitique qui ceinturait l’Afrique du Sud ainsi qu’à la menace soviétique, et par voie de conséquence, au régime d’apartheid qui parvenait à durer en monnayant son appui géostratégique contre l’Est. Parallèlement, l’effondrement des régimes communistes soutenus par Moscou en Europe centrale et en Asie centrale engendre la diffusion du nationalisme dans l’ex-URSS et la naissance de « nouveaux États ». Le retrait du soutien soviétique au Vietnam mène au retrait de ce dernier du Cambodge (qu’il occupait depuis décembre 1978), et donc à la réduction de l’agressivité en Asie du Sud-Est. D’une manière générale, l’Europe est pacifiée et « réunifiée », l’Asie amorce une émancipation partielle, l’Amérique latine demeure sous influence américaine, l’Afrique sous influence européenne et le Moyen-Orient sous influence occidentale.

La fin de la bipolarité, par implosion d’un des deux pôles, consacre l’avènement d’un système international unipolaire (Charles Krauthammer parle en 1990 du « moment unipolaire ») sous hégémonie américaine. La superpuissance soviétique n’est plus. La superpuissance américaine s’est, quant à elle, transformée en unique hyperpuissance (Hubert Védrine). La véritable prise de conscience mondiale de la supériorité des États-Unis a lieu avec la Guerre du Golfe (1990-1991) et son incroyable déploiement d’avance technologique, manifestation de la Révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs ou RMA), c’est-à-dire de la recherche de la supériorité par un développement qualitatif permanent de la puissance militaire technologique.

Dans cette nouvelle organisation du monde, l’Europe communautaire relève le défi immense de la réunification et de l’intégration, la Russie s’effondre au risque de se noyer dans la corruption et le séparatisme, tandis que la Chine est confrontée à un risque de déstabilisation intérieure en raison des velléités/volontés séparatistes et de l’opposition politique.

Du point de vue de la violence armée mondiale, on assiste à une transformation de la guerre sous le poids de l’écrasante supériorité militaire américaine et du pouvoir pacificateur de l’atome. Désormais, il n’est plus possible pour les États de se faire la guerre contre la volonté d’un État détenteur de l’arme atomique par crainte du feu nucléaire. Les guerres interétatiques déclinent. Cependant la faillite de nombreux États, jusqu’alors soutenus et contenus par l’un des deux blocs de la Guerre froide, font que des guerres civiles éclatent, que les guérillas révolutionnaires incapables de vaincre s’essoufflent et se criminalisent pour durer, tandis que les entités les plus groupusculaires n’ont plus que le terrorisme pour exister.

Le 11 septembre 2001 : inconséquence stratégique, transformation des représentations de la puissance et mise en branle du processus multipolaire

1989 marque enfin l’avènement de la troisième phase de globalisation du monde – après l’expansion coloniale européenne de 1492 et la Première Guerre mondiale – libérale, financière et dérégulée. Du 9 novembre 1989 au 11 septembre 2001 s’étale une décennie perdue pour la coopération et la naissance d’une gouvernance mondiale. Les attentats du 11 septembre 2001 ne constituent cependant pas une mutation du système international. Les États-Unis demeurent l’unique hyperpuissance au monde, seule à cumuler puissances politique, économique, militaire (budget militaire d’environ 700 milliards de dollars en 2010), technologique et culturelle. L’avenir de l’Amérique n’est pas menacé par le terrorisme. La seule véritable portée des attentats du 11 septembre fut psychologique, puisqu’ils répandirent un climat de peur au sein des populations occidentales. Stratégiquement, la portée des attentats du 11 septembre fut nulle puisqu’ils n’entraînèrent pas de redistribution de la puissance au sein du système international mais « seulement » un redéploiement de la puissance américaine.

Toutefois, si l’état réel de la distribution de la puissance n’a pas changé, l’impact psychologique des attentats du 11 septembre conjugué à la réception des tactiques de la guerre asymétrique au sein des opinions publiques ont conduit à une transformation des représentations de la puissance, pouvant laisser croire que l’ensemble occidental ainsi que son épicentre que sont les Etats-Unis étaient affaiblis et menacés. L’Amérique reste pourtant le leader global et l’Occident un ensemble surpuissant.

Dans le monde actuel, vingt ans après la fin de la bipolarité, un nouveau changement stratégique du système international se profile. Il s’agit de l’émergence d’un processus multipolaire, autour du retour de la Russie, de l’ascension de la Chine, du bras de fer iranien, de l’émergence de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud, et bien sûr, de l’intégration européenne. En l’absence de tout risque d’effondrement abrupt de l’hyperpuissance américaine, il est inutile de chercher une rupture nette et précise marquant l’avènement d’un système international multipolaire. Ce moment n’existera probablement pas. Tout au plus pouvons-nous chercher à déceler les signes avant-coureurs de la naissance et du développement d’un processus de multipolarisation du monde qui se délayera sur plusieurs décennies.

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