Manuel de géopolitique

1 – Un jeu de cartes

Par Patrice GOURDIN, le 27 avril 2015  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Le 1er site géopolitique francophone publie un ouvrage de référence : Patrice Gourdin, "Manuel de géopolitique", éd. Diploweb.com, 2015. ISBN : 979-10-92676-04-4.
Voici le premier chapitre : Un jeu de cartes.

L’INFORMATION DE BASE relative au(x) territoire(s) est aisément accessible dans un ouvrage essentiel : l’atlas. Qu’il soit général ou thématique, cet instrument est composé de cartes, c’est-à-dire de représentations planes de tout ou partie de l’espace terrestre. Elles comportent des indications extrêmement variées, figurant tout phénomène s’inscrivant dans l’espace, depuis les formes du relief jusqu’aux croyances en passant par les activités et bien d’autres choses encore.

1 – Un jeu de cartes
Patrice Gourdin, Manuel de géopolitique
Edition Diploweb.com

Ni la sphère, ni l’ellipsoïde n’étant développables sur un plan, la projection en plan de la réalité – une surface courbe et accidentée – pose de délicats problèmes de déformation. Selon les procédés utilisés, cette dernière est plus ou moins marquée et affecte telle ou telle partie de la carte. Les projections conformes préservent les angles, mais elles déforment les superficies ; elles sont utilisées pour des cartes d’orientation. Les projections équivalentes conservent les superficies, mais déforment la physionomie des continents ; elles sont utilisées pour comparer les superficies. Les projections équidistantes conservent les distances le long de certains parallèles et/ou de certains méridiens ; elles permettent de disposer de cartes respectant les distances le long de ces lignes. Les projections aphylactiques ne respectent ni les angles, ni les superficies, ni les distances ; elles minimisent les déformations sur l’ensemble de la carte. Toutefois, ces remarques revêtent un intérêt pratique limité : résultat d’un calcul mathématique complexe, le type de projection utilisé n’est pratiquement jamais indiqué sur les cartes et n’est décelable que par les spécialistes. La connaissance de ces pratiques permet surtout de comprendre que des cartes représentant une même partie du monde peuvent affecter des contours dissemblables, ce qui dépend de deux préoccupations fort différentes. D’une part, le choix peut résulter de la volonté de fournir la carte la mieux adaptée à son sujet, nous sommes dans la logique de la cartographie scientifique. D’autre part, le choix peut résulter d’un dessein politique et nous entrons dans le domaine de la manipulation. Karl Haushofer laissa le souvenir d’une grande habileté en la matière : les cartes que publia sa revue, Zeitschrift für Geopolitik (Cahiers pour la géopolitique), fournissaient systématiquement des arguments en faveur des thèses nationalistes allemandes les plus radicales : pangermanisme, espace vital, grandeur et puissance, en particulier [1]. Jusqu’à très récemment, la confection des cartes requérait des cartographes professionnels, maîtrisant des outils complexes. Actuellement, la situation évolue considérablement car l’informatique et Internet permettent à tout un chacun de produire des cartes, selon une démarche dépourvue de contrôle scientifique, proche de celle de l’encyclopédie Wikipedia. Les risques de désinformation s’accroissent donc dans une proportion gigantesque [2].

La notion d’échelle (rapport entre la dimension réelle et sa représentation sur le papier) joue un rôle essentiel, car toutes les cartes ne disent pas la même chose. Une carte à (très) petite échelle représente un territoire (très) étendu par une surface relativement (très) faible. À l’inverse, une carte à (très) grande échelle représente un territoire (très) peu étendu par une surface relativement (très) étendue. Toute carte comporte (ou devrait comporter) la mention de son échelle.

Dans un atlas, il se trouve des cartes à des échelles variées. On peut distinguer celles qui décrivent un lieu, une région, un pays, un groupe de pays, un continent, l’ensemble de la Terre. En le feuilletant, on remarque deux choses. D’une part, des informations de même type se retrouvent d’une carte à l’autre : outre la localisation, on observe des caractéristiques physiques (relief, réseau hydrographique, ouverture sur la mer, climat, végétation, ressources naturelles, pour l’essentiel), humaines (groupes ethniques, densité, natalité, mortalité, répartition selon les activités, urbanisation, niveau de vie, notamment), économiques (transports, activités, niveau de développement, localisation par rapport aux flux et aux réseaux, en particulier), politiques (frontières, États voisins, associations régionales, alliances militaires, organisations internationales, spécialement) et culturelles (aires de civilisation, histoire, groupes linguistiques, religions, avant tout). D’autre part, la précision et la diversité des détails varient considérablement : plus l’échelle est grande, plus l’espace reproduit est restreint et plus la description tend à l’exhaustivité ; plus l’échelle est petite, plus l’espace figuré est vaste et plus la description est simplifiée, voire épurée. Pour être complet, précisons que l’échelle indiquée sur une carte n’est pas respectée sur la totalité de cette dernière. Ceci résulte de la déformation inhérente à la projection.

La carte à petite échelle (supérieure à 1 : 1 000 000) figure le plus souvent le Monde, un continent ou un pays très étendu (Russie, Chine, États-Unis, Canada, Brésil, Australie). Elle offre la vision d’un phénomène dans sa dimension planétaire ou continentale. Elle simplifie considérablement la réalité, gommant des particularités, joignant des points éloignés, regroupant des entités séparées, par exemple.

La carte à moyenne échelle (entre 1 : 500 000 et 1 : 1 000 000) représente en général un groupe de pays ou un pays de taille moyenne. Elle permet d’observer un phénomène dans sa dimension régionale ou nationale.

La carte à grande échelle (entre 1 : 100 000 et 1 : 500 000) reproduit un pays de petite taille ou une région. Elle permet d’observer un phénomène dans sa dimension régionale ou nationale.

La carte à très grande échelle (entre 1 :10 000 et 1 : 100 000), le plan (entre 1 : 1 000 et 1 : 5 000) ou le parcellaire (entre 1 : 100 et 1 : 500), décrivent une zone très restreinte (quelques centaines ou quelques dizaines de kilomètres carrés, en général, voire moins). Ils détaillent de façon fort précise un phénomène dans sa dimension locale. Ils fournissent de nombreux détails sur les caractéristiques du territoire considéré : topographie, hydrologie, occupation des sols, communications, équipements, notamment. Grâce à eux, il est possible de connaître le terrain, de s’y déplacer, d’y agir. On appelait certaines cartes à très grande échelle “cartes d’état-major“, dénomination qui rappelle la fonction principale qu’elles assumèrent durant fort longtemps. S’ils servent toujours aux militaires, ces outils sont également ceux de tous les aménageurs, investisseurs et autres décideurs. Ils influent donc très fortement sur la vie quotidienne des citoyens : il s’agit bien d’instruments géopolitiques.

La lecture attentive des cartes permet donc de repérer les caractéristiques physiques, humaines, politiques, culturelles, économiques du territoire étudié. Une sélection judicieuse doit suivre cette phase préliminaire car les cartes ne présentent pas toutes un intérêt pour la situation géopolitique que l’on analyse.

Il faut disposer d’une documentation cartographique variée et l’adapter à sa problématique : les phénomènes ne se manifestent pas et/ou ne s’expliquent pas tous dans un espace identique. Que le réseau de transport ferroviaire d’un département ne figure pas sur un planisphère ne présente guère d’inconvénient, car son impact ne se mesure pas à l’échelle mondiale. A contrario, que le randonneur ne dispose pas d’informations sur les grandes routes du commerce maritime sur les cartes topographiques dont il use pour faire le tour de la Vanoise ne le gêne guère. Les exemples de ce genre abondent.

Une règle fondamentale est que seule la juxtaposition de cartes à différentes échelles permet de saisir la variété des enjeux et des acteurs :
« Dans cet enchevêtrement de forces qui sont en mesure de s’exercer sur des espaces de dimensions très dissemblables, il importe de distinguer clairement différents niveaux d’analyse. À chacun correspond une vision partielle, mais indispensable, de la réalité : au niveau planétaire, on ne peut voir ce qui se passe au niveau local, et l’observation de ce qui se passe dans telle ville, dans tel village, ne permet pas de se rendre compte des luttes au niveau mondial [3] ».

L’analyse géopolitique doit s’efforcer de ne jamais perdre de vue cette “évidence“. Le plus souvent, la situation ne peut être appréhendée qu’en considérant plusieurs niveaux spatiaux [4]. À plus forte raison lorsque l’on analyse l’action :
« Le succès d’une stratégie, conçue en fonction des rapports de force sur un espace relativement vaste, dépend de la façon dont elle est mise en œuvre sur le terrain, par des tactiques qui, elles, doivent tenir compte de configurations spatiales de dimensions beaucoup plus petites [5] ».

Consécutif à la fin de la Guerre froide, le processus d’accélération et d’amplification de la mondialisation généralise ce phénomène.

Yves Lacoste, dont nous proposons de suivre la réflexion sur cet aspect fondamental de l’analyse géopolitique, trouve la notion d’échelle mal adaptée au raisonnement géopolitique et classe les niveaux d’analyse en fonction « des différents ordres de grandeur réelle des innombrables ensembles spatiaux ou objets géographiques à la surface du globe. [6] ». Il en distingue six principaux. Ceux, relativement peu nombreux, qui mesurent des dizaines de milliers de kilomètres : les continents ; les océans ; les grandes zones climatiques ; les grandes aires culturelles ou politiques ; un dispositif stratégique planétaire, comme celui des deux superpuissances durant la Guerre froide, ou des États-Unis, aujourd’hui. Le planisphère offre le cadre adapté, avec des échelles comprises entre 25 et 100 : 1 000 000. Ceux qui mesurent des milliers de kilomètres : grands ensembles géologiques comme le bouclier canadien ; zones maritimes du type mer Méditerranée ; très grands États (Canada, États-Unis, Brésil Chine, Russie, par exemple) ou immenses “régions“ (type Sahara ou Sibérie) ; très grands bassins fluviaux (tels ceux du Mississippi ou de l’Amazone) ; très grandes chaînes de montagnes (Andes, Rocheuses, Himalaya) ; aires culturelles (Islam). Les cartes efficaces se trouvent, alors, à des échelles comprises entre 1 et 25 : 1 000 000. Ceux qui mesurent plusieurs centaines de kilomètres : grands bassins fluviaux (type Rhin ou Danube) ; chaînes de montagne de la taille des Alpes ; subdivisions territoriales des très grands États (états des États-Unis ou du Brésil, provinces chinoises) ; grands bassins sédimentaires ; nombre d’États de taille moyenne (France) ; grandes îles comme Madagascar. Les représentations cartographiques se font à une échelle de l’ordre de 1 : 500 000 à 1 : 1000 000. Ceux qui mesurent des dizaines de kilomètres : petits États, subdivisions administratives des États de taille moyenne, portion de massifs montagneux, ensembles insulaires, bassins de cours d’eaux modestes, grandes agglomérations urbaines, réseaux de communication, aires d’influence urbaines, régions d’activité(s) économique(s), parmi beaucoup d’autres phénomènes. L’échelle de représentation se place, le plus souvent, entre 1 : 50 000 et 1 : 200 000. Ceux qui mesurent des kilomètres : grande ville, quartier d’une grande agglomération, terroir d’un village, mais aussi accident tectonique, climat local, rivière, lac, vallée, découpage littoral, grands établissements industriels ou portuaires, aéroports, bases militaires. Tout cela figure sur des cartes à l’échelle du 1 : 50 000 au 1 : 20 000. Ceux qui mesurent des centaines de mètres : un quartier, un village, le modelé d’un terrain, l’occupation, les activités ou l’aménagement d’un versant, d’un fond de vallée, d’une grande parcelle. Le document cartographique est établi à l’échelle du 1 : 1 000 au 1 : 10 000. Il faut ajouter ceux qui mesurent des dizaines de mètres (un pâté de maisons, un hameau, un bois, un gros rocher etc.), importants dans l’analyse de certaines opérations tactiques, pour lesquels on recourt à des échelles inférieures à 1 : 1 000 [7].

Pour appréhender au mieux les diverses facettes d’une situation, il faut tenir le plus grand compte du fait qu’
« il n’y a pas, le plus souvent, coïncidence entre les contours des différentes sortes d’ensembles spatiaux que les diverses disciplines délimitent pour une même portion de la surface terrestre. Il suffit de feuilleter un atlas ou un manuel consacrés à un même continent ou à un même État pour se rendre compte que les configurations des diverses cartes thématiques (relief, géologie, climat, peuplement etc.) ne coïncident pas et qu’il y a, dans la plupart des cas, intersection entre les contours des ensembles spatiaux géologiques et ceux des ensembles spatiaux climatiques, etc. [8] ».

Il en résulte que le découpage en « régions » ou suivant les frontières juridiques ne constitue pas une donnée pertinente dans tous les cas. Le raisonnement géopolitique croise donc les cartes figurant différents phénomènes dans le même ordre de grandeur, ainsi que celles représentant des ordres de grandeur différents :
« Ce sont aussi les exigences du mouvement et de l’action qui, bien souvent, obligent à examiner attentivement, à chaque niveau d’analyse, l’extension spatiale précise des différentes sortes de phénomènes qu’il est nécessaire de prendre en compte, comme autant d’atouts, d’obstacles ou de handicaps. La réflexion académique s’est surtout souciée des coïncidences qu’elle pouvait repérer entre des ensembles spatiaux du même ordre de grandeur, mais relevant de diverses catégories scientifiques. Pourtant, ces coïncidences sont peu nombreuses en comparaison des multiples intersections que forment, superposés sur une même carte, des ensembles topographiques, géologiques, climatiques, démographiques, économiques, culturels etc. Non seulement il est particulièrement intéressant du point de vue scientifique de prendre en compte les non-coïncidences entre les configurations spatiales de phénomènes que l’on pourrait croire étroitement liés les uns aux autres, mais surtout il est particulièrement utile de repérer ces intersections dans l’élaboration des stratégies et le choix des tactiques [9] ».

Yves Lacoste utilise le terme de “diatope“ pour désigner cette différenciation et ces croisements spatiaux [10].

Confrontées à des cas concrets, les prescriptions d’Yves Lacoste s’avèrent très convaincantes.

Prenons l’exemple du conflit du Darfour. Pour cette région, approximativement grande comme la France, une carte à moyenne échelle offre une vue d’ensemble : relief, climat, hydrographie, réseau de communications, maillage urbain, répartition de la population, ressources et activités. Dans la mesure où les combats, les massacres, les destructions de villages et le regroupement des réfugiés se situent dans des espaces circonscrits, le recours à des cartes à grande ou très grande échelle, ainsi qu’à des images satellitaires s’impose pour étudier le déroulement et l’impact local du conflit. Le passage à la petite échelle donne accès aux dimensions nationale (cartes du Soudan) et régionale (États voisins), voire continentale (Afrique) de l’affrontement : zones climatiques et de végétation, aires ethniques et culturelles, ressources et activités, axes de communication, articulation des composantes de l’espace national, ambitions régionales. Les cartes à très petite échelle révèlent les enjeux mondiaux : répartition et utilisation des ressources, axes commerciaux, intérêts et engagements des grandes puissances. Si nous envisageons l’aspect climatique du problème, il convient d’embrasser tout à la fois les caractéristiques des zones convoitées par les janjawids et l’extension de ces mêmes caractéristiques dans d’autres régions du Soudan et du continent africain. Mais cette information ne prend tout son sens que juxtaposée aux aires ethniques et à la répartition des activités, tant au niveau local que national et régional. Alors, apparaissent les contraintes, les motifs d’affrontement qui en découlent et les mécanismes de solidarité ou d’hostilité que ces derniers déclenchent. Et le même raisonnement s’applique à d’autres phénomènes, comme les ressources en hydrocarbures, notamment.

Autre exemple, une carte à petite échelle, représentant le continent européen (1 : 15 000 000), montre la Serbie comme un État minuscule (88 361 km2) du Sud Est de l’Europe (environ 10 000 000 km2) et ne met en évidence que peu de caractéristiques dignes d’intérêt, en dehors de l’enclavement de son territoire et des grands traits de son relief. En revanche, une carte de la région des Balkans (1 : 4 500 000) permet de repérer la situation de carrefour qu’occupe depuis longtemps ce pays (illustrée par une carte des routes principales de l’Empire romain, par exemple). Des cartes de l’ex-Yougoslavie montrent que l’espace serbe était un espace largement intégré à l’ensemble construit entre 1919 et 1991, ainsi que la diversité de sa population. Des cartes de la Serbie révèlent les ressources recelées par la région du Kosovo et les vicissitudes de l’histoire du peuple serbe. Seuls des planisphères prennent en compte la rivalité entre les États-Unis et la Russie ou la Chine, dont la Serbie constitue un des lieux de confrontation.

Appliqué au Caucase, la méthode amène à conjuguer des cartes des intérêts américains, russes et des compagnies pétrolières (planisphères), des ressources en hydrocarbures et de leurs échanges (Eurasie, Fédération de Russie, Asie centrale), des aires culturelles (slavo-orthodoxe, musulmane), d’ensembles régionaux (Caucase, mer Noire, mer Caspienne), de petits États (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan), de subdivisions administratives de dimension modeste (Tchétchénie et autres entités du nord Caucase), des différentes composantes naturelles et humaines sur le terrain [11].

Dernier exemple, la politique de la Russie vis-à-vis de l’Europe. Depuis 1991, les dirigeants russes perçoivent leur pays comme assiégé : l’extension de l’Union européenne (carte du continent) et de l’Alliance atlantique (carte de l’Europe et de l’Amérique du Nord, voire planisphère) pratiquement jusqu’à leurs frontières leur paraît hostile, comme un avatar du « cordon sanitaire » de l’Entre-Deux Guerres et de l’« endiguement » de la Guerre froide. Et ce d’autant plus qu’ils aspirent à se voir reconnaître par la communauté internationale une « zone d’influence exclusive » dans leur « étranger proche », c’est-à-dire leur ancienne zone de domination (carte de l’Eurasie) qui, quant à elle, ne veut – à quelques exceptions près – plus dépendre d’eux, ce qui justifie le refus énergique des Occidentaux (expression à ne prendre, ici, que dans son sens géographique, par rapport à la Russie d’Europe). L’Union européenne, tout comme l’Alliance atlantique, aspirent à la sécurité, donc à la stabilité et à la prospérité sur l’ensemble de leurs confins orientaux (carte de l’Europe médiane et du Caucase). En outre, l’approvisionnement énergétique de l’Europe (et, dans une moindre mesure, de l’Amérique du Nord) serait plus fiable s’il pouvait s’affranchir des réseaux russes, grâce à un accès direct à la mer Caspienne et, au-delà, à l’Asie centrale. Par conséquent, les Occidentaux acceptent, quand ils ne l’encouragent pas, l’intégration des anciens satellites ou territoires de l’ex-URSS. Le raidissement de la Russie, quant à lui, se manifeste à des échelles moyennes ou grandes, celles des pays sur lesquels elle cherche à peser (Belarus, 207 600 km2 ; Ukraine, 603 700 km2 ; Géorgie, 69 700 km2 ; Estonie, 45 100 km2), voire des échelles beaucoup plus grandes, celles des abcès de fixation conflictuels qui, pour être de taille fort réduite, n’en sont pas moins redoutables : Kosovo (10 887 km2), Transnistrie (5 000 km2), Abkhazie (8 600 km2), Ossétie du Sud (3 900 km2), sans oublier Kaliningrad (15 100 km2) [12].

Les cartes ne dévoilent donc ces enjeux complexes que si leurs échelles et leurs thèmes sont adaptés. L’analyse de la guerre d’Ossétie du Sud, développée plus loin, le montre.

Dans toute société, les individus ont à la fois des cartes communes à l’ensemble auquel ils appartiennent et des cartes qui leur sont propres. Là encore, les dimensions spatiales varient.
Dans les sociétés pré-industielles, l’horizon quotidien du plus grand nombre se limitait à celui qu’embrassait le regard depuis le seuil de l’habitation. Aussi ceux qui connaissaient des espaces plus lointains faisaient-ils figure d’exceptions : soldats, marchands, marins, pèlerins, nobles, souverains.

Dans le cadre d’une société peu modernisée comme celle des Touareg :
« l’espace de référence varie selon le milieu social : souvent limité au parcours de nomadisation de la tribu s’il s’agit de protégés, il s’étend à l’ensemble du territoire confédéral ou interconfédéral pour les nobles amenés à circuler afin d’en assurer la défense [13] ».

Observons que, dans une crise ou un conflit, les cartes ne fournissent pas seulement des informations, mais également des arguments [14].

Dès le stade de leur confection, elles peuvent faire l’objet de manipulations et de contestations. Elles viennent en appui des tracés proposés, elles fixent les arrangements réalisés, elles nourrissent les disputes. Parmi de nombreux exemples contemporains de matérialisation cartographique des contentieux demeurés sans solution, mentionnons les cartes américaines de l’URSS, durant la Guerre froide, qui spécifiaient que les États-Unis ne reconnaissaient pas l’annexion des États baltes ; les Grecs et les Turcs de Chypre, qui ne produisent pas la même carte de leur île ; les frontières d’Israël qui varient sur les cartes du Proche Orient, certains pays arabo-musulmans refusant carrément d’y faire figurer l’État hébreu. Lors de négociations, les cartes font partie intégrante des discussions, comme durant la Conférence de la paix, après la Première Guerre mondiale. Le conflit israélo-palestinien suscite, également, une très grande consommation de cartes contradictoires [15]. Les cartes peuvent participer d’une entreprise de déstabilisation, comme celle dénoncée en février 2007 par un journal proche du président algérien Bouteflika : dans la wilaya de Sétif circulaient des cartes présentées comme “falsifiées“. N’y figuraient ni la Palestine, ni le Sahara occidental, “remplacés“ respectivement par Israël et par le Maroc. Selon les services de renseignement algériens, le but était « d’injecter à petites doses aux jeunes générations algériennes l’état de fait suivant : la raison du Palais royal alaouite et celle de la diaspora sioniste, belliqueuse et revancharde, doivent primer les droits inaliénables des peuples palestinien et sahraoui [16] ». Ces cartes remettaient en cause deux orientations essentielles de la diplomatie algérienne, voire de son identité (du moins celle forgée par le Front de libération nationale-FLN). Il importe donc d’appréhender toute carte avec un regard critique : qui la réalise, que représente-t-elle, quelles particularités offre-t-elle, coïncide-t-elle avec d’autres cartes, contredit-elle d’autres cartes, pourquoi etc. ?

Outil scientifique d’information ou instrument de manipulation politique, la carte constitue, sous toutes ces formes, un matériau de choix, indispensable pour l’analyse géopolitique. Mais, si elle signifie toujours quelque chose, il ne faut néanmoins pas lui accorder systématiquement une confiance absolue.


PROBLÉMATIQUES LIÉES AUX CARTES

Problématique à partir des cartes géographiques scientifiques :

Quelles sont les caractéristiques physiques, humaines, politiques, culturelles, économiques et/ou autres du territoire en jeu ?

Problématique au sujet des cartes géographiques manipulées :

Quel(s) objectif(s) vise(nt) la (les) manipulation(s) des cartes du territoire en jeu ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour
. consulter les cartes :

  • les atlas, les feuilles . analyser les cartes
  • les ouvrages consacrés à la géographie, à l’économie, à l’histoire, à la science politique, au droit, à l’anthropologie.

Les informations recueillies servent à repérer un ou plusieurs des éléments suivants :

  • les informations fiables,
  • les informations douteuses,
  • les informations fausses,
  • la (les) causes de la (des) falsification(s),
  • l’(es) objectif(s) de la (des) falsification(s).

La liste n’est pas exhaustive,
mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise
ou le conflit que l’on étudie.


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Pourquoi et comment faire un don au Diploweb ?

[1. Korinman Michel, Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et Décadence d’une politique, Paris, 1990, Fayard.

[2. Helft Miguel, « Mapmaking for the Masses, Online », International Herald Tribune, July 26, 2007.

[3. Lacoste Yves, « Les différents niveaux d’analyse du raisonnement géographique et stratégique », Hérodote, n° 18, avril-juin 1980, p. 5.
La dernière version, fort bien illustrée – notamment par une superposition de cartes du Proche-Orient – figure dans.
Lacoste Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, 2009, [1e édition : 2006], Larousse, pp. 29, 31, 36-37, 243, 263, 282, 313.

[4. Lacoste Yves, « Les géographes, l’action et le politique », Hérodote, n° 33-34, avril-septembre 1984, p. 21.

[5. Lacoste Yves, « Les différents niveaux… », op. cit., p. 6.

[6. Ibidem.

[7. Ibidem, pp. 6-7 et 11-14.

[8. Ibidem, pp. 7-8.

[9. Lacoste Yves, « Les géographes, … », op. cit., p. 21.

[10. Lacoste Yves, Géopolitique…, op. cit., p. 27.

[11. Avioutskii Viatcheslav, Géopolitique du Caucase, Paris, 2005, A. Colin, en particulier, pp. 90-113.

[12. Mongrenier Jean-Sylvestre, « Des “Balkans occidentaux“ aux confins européens.la dialectique Russie-UE », 18 juin 2007, site internet Nouvelle Europe
(http:/ :www.nouvelle-europe.eu/debats/opinions-d-europe/des-balkans-occidentaux-aux-confins-europeens—la-dialectique-russie-union-europenne.html

[13. Claudot-Hawad Hélène, Touaregs. Apprivoiser le désert, Paris, 2002, p. 40.

[14. Povoledo Elisabetta, « In Map Making, Disputes over Geography », International Herald Tribune, 7 août 2007.
Pour une vue d’ensemble, consulter Thureau-Dangin Philippe (dir.), L’Atlas des atlas. Le monde vu d’ailleurs en 200 cartes, Paris, 2008, Arthaud.

[15. Ross Dennis, « Don’t Play with Maps », The New York Times, January 9, 2007.

[16. Ghioua Ikram, « 500 cartes géographiques falsifiées saisies », L’Expression (édition en ligne), 28 février 2007.


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